Chapitre 3

« Eh bien, quelle belle chambre tu as là. »


La voix douce et sonnant toujours un peu faux d’Hélène, venait de sortir Cyllène d’un sommeil inhabituellement lourd, si bien que celle-ci fut surprise de retrouver si subitement sa conscience alors que tout était déjà lumineux autour d’elle, et que la voilure de son lit à baldaquins avait les airs d’un écran à moitié opaque, à travers lequel se promenait la silhouette translucide de sa mère. La jeune demoiselle se redressa et tendit la main de façon à entrouvrir la tenture, et ce fut ainsi qu’elle découvrit sa mère qui marchait lentement vers elle, à la façon d’un pantin, absente et confuse, mais cela ne l’étonna cependant pas, car il était relativement courant de la voir ainsi comme hors d’elle-même. Au contraire, Cyllène lui répondit instinctivement par un sourire qui l’invitait à venir s’asseoir sur le bord du lit qu’elle lui désignait déjà, et, après avoir fait glisser le bout de ses doigts sur la surface du secrétaire puis avoir essayé de saisir la vue que la fenêtre offrait sur la cour, Hélène rejoignit le côté de sa fille, toujours un peu distraite par quelque chose qu‘essayait de saisir son regard lorsqu’il alla se perdre entre les poutres de bois qui tendaient le baldaquin au-dessus du lit. Pensive, elle inspira profondément un genre de mélancolie contre laquelle Cyllène luttait depuis son arrivée :

« -J’aurais beaucoup aimé que tu aies un lit comme celui-la, c’est beau, c’est riche, c’est confortable…
   -Mais tu sais, chercha Cyllène pour la réconforter, ce n’est pas parce que mon lit est mieux ici que je préfère m’y trouver. On dit bien qu’il vaut mieux un petit chez-soi qu’un grand chez-les-autres.
   -Je sais ma chérie, répondit calmement Hélène en lui posant la main sur l’épaule comme si elle avait eu quelque chose de grave à lui annoncer, ce n’est pas ce que je voulais dire. J’aurais voulu que tu saches plus tôt ce que cela fait de dormir dans une si belle chambre. 
   -Ne t’en fait pas, je n’ai pas besoin de cela pour me sentir à l’aise ou pour faire travailler mon imagination. Pourquoi est-ce que tu viens ce matin ? Cela fait des jours que je n’ai même pas pu te voir tellement tu es occupée.
   -J’ai fini de m’occuper des pièces de vie dans le rez-de-chaussée, fit machinalement Hélène, c’était dans un tel état que Madame Duras est venue me voir pour me prévenir qu’il n’y avait plus eu de domestique pour se charger de cela depuis une vingtaine d’années. Comme j’ai fait du bon travail, Monsieur Duras m’a accordé une journée de repos, aussi parce qu’il avait remarqué que je ne passais plus beaucoup de temps avec toi. 
   -C’est normal, assura Cyllène en haussant les épaules avec un étrange sourire triste, c’est grâce à toi que nous vivons. Je t’en suis reconnaissante. 
   -Justement, fit alors Hélène avec des yeux qui la faisaient ressembler à une déterrée, c’est de cela dont je voulais te parler. Moi aussi j’étais très admirative de ma mère, je l’ai suivie pendant très longtemps là où elle a servi, et nous avons fini par tellement nous ressembler, que finalement j’ai tout fait comme elle, et je suis devenue ce qu’elle est devenue. Je ne m’en plaindrai pas, ça non, mais je voulais te dire que ce sera probablement ta destinée à toi aussi si tu choisis de rester avec moi. Je te montrerai tout ce qu’il faudra, mais je ferai toujours en sorte que tu sois heureuse. Sinon tu peux t’en aller et devenir quelqu’un dont ta grand-mère aurait sûrement été fière.
   -Ma grand-mère, répondit audacieusement Cyllène, aurait été fière de me voir dormir dans un lit comme celui-la. 
   -Tu ne crois pas si bien dire, affirma Hélène en se relevant, parce que ce n’est pas vraiment un hasard si nous sommes là aujourd’hui. Moi aussi j’ai dormi dans ce lit il y a une trentaine d’années de cela. Les Duras avaient loué les services de ta grand-mère autrefois, à l’époque où elle et moi étions encore ensemble.
   -Je ne me serais jamais douté de cela, s’étonna Cyllène, tu ne m’en avais pas parlé. 
   -Non en effet, j’avais un mauvais pressentiment. 
   -Mais rien ne s’est mal passé jusqu’à présent, n’est-ce pas ? 
   -C’est dans ce manoir que ta grand-mère est décédée. Les Duras ne pouvaient pas me garder lorsque c‘est arrivé, alors j’ai dû repartir de mon côté, mais comme j’avais déjà tout appris, je n’ai pas eu trop de mal, tout s‘est bien passé. 
   -Oh Maman, s’apitoya soudainement Cyllène en comprenant où sa mère voulait en venir, tu as peur qu’il nous arrive la même chose ? 
   -Je ne sais pas si j’ai peur, répondit-elle en s’appuyant sur l’une des colonnes du lit, ce n’est qu’un signe du destin. Les Duras ont coutume de dire que l’on revient toujours dans leur manoir au moins une fois lorsque l’on y est entré, mais qu’alors on n’en ressort jamais, comme si c’était un appel du sort. Pour ma part les Duras ont visiblement réussi à retrouver ma trace en espérant que je leur sois aussi utile que l’avait été ma mère, mais je suis enfermée. Toi en revanche, tu as encore le choix de partir, et je voulais que tu le saches.
   -Ça ne peut pas être une malédiction juste parce que nous avons été les domestiques des Duras, rétorqua Cyllène avec dans la voix la confusion de celle qui essayait d’échapper à son sort, personne n’est obligé de garder en soi le souvenir de ce que fut le destin de ses aïeux. 
   -Oui bien sûr, il y a certains moments de l’existence qui te permettent de te soustraire à ton destin, mais cela ne change rien au fait que ce manoir soit particulier. 
   -Que veux-tu dire ? Est-ce que tu as vécu là assez longtemps pour en être certaine ? »

Il était désormais difficile de déterminer à son seul visage si Hélène était plongée dans ses pensées, ou si les souvenirs avaient fini par la submerger pour transporter son âme vers un autre monde, car elle était désormais si immobile et si flasque qu’il semblait qu’un courant d’air eût pu la faire tomber à la renverse, et son expression reflétait une absence et un détachement si prononcés qu’en lui parlant on ne s’attendait pas à en recevoir plus de réponse qu’une statue. Le regard vaporeux, les cheveux cendreux, les lèvres sèches et les traits rapiécés ; Hélène paraissait soudainement plus vieille, comme si les quelques petites semaines qui venaient de s’écouler au dans le manoir des Duras avaient suffi à l’enfoncer dans l’âge sans pour autant que la sagesse lui eût pénétré la peau, car à la voir ainsi venue lui rendre visite sans autre raison que d’évoquer avec elle ces similitudes qui avaient l’air d’émerger de son imagination malmenée par le travail éreintant, Cyllène avait l’impression de la voir chavirer dans une désespérante folie. 

« -En fait, répondit-elle tardivement, c’est comme si j’étais née ici, ou en tout cas je m’y trouve depuis bien trop longtemps pour pouvoir me rappeler du tout début.
   -Oh je vois, fit Cyllène en se doutant que le manoir ne serait désormais plus tout à fait le même dans son imagination, et alors, qu’est-ce que cela te fait de revenir sur ces lieux ?    -Tu dois penser que cela me fait drôle et que je suis tentée de tout revoir et de tout interroger pour me souvenir d’autant de choses que possible, de couvrir les Duras de questions pour savoir quels ont été les changements depuis mon enfance, mais il n’en est rien. Au contraire, j’aimerais qu’ils m’aient oubliée pour que leur manoir ne puisse se rappeler la malédiction qu’il m’a promise, parce qu‘ici rien n‘a changé. Cela me plaît de rester dans les mêmes pièces, les seules qui sont utiles à la vie de tous les jours, parce que les autres, j’y ai passé trop de temps lorsque j’étais enfant. Pendant que ma mère était à leur service, et lorsque je n’étais pas en train de l’aider pour mériter notre solde, je faisais le tour du propriétaire.
   -C’est vrai, maintenant que tu le dis, moi aussi je me sens très attirée par cet endroit…Mais Monsieur et Madame Duras, ils ne t’ont pas interpellée, je veux dire, ils ne te réservent pas un traitement de faveur parce que tu as déjà été ici ? 
   -Si, fit Hélène d’un air absent et inquiétant, Monsieur Duras est très attentif à mon égard. Ils sont juste vieux, et ils n’ont pas toujours l’air de se souvenir de tout. Ils n’ont probablement plus toute leur tête.
   -Tu sais Maman, je ne crois pas que ce soit à cause de leur vieillesse. 
   -Ah bon, demanda-t-elle avec dans l’œil une lumière bien terne qui se rallumait à peine, qu’est-ce qui te fait dire cela ?
   -Le soir de notre arrivée, ça ne te dit rien ? Ils nous ont parlé d’un fils. J’ai l’impression qu’ils sont malheureux.  
   -C’est étrange, je n’ai jamais su qu’ils avaient une descendance. Est-ce que ces vieux personnages s’amuseraient à cacher des choses ?
   -C’est certain Maman, affirma alors Cyllène en fronçant sévèrement les sourcils, je crois que je l‘ai vu cette nuit, leur fils, il s‘appelle Parfione, il sortait d’un couloir dont il était le seul à avoir la clef. Le manoir est tellement grand qu’il est sûrement possible d’y loger plusieurs personnes et de faire en sorte qu’elles ne se croisent jamais.
   -Fait attention à toi, conseilla la mère en s’éloignant d’un pas de plus en plus las vers la porte de la chambre qu’elle avait laissée entrouverte tandis que Cyllène se levait, il ne faudrait pas qu’ils commencent à se méfier de nous. »

A mesure que les pas de sa mère commençaient à franchir le seuil de la chambre, Cyllène, qui terminait d’enfiler sa tunique, fut traversée de l’idée qu’il y avait là quelque chose d’étrangement inexplicable, car elle ne voyait toujours pas le lien qui existait entre l’état fantomatique de sa mère, et ce dont elle venait de s’entretenir avec celle-ci ; elle se retourna alors vers la porte d’entrée et la rappela avant qu’elle n’eût le temps de dirait complètement derrière le seuil : 

« -Dis Maman, tu ne penses pas que ce que cachent les Duras pourrait les compromettre dans quelque chose ?
   -Si, répondit calmement Hélène en baissant un peu ses yeux gris, mais peu importe ce dont il s’agit ; cela ne nous concerne pas, et nous ferions bien mieux de ne pas nous y intéresser. »

Cyllène se rappela soudainement ce que lui avait dit le dénommé Parfione durant la nuit, et elle eut évidemment le sentiment que ce dernier n’était pas étranger aux étrangetés que les Duras orchestraient dans l’ombre, mais ce qui l‘étonnait encore le plus était de constater que la résignation de sa mère s‘était rangée sous la menace invisible qui rôdait sur elles. Si le manoir était hanté et qu’il présidait réellement au sort de ceux qu’il prenait dans sa malédiction, Cyllène voulait être certaine de ne pas refaire les mêmes erreurs que sa mère :

«  -Mais dis-moi, lorsque tu étais ici avec ta mère et que tu as visité le manoir, est-ce que tu crois que tu as découvert des choses que les Duras ne voulaient pas que tu voies ? 
   -Sans aucun doute, répondit-elle avec une voix étonnamment neutre pour la tension qui s‘y laissait entendre, mais pourtant je ne leur ai jamais voulu de mal. Eh bien, bonne journée, moi je vais me reposer. »

Assise sur le bout de son lit qui faisait face à la psyché, Cyllène se peignait les cheveux avec une certaine précipitation qui trahissait son inquiétude, car non seulement cela ne lui laissait rien présager de bon de découvrir l’étrange état dans lequel se trouvait sa mère, mais en plus elle venait de se rappeler qu’elle avait oublié de lui demander par où elle était sortie du petit salon avec Monsieur Duras. Peut-être, se dit-elle raisonnablement, qu’il était finalement préférable de ne pas lui en avoir parler, car il aurait pu se trouver quelque chose de gênant derrière cet épisode, et sûrement Monsieur Duras avait-il eu en sa possession la clef de la porte dérobée, exactement comme l’énigmatique Parfione paraissait pouvoir se déplacer dans le manoir en ouvrant des passages secrets. Puisque chacun des Duras possédait visiblement des jeux de clefs qui leur permettaient d’accéder à plusieurs endroits de la grande demeure, et que les domestiques étaient en proie à une malédiction qui les rappelait inéluctablement vers le manoir, il semblait que ce dernier était un endroit pratiquement abandonné et fermé de toutes parts pour quiconque ne faisait qu’y passer, mais densément peuplé de toutes les pensées et des personnages qui le traversaient dans l’espace et dans le temps, pour celui qui cherchait à en découvrir les secrets. 


A travers le mouvement de va-et-vient de sa main dans ses cheveux, Cyllène se sentait glisser progressivement vers le fond de ses pensées, et bientôt elle se découvrit le regret de ne pouvoir obéir aux inquiétudes de sa mère, car au milieu du choix que celle-ci lui avait montré, entre devenir la prochaine domestique des Duras, et prendre en main un autre destin, la nymphe venait de découvrir une autre possibilité. Il lui semblait en effet qu’il était tout à fait possible de rester au manoir sans pour autant en subir le sort, et pour cela elle songeait à un moyen de s’approprier quelques clefs semblables à celles que possédaient Parfione et Monsieur Duras, afin de devenir elle-même une résidente ; le manoir était si grand que même avec toutes les clefs en sa possession il n’aurait sûrement pas été possible de l’explorer tout entier en seulement quelques jours, d’autant moins qu’il lui faudrait sûrement ruser pour échapper à la vigilance des propriétaires ; cela ressemblait à un jeu qui commençait déjà à lui plaire, même si elle n‘était pas certaine de trouver de trésor à son terme. 

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