Chapitre 2

  Après avoir passé plusieurs heures à somnoler en croyant que le bruissement qui remplissait la nuit partout autour d’elle était celui de l’eau courant sous le manoir, Cyllène ouvrit doucement les yeux pour s‘éveiller à ses propres sens exaltés par les palpitations des ténèbres. Il lui semblait en effet que dans ce murmure ce n’étaient pas des éclats de gouttelettes qu’elle entendait, comme si le chaotique roulement de ces eaux souterraines s’était lentement transformé en des bougonnements émanant de la voix d’un vieux sage ; en prêtant l’oreille elle fut bientôt certaine qu’en réalité ce bruissement était mu par des accents et des rythmes qui ne pouvait qu’être la création d’une voix humaine, un chuchotement que l’on aurait doucement glissé à son oreille, ou de l’autre côté de la tenture de son lit. Terrorisée à l’idée de trouver quelqu’un dans sa chambre en sentant sa présence avant de l’avoir senti rentrer, Cyllène se réveilla subitement et se redressa sur ses draps, et son regard se suspendit aux tentures blanches qui l’entouraient, craignant de voir une ombre se faufiler à chaque instant. L’interrupteur de sa lampe de chevet n’était pas à la portée de sa main moite et tremblante, mais un peu de la lueur de la nuit passait par la fenêtre laissée entrouverte, et plus elle essayait de maintenir son regard à la surface de l’obscurité, plus Cyllène se sentait envahie de la certitude qu’il se trouvait véritablement quelqu’un, tout proche d’elle. 

Elle écouta plus attentivement ; la peur la rendait interdite lorsqu‘elle pensait à s‘aventurer ailleurs pour en avoir le cœur net, mais ce dernier commençait à se pétrifier, et les sens de Cyllène, tout aiguisés dans le noir qui se dissipait lentement, semblaient lui laisser de moins en moins de certitude à l’idée d’une illusion, car ce sentiment l‘accablait bien à la manière d‘une perception. La voix continuait effectivement de marmonner, elle semblait se tenir à l’extérieur de la chambre, dans le couloir, peut-être même dans la chambre qui se trouvait en vis-à-vis, mais désormais il était certain que c’en était une, d’autant plus que derrière ses trémolos et ses mots encore incompréhensibles quoi qu’articulés avec un soin qui ne pouvait relever du hasard, Cyllène pouvait encore entendre le roulis de l’eau qui s’écoulait sous le manoir en répandant ses vibrations dans tous les murs de l’édifice. Il s’agissait d’une voix d’homme, elle parlait lentement, mais fort, parfois elle s’arrêtait pendant quelques secondes, juste assez pour laisser croire à la jeune demoiselle qu’elle n’avait fait que rêver cette sensation, parfois elle se mettait à rire, tonitruante et agressive, comme si elle était restée observer l’étrangère et qu’elle s’en moquait au travers des ténèbres, mais de toute façon elle était là, lourde et présente, elle semblait même se déplacer de l’autre côté des murs, et Cyllène se sentait irrésistiblement attirée par sa rencontre à mesure que la peur s’estompait derrière l‘habitude. 

Elle se leva, ouvrit le voile de son lit, et tomba sur le plancher imbibé de la fraîcheur de la pièce, si bien que toute la surface de sa peau s’hérissa de tâches blanches, mais déjà ses pas de fantôme la faisaient glisser sur le sol dont la caresse du bois la rassurait et la guidait vers la sortie de la chambre. Elle retourna dans le couloir vide et silencieux, trop pressée dans la crainte d’entendre la voix s’évanouir et la présence disparaître, pour prendre le temps de se rhabiller, et comme il lui semblait s’être à nouveau rapprochée de la source de ce chuchotement et que le reste du manoir paraissait désert à cette heure de la nuit, elle traversa le couloir dans la direction de la porte qui lui faisait face. C’était la première fois depuis les quelques nuits qu’elle avait laissées passer dans la peur de cette voix qui était venue lui rendre visite, que Cyllène franchissait ce pas, et lorsqu’elle se retrouva sur le seuil de la porte voisine avec l’oreille collée contre le bois dont elle sentit la moindre palpitation des fibres, le bruissement de l’eau n’existait pratiquement plus. Elle se demandait si la voix était seule, s‘il n‘y avait pas avec celle-ci une autre présence moins perceptible, car Cyllène aurait pu rester l’écouter déblatérer en vain son monologue qui durait des nuits entières, ou bien surprendre une conversation qui lui aurait appris pour quelle raison cette âme en peine restait parler dans le vide ; ce qu‘il y avait de plus curieux dans ces étranges habitudes, c‘était que seule la nuit était propice à ces mystérieuses tirades, alors que le temps du jour n‘était occupé que par le bruissement de l‘eau. En écoutant encore plus profondément, Cyllène crut que la voix s’était éloignée d’elle, comme si elle avait reculé dans la chambre, et comme le roulis aquatique commençait à lui chatouiller le tympan, elle craignit subitement d‘entendre disparaître l‘occupant de la chambre ; elle frappa à la porte. 

Alors que l’étrangère s’était attendue à entendre diminuer le débit ou l’intensité de la voix, cette dernière changea subitement de tonalité et parut se mettre à raconter tout autre chose, comme si c’était une autre personne qui était arrivée pour remplacer la précédente. Instinctivement, Cyllène posa la main sur la poignée et l’abaissa pour essayer d’ouvrir la porte, mais tout était verrouillé, et rien à l’intérieur de la pièce ne se manifesta en particulier. Elle en avait oublié qu’elle marchait nue dans le couloir, et se sentait d’autant plus ridicule que c’était probablement après des échos explicables de façon rationnelle qu’elle courait, mais quoi qu’il en fût elle était à peu près certain d’être seule dans cette partie du manoir ; cette partie de l’étage que lui avait indiquée Madame Duras ne paraissait pas occupé, et comme il ne poignait pas la moindre lumière autour d’elle, il n’y avait pas la moindre chance pour que l’on eût pu la surprendre ou l’observer dans cette situation gênante. Au contraire, Cyllène se sentait de mieux en mieux au cœur de cet univers qu’elle découvrait lentement, sensuellement, et l’absence de courant d’air dans ce couloir laissait s’y installer une certaine douceur dans laquelle elle se languissait, en proie à l’insomnie et aux déambulations nocturnes les plus curieuses, car désormais qu’elle parvenait à ne plus croire en la présence d’un fantôme de l’autre côté de la porte, bien que la voix persévérât toujours, elle préférait visiter les couloirs environnants plutôt que de retourner se coucher. 

En longeant les murs Cyllène prenait soin de retenir les directions qu’elle empruntait, de même qu’elle s’appliquait à reconnaître les tableaux et l’emplacement des fenêtres qui déversait un peu d‘une précieuse lumière à l‘intérieur des ténèbres, car les couloirs étaient si tortueux et surtout si ressemblants qu’il paraissait excessivement facile de s’y perdre, surtout que dans le cas où elle se serait vraiment perdue, elle n‘avait pas la moindre idée de la direction à emprunter pour chercher de l‘aide auprès de sa mère ou de l‘un des Duras. Par ailleurs, elle s’appliquait à tendre l’oreille sur chacune des portes en face desquelles elle passait lors de cette promenade presque rituelle, et après en avoir inspecté une dizaine d’où elle ne sentit émaner que de la froideur et du vide, elle voulut à nouveau en ouvrir une, juste pour se rendre effectivement compte que celle-là ainsi que toutes les autres que desservait le couloir, étaient également fermées à clef. La chambre qu’elle avait crue occupée par le fantôme n’était en fait nullement différente de toutes les autres pièces du manoir ; toutes étaient inaccessibles et silencieuses, à tel point que dans la partie du bâtiment où arriva Cyllène, même le bruissement de l’eau s’était tari. Elle en déduisit que c’était plus ou moins en dessous de l’endroit où elle dormait que ce ruisseau souterrain devait prendre sa source, et que pour retrouver le chemin de sa chambre en toute sérénité il lui suffisait par conséquent de suivre le bruit de l’eau. 

Lentement, Cyllène revint sur ses pas, et la pâleur de sa peau entièrement nue dans l’obscurité lui parut naturelle, à tel point qu’elle s’imagina elle-même si belle que de la sorte elle aurait pu figurer sur l’un des nombreux tableaux qu’elle vit accrochés aux murs qu’elle longeait. Il se trouvait là toutes sortes de paysages grandioses et industriels, des personnages riches et modestes, des expressions tristes et joyeuses, mais surtout des couleurs qui n’avaient rien à dire dans la pénombre, et la visiteuse de ce musée onirique fut convaincue qu’il s’agissait là une collection particulièrement riche et qui aurait gagnée à être connue ; une nouvelle déduction lui permit de penser que les Duras tenaient ces œuvres d’un trésor familial qui n’avait d’autre valeur que l’affection, et qu’il fallait à tout prix les garder là. Les portraits de quelques personnages qui avaient probablement existé dans le passé et dans la lignée des Duras, à en juger par l’éclat réaliste et troublant qui jaillissait de leurs prunelles dilatées par l’obscurité, veillèrent le retour de Cyllène vers sa chambre, là où le bruissement de l’eau sonnait à nouveau entre les parois. A mesure qu’elle s’approchait de sa porte, tout en remontant le couloir dans lequel elle ressentait la chaleur déjà laissée par sa présence plus tôt dans la nuit, la nymphe entendit à nouveau les exclamations et les discours infatigables de la voix qui errait quelque part entre les murs de cette partie du manoir.

Avant de retourner dans sa chambre dont elle avait préalablement rouvert la porte pour y jeter un regard accoutumé à l’obscurité et s’assurer brièvement que l’intérieur en était resté inchangé, Cyllène frappa une nouvelle fois à la porte de l’autre côté du couloir, juste pour s’apercevoir qu’effectivement il ne semblait s’y trouver personne en dépit de cette voix qui continuait de la hanter ; même en s’asseyant contre le mur, en fermant très fort les yeux et en se concentrant autant qu’elle le put, elle ne parvint jamais à saisir le moindre mot de cet irréel murmure qui semblait pourtant si proche d’elle, et dont elle commençait à se familiariser à la musique. Ce n’était pas ainsi que parlait Monsieur Duras, dont la voix était certainement plus grave, plus délicate et raffinée, et il était définitivement impossible de comparer ces deux sons. Quelque part sous le plancher, bien en dessous le rez-de-chaussée, le bruissement de l’eau était limpide comme la roche sur laquelle il s’écoulait, avec ses éclats cristallins qui ponctuaient les remous d’une petite cascade, et son égouttement subtil et régulier qui rythmait les courants. Sûrement, se disait Cyllène en se sentant bientôt le désir d’aller se coucher sans plus de peur ni de passion dans les battements de son cœur, que la voix dont elle entendrait encore tous les commérages durant la nuit, ne consistait qu’en une illusion sonore que produisaient les échos à l‘intérieur de cette mystérieuse nappe phréatique.

Se réveiller dans le manoir des Duras était toujours une chose étrange et inattendue, car même après les premiers matins de son séjour où elle avait ouvert les yeux sur l’aube naissante en croyant que c’était dans son propre lit qu’elle se trouvait, Cyllène ne se défit jamais de ce sentiment de mélancolie et de manque intense qu’elle éprouvait au moment précis où elle reconnaissait un environnement qui n’était pas le sien, où elle réalisait qu’elle avait dormi hors de chez elle, et que vraisemblablement elle n’y retournerait pas de si tôt. De plus, malgré le temps qu’elle avait puisé dans la nuit à veiller pour se demander ce qu’était la voix qui ne se taisait qu’une fois le soleil levé, puis pour inspecter les couloirs environnants, la jeune demoiselle demeurait fraîche, vive et colorée comme une fleur lorsqu’elle se regardait dans le miroir de son secrétaire, comme si le bercement du ruisseau souterrain s’était chargé de lui rendre un sommeil profitable. Même si c’était dans une sorte d’indifférence envers cette vie qui foisonnait inexplicablement partout autour d’elle qu’elle s’appliquait ensuite quelques couleurs sur le visage, Cyllène ne tarda pas à se rendre compte qu’autre chose n’était pas tout à fait normal, notamment lorsqu’une fois dans le couloir elle se rapprochait de la fenêtre qui donnait sur le parc. Elle avait effectivement remarqué que cette étendue de nature sauvage et extrêmement mal entretenue, et qui formait des massifs et des boucles aussi bien de roses sauvages que de ronces dévoratrices, était parfaitement silencieuse ; ni pépiement ni trille, et encore moins de chants et de cris, ne peuplait cet univers entièrement végétal et muet, quoi que pas tout à fait statique, comme si les oiseaux et les animaux de la forêt avaient appris à s’éloigner du manoir, ou que la flore avait acquis une liberté si grande que la nature lui avait rendu sa domination sans partage sur la faune.

Loin de ces étrangetés qui aurait fait l’émerveillement de plus d’un naturaliste ou l’indignation des plus grands botanistes de l’histoire, Monsieur Duras était un homme dont seule l’apparence semblait refléter son attachement aux valeurs de la bourgeoisie et son intérêt aux grandes choses de l’univers ; peu après les jours qui avaient suivi la réception de sa domestique, l’élégant gentilhomme tout en raffinement et en distinction, était devenu un personnage assez méprisable et trop imbu de lui-même pour porter son regard plus loin que le travail d’Hélène. Avec sur le dos un peignoir dont le ton automnal de la soie le confondait à la tapisserie de son petit salon, la hanse d’une tasse de café entre les doigts et le journal de la région dans l’autre main, ainsi que son monocle vissé à l’œil pour s’assurer un peu de dignité, il poussait un soupir d’exaspération dès qu’il lisait une mauvaise nouvelle du monde, avant de regarder Hélène qui en était rendue à dépoussiérer les chandeliers de la table d’honneur, et lui lançait : 

« Notre manoir est si grand qu’une vie tout entière comme la vôtre ne suffirait pas à l’astiquer dans son intégralité. J’ai vu que vous aviez fait un excellent travail depuis avant-hier, sincèrement, je n’avais jamais vu notre salle de réception dans un si bel état. De plus, ma femme est très satisfaite de ce que vous faites pour elle. Nous regrettons presque de ne pas avoir fait appel à vous plus tôt. Je crois que la famille Duras vous doit une fière chandelle. »

Depuis le recoin d’une porte où elle s‘était arrêtée, Cyllène observait cette intrigante logorrhée après être arrivée en croyant que c’était alors l’heure où personne ne se trouvait dans cette pièce et où elle aurait pu jouir d’une certaine tranquillité pour s’offrir elle aussi une tasse de café qu’elle se refusait de partager avec sa mère. En voyant avec quel enthousiasme cette dernière était en train de retourner les chandeliers pour les passer sous le chiffon qui était à peine plus sale que le fichu dont elle s’était couvert les cheveux, Cyllène se demanda s’il leur était déjà arrivé de discuter ne fût-ce qu’une seule fois depuis qu’elles étaient arrivées ; cela faisait longtemps qu’Hélène l’avait prévenue qu’en acceptant cette affectation leurs rapports se trouveraient diminués, notamment à cause de son dévouement aux personnes qui l’employaient, d’autant plus que les Duras avaient quelque chose de plus que toutes les autres familles qu‘elle avait servies, et qui consistait en une richesse spirituelle, impalpable, mais digne de corrompre le plus pur des cœurs. S’il était un enseignement que Cyllène était parvenue à tirer des années passées à observer les activités de sa propre mère, c’était bien que l’âme des hommes se révélait aisément corruptible. La plus claire partie de la matinée d’une domestique des Duras paraissait occupée à faire le nettoyage successif des pièces habitées qu’on lui désignait, puis à préparer les deux ou trois repas de la journée, et si seules la première heure de l’après-midi était dédiée à laver la vaisselle proportionnellement aussi gigantesque que la maison, le reste de la journée n’était quant à lui entièrement consacré qu’à l’entretien de la personne de Madame Duras. Lui faire la conversation, le jeu, le thé, la toilette, la faire vivre par procuration, étaient autant de choses que l’on eût pu faire à plein temps et sans reconnaissance, mais Monsieur Duras s’éloignait de tout cela, et dès que le déjeuner prenait fin il enfilait rapidement un pardessus et sortait sans prendre congé, ou bien il errait quelque part dans les couloirs de son propre manoir, et il était alors possible de le croiser par hasard sans engager la conversation avec lui, pour peu que l’on eût l’art de lui adresser un sourire comme il semblait les apprécier ; timides et sournois. 

Cyllène sursauta au milieu de ces pensées qui parvenaient déjà à la projeter dans les prochaines heures de sa journée, car durant ces quelques instants où elle s’était exilée de la réalité, elle n’avait pas senti se glisser à côté d’elle la présence de Madame Duras. La vielle dame la dévisageait du bas de son fauteuil roulant, le regard hargneux et profondément suspicieux, comme si elle venait de surprendre la voyeuse en train de pénétrer l’intimité de son foyer ; son œil gris tremblait d‘une lueur malsaine, mais sa pupille dilatée et instable, ne sachant dans quelle direction se fixer, trahissait sa sénilité, ou la démence que lui avait inspirée l‘immensité de la maison dans laquelle elle vivait en dépit de sa relative solitude. Un vieil homme grisonnant et en robe de chambre ne faisant plus attention à personne, ne constituait nullement une compagnie adéquate à la bonne santé d’une si personne si fragile, mais c’était précisément la pitié que Cyllène laissait transparaître dans le regard qu‘elle lui adressait trop souvent, qui rendait Madame Duras pareille à un être diabolique. Celle-ci grimaça, pesta, se tordit sur son fauteuil en silence, et après avoir levé son index tout fripé et jauni vers le visage effrayé de la jeune demoiselle, elle tonna :

« -Les rates de ton espèce, je les connais, je les ai fréquentées durant toute ma chienne de vie, et je ne compte pas te laisser farfouiller comme ça ! Qu’est-ce que tu fais dans le dos de mon mari ?    -Madame, dit Cyllène en espérant ne pas se faire remarquer des occupants de la pièce, je n’espionnais personne, je ne faisais qu’attendre, j’attendais qu’ils terminent, pour que je puisse prendre mon petit déjeuner. 
   -Ce n’est pas avec un déjeuner que ru vas me tromper. Allons, que fabriques-tu ici ?
   -Je vous l’ai dit je crois, j’attends que la salle se libère. 
   -Je ne parlais pas de cela, je veux savoir ce que tu fais dans notre maison, pourquoi tu as suivi ta mère plutôt que de vivre pour toi-même. 
   -Madame, hésita Cyllène en croyant qu’il aurait été préférable de signaler à la vieille que c’était là une question bien indiscrète, j’ai choisi de suivre ma mère parce que je suis inquiète pour elle. 
   -Inquiète dis-tu, s’étonna-t-elle avec toutes les apparences de la sincérité, est-ce que normalement ce n’est pas à l’inverse la mère qui s’inquiète pour la fille, ou bien les temps auraient-ils changé à ce point depuis mon âge ? 
   -Non vous avez raison, mais je l’ai trop souvent vue se faire abuser par les personnes qu’elle servait, alors que je ne pouvais rien faire pour elle. Même si c’est la dernière fois que je peux venir avec elle, je voudrais ne pas m’en éloigner. 
   -Ce sont de belles intentions, réfléchit la vieille en s’accoudant à un bras de son fauteuil qu’elle avait calé contre le mur où s’appuyait Cyllène, mais vous semblez également sous-entendre que nous sommes susceptibles d’abuser d’elle. 
   -Je ne sais pas, avoua la jeune demoiselle en fronçant les sourcils de façon à dissiper son regard, je ne vous connais pas. 
   -Tout à fait, c’est pourquoi je pense qu’il y a une autre raison à votre venue. Ce n’est pas que pour Hélène que vous êtes là, n’est-ce pas ? »

Cyllène bredouilla quelque chose, essaya de s’indigner à nouveau, mais quelque chose sur le visage de la vieille retenait trop son attention pour qu’elle pût la contrarier ; finalement elle se calma, s’appuya contre le mur exactement comme si ç’avait été dans le fauteuil que l’autre lui aurait tendu pour s’asseoir confortablement dans le but de tenir une longue conversation pleine de confessions. Alors, après avoir regardé vers l’intérieur du petit salon où Hélène et Monsieur Duras paraissaient être en train de terminer ce qui les occupait tant, la jeune demoiselle prit son inspiration, et comme l’odeur de pourriture à peine parfumée dont la vieille était imbibée lui rappela les couloirs qu’elle avait arpentés durant la nuit, elle répondit :

« -Je trouve que votre manoir est passionnant, c’est une maison de rêve. 
   -Ah-ah ! Dis-moi ce qui te plait. 
   -Eh bien, hésita-elle en se sentant étrangement complice avec la vieille dame, c’est mystérieux, c’est grand, c’est…
   -Me croirais-tu si je te disais que le manoir est si grand que nous-mêmes nous ne l’avons jamais visité en entier ? 
   -Comment cela, interrogea Cyllène incrédule, c’est bien votre maison ? 
   -C’est la manoir des Duras depuis qu’il a été construit, affirma catégoriquement la vieille dame comme si la question l’avait vexée, mais les plans originels ont été perdus pendant la guerre, et plusieurs des aïeux de mon mari ont effectué des travaux, pour fermer des couloirs, condamner des pièces, et isoler chacune des ailes. C’est pour cela que l’aile est constitue une maison à part entière, qui ne nous appartient même pas. Des grands-parents l’ont vendu il y a une cinquantaine d’années de cela pour financer des travaux d’aménagement dans l’aile principale. 
   -Je vois, fit Cyllène d’un air intéressé, et c’est dans l’aile principale que vous habitez, alors que vous ne connaissez même pas ceux qui vivent dans l’aile est du manoir. 
   -Ce sont des gens méprisables, lança la vieille avec un bref geste de dégoût, je ne m’occupe pas d’eux. Et puis, comme nous sommes de vieilles personnes, il nous est impossible d’aller voir ce qu’il y a au-delà des seules pièces dont nous avons besoin pour vivre au quotidien.
   -Mais il était bien une époque où vous étiez jeune et où vous avez pu profiter de tout cela, et puis vous m’avez bien dit l’autre jour que vous aviez un fils, non ? Que s’est-il passé avec lui ? 
   -Tu poses vraiment trop de questions, soupira la vieille en tournant soudainement les roues de son fauteuil pour s’éloigner vers la porte qu’elle avait laissée ouverte en arrivant dans l’étroite antichambre, je ne sais même pas par où commencer. »

Éberluée par le comportement de cette personne, Cyllène fut laissée en plant à l’entrée du petit salon dans lequel il ne se trouvait désormais plus personne, comme si dans l’intermède de ces quelques instants sa mère en avait rapidement fini avec ses chandeliers, et que Monsieur Duras avait terminé son café, puis que tous les deux avaient disparu par une sortie dérobée, une porte déguisée en tapisserie, ou quelque passage secret que la jeune demoiselle se mit en tête de rechercher. Elle fit le tour de la table basse sur lequel restait encore le service en porcelaine que sa mère n’avait étrangement pas pris la peine de ramasser derrière Monsieur Duras qui n’avait pourtant pas laissé la moindre trace de lui, puis en longeant les murs de la pièce, en s’arrêtant pour observer les tapis à motifs orientaux, et en s’installant dans les trois fauteuils de velours depuis lesquels il était possible d’embrasser la salle tout entière, Cyllène finit par se rendre compte qu’il existait une deuxième porte sur le mur à droite de celle qui lui avait servi à rentrer. Elle se leva avec hâte, contourna la table basse et rejoignit cette porte qu’elle n’avait pas remarquée jusqu’alors à cause de ses dimensions réduites, peut-être trop petites pour permettre à Monsieur Duras de s’y introduire sans se voûter, et qui était à moitié cachée par un rideau dont les franges se balançaient dans le souffle d’un courant d’air que la visiteuse chercha à palper. 

Aussi longtemps qu’elle essaya de pousser la porte, d’en abaisser la poignée, de chercher par quelle serrure elle avait pu être fermée à clef, Cyllène fut incapable d’accéder à ce passage qui lui semblait aussi parfaitement scellé que les chambres en face desquelles elle était passée en se baladant dans la nuit, alors même qu’il lui semblait que c’était là le seul passage qui avait pu servir de sortie à Monsieur Duras et à Hélène. Elle se promit qu’elle ne manquerait pas de lui demander d’éclaircir ce mystère la prochaine fois qu’elle aurait l’occasion de discuter avec sa mère. En effet, les jours étaient tellement courts et les couloirs si longs, qu’une journée entière pouvait parfois s’écouler à chercher son chemin à travers tous les passages du manoir pour en sortir, sans jamais croiser qui que ce fût, et ce en restant toujours dans l’aile principale. Les couloirs se tordaient en délimitant des secteurs dans lesquels il se trouvait jusqu’à dix pièces dont pas une seule n’était accessible, et il y avait souvent plusieurs escaliers qui desservaient deux ou trois étages au détour desquels il n’y avait que la vue offerte par la fenêtre pour déterminer précisément à quel niveau on se trouvait, et de la sorte, à moins d’exercer sa mémoire à retenir les figures et les paysages des tableaux qui étaient régulièrement suspendus entre les portes et les candélabres, il devenait courant de s‘égarere, même en plein jour. 

L’exploration de ces lieux accessibles envoûta Cyllène au point que dans la semaine qui suivit son arrivée au manoir, elle ne manifesta pas le moindre intérêt pour le parc où se rendait régulièrement Monsieur Duras lorsqu’il enfilait son pardessus, et elle pouvait ainsi passer des heures à contempler certains tableaux parmi lesquels il lui semblait reconnaître des reproductions d’œuvres qu’elle avait déjà trouvées dans les livres d’histoire. Au bout de quelques jours dont elle avait passé le plus clair du temps assise au pied d’un mur, dans la couleur brunâtre d’un couloir de l’étage où la lueur du jour ne lui était parvenue qu’en se reflétant sur le verni du plancher, Cyllène trouva son tableau préféré dans une toile qui avait de troublants airs de photographie. Celle-ci représentait un paysage enneigé, rempli de blancs et de forêts entre lesquels émergeait à peine le toit d’un chalet où ne se trouvait pas d’autre signe de vie que la silhouette d’un homme qui s’éloignait entre les collines, ayant à peine laissé ses traces dans la neige. Tout au fond, sous le ciel transparent de la nuit qui tombait, un peu plus loin que les forêts éternelles, un train traversait la ligne d’horizon, dans une lenteur infinie que l’homme en train de fuir paraissait pourtant incapable de rattraper. Si cette scène ressemblait davantage à une photographie, c’était simplement parce qu’elle était d’un réalisme et d’un exotisme qu’aucune peinture au monde n’aurait pu atteindre, et même s’il ne lui était que rarement arrivé de se promener dans de si grandes étendues de neige, ou d’apercevoir un train de si loin, Cyllène croyait comprendre ce que devait ressentir ce personnage solitaire et hâté par le destin, non parce qu’il aurait été abandonné par les siens, mais surtout parce qu’il serait resté trop longtemps enfermé à cause de la neige, pour avoir le temps de rattraper quelque chose qui fuyait, et qui n‘était pas le temps.

Cyllène remarqua également qu’il se trouvait dans ces galeries un grand nombre de peintures de marines. Des caravelles et des galions espagnols du seizième siècle, des frégates de la Royal Navy, des scènes épiques de batailles navales mettant flanc à flanc de majestueux vaisseaux de ligne par centaines, remplissaient certains couloirs de leur superbe, et il semblait alors à la jeune demoiselle que si la famille Duras avait autrefois dû compter parmi ses membres un peintre dont l’œuvre avait été conservée, celui-ci n’avait pu être qu’un marin aguerri ou un aventurier intrépide. Elle-même s’étonnait de l’émotion avec laquelle s’effaçait l’atroce réalité de la guerre et des combats, derrière la beauté de ces navires qui déployaient le gigantisme de leurs voiles dans un ciel chargé des fumées émanant fraîchement des batteries de canons dont on devinait le tonnerre au travers du grain de la peintre. 

De manière générale, il semblait à cette visiteuse particulièrement observatrice, que la décoration du manoir avait été réalisée avec une sobriété et un mauvais goût qui devait accorder trop de confiance en les valeurs traditionnelles ainsi qu’en ce qui faisait déjà le charme et l’élégance de la demeure ; des poignées dorées à toutes les portes ainsi que des candélabres à arabesques de fer que l’on avait laissés sur tous les murs pour y insérer une ampoule électrique, succédaient à la moquette pourprée qui contrastait trop souvent avec ces fameux tableaux qui paraissaient avoir été installés là moins par souci esthétique et sens de l’harmonie, que par caprice et simple envie de s’entourer de belles choses. Cyllène remarqua effectivement qu’il n’existait pas vraiment de logique apparente dans ces successions de couleurs et de thématiques, et que les couloirs du manoir n’avaient pas vraiment les airs d’une exposition artistique ouverte par de nobles connaisseurs, mais plutôt ceux d’une interminable salle d’attente. Les circonstances des uns et des autres occupants du manoir, vaquant fréquemment à autre chose, décidèrent que ce fut avec Madame Duras que Cyllène en arriva à discuter le plus souvent, mais le jeu de cette personne ressemblait davantage à celui d’un acteur désireux de quitter les planches avec dignité, qu’à celui d’une vieille dame prenant pour petite-fille qui désirait recevoir son affection. 

« Ces tableaux, disait-elle à ce sujet, étaient là bien avant que nous soyons les derniers à habiter dans cette aile du manoir, et je ne crois pas qu’il y en ait un seul qui veuille dire quelque chose. S’ils ont de la valeur, l’antiquaire qui pourra l’affirmer n’est pas encore né, parce qu’ils ont tous été commandés par plusieurs générations de la famille Duras qui était un discret mécénat il y a quelques siècles, à une communauté d’artistes tchèques que personne ne connaît évidemment. Ces miséreux passaient leur vie à peindre pour les familles qui voulaient décorer leurs intérieurs, mais qui étaient trop dépourvus pour acheter des toiles de valeur. Forcément, les Duras qui avaient fait construire ce manoir devait bien être assez fous pour sacrifier la fortune de leur famille sur plusieurs générations. Imagine tout ce que cela a pu coûter pour l’époque ! Tu es quand même bizarre comme fille, tu ne t’es pas encore rendu compte qu’il n’y a rien à voir ici ? Plus aucun couloir ne mène ou que ce soit, les ailes du manoir sont fermées et la plupart des pièces que tu n’as pas encore visitées sont condamnées ; celles qui ne le sont pas sont vides. Pourquoi est-ce que tu n’irais pas plutôt visiter le parc avec mon mari ? Lui au moins il pourrait t’apprendre des choses intéressantes, et cela te ferait un grand bien, tu es toute pâle à force de rester enfermée. »

Le parc, Cyllène ne le visitait que du regard, à chaque fois qu’elle atteignait le bout d’un couloir et qu’elle se tenait sur le bord de la fenêtre pour regarder la façon dont les branches se tordaient dans la nuit tandis que les buissons frémissaient dans un étonnant silence qui ramenait tout dans le plus grand calme dès qu’un souffle passait dans les feuillages. De la sorte, elle s’était constituée une carte assez représentative du chaos floral qui entourait chaque côté de l’aile principale du manoir, mais quant à ce qui se trouvait au-delà, elle n’en avait vu que de sombres bosquets dont la cime des arbres lui paraissait si dense qu’il était à son avis impossible voire suicidaire d’essayer d’y accéder en traversant les ronciers et herbes hautes qui devaient séparer les marécages fétides au-delà du parc. Au contraire, dans la direction de l’est, c’était une pinède qui paraissait s’étendre sur le versant des collines qui séparaient le domaine du manoir du village dont les lointaines lueurs dansaient au cœur des feuillages enténébrés. 

La nuit où elle arriva sur le seuil d’une grande porte dont le bois était si épais qu’en y frappant elle avait l’impression de taper sur du béton, Cyllène décréta qu’elle avait entièrement fait le tour des couloirs et des pièces accessibles de l’aile principale, au moins en ce qui concernait l’étage, et elle devina que ce grand passage sur le pas duquel elle venait de s’arrêter, condamné par plusieurs épaisseurs de planches de bois clouées au mur, de cadenas rouillés et de chaînes plus lourdes qu‘elle-même, était la porte vers l‘aile nord. Derrière les portes qu’elle avait réussi à ouvrir en ne brisant rien de plus qu’un voile fantomatique dressé par les toiles d’araignées, Cyllène n’avait découvert d’autre que des salles aussi vides que ce dont l’avait averti Madame Duras, à l’exception de quelques meubles qui avaient été conservés là depuis un nombre probablement incalculable de décennies, sous un drap blanc plus épais par la poussière que par le tissu, des fauteuils et des secrétaires comme celui qui se trouvait dans sa propre chambre, de petites bibliothèques vides, des cadres de bois et d’autres pièces de mobilier que personne n’avait jamais commencé à assembler. Ces pièces-là avaient toutes en commun cette froideur qui n’était pas la cause d’une fenêtre mal fermée depuis le temps, mais plutôt de l’absence de meuble pour créer un mouvement qui aurait réchauffé l’air, car il ne s’agissait jamais que de quatre murs blancs sans âme, parfois dénudés jusqu’aux briques, sans autre présence que celle d’un lustre à moitié transparent que l’on aurait laissé se balancer au milieu du plafond, lorsque celui-ci ne s’était pas suicidé de lui-même en se laissant tomber sur le plancher dans un épouvantable fracas que l’on imaginait en voyant toutes les perles qui avaient roulé de part et d’autre de la pièce. 

Quant à la voix qui n’avait jamais cessé de bercer les moments de la nuit qu’elle passait dans sa chambre, c’était toujours le lointain bruissement de la source qu’elle accompagnait, et à mesure qu’elle se promenait à travers les étages de l’aile principale, alors qu’elle s’éloignait ou qu’elle se rapprochait du cours d’eau souterrain, Cyllène pouvait sentir comme la voix mystérieuse ne s’entendait que dans une partie réduite du manoir, toujours pareille à elle-même, avec ce timbre moqueur et ses accents parfois terrifiants de spontanéité ou de démence, car c’était tous les soirs le même monologue quo avait l’air de se tenir dans cette chambre inviolable. Il semblait effectivement à Cyllène que c’était là une bien grande maison pour deux pauvres vieux qui avaient néanmoins daigné engager une domestique accompagnée de sa fille. 

Elle se promenait depuis une heure ou deux en arpentant les couloirs qu’elle connaissait le moins, ceux qui lui paraissaient être les plus éloignés de sa chmabre, rien que pour sentir la douceur si particulière de l’inconnu et de la nuit couler sur sa peau lorsqu’elle marchait en toute quiétude, lorsqu’au tournant d’un couloir, au cœur d’une obscurité dont avait fui la lueur diaphane des fenêtres, une silhouette apparut au milieu de l’allée. Sans réellement de surprise ou de peur dans la poitrine, Cyllène s’interrompit subitement et se cacha derrière le coin du mur en espérant ne pas avoir été repérée, mais elle continua d’épier cette ombre en laquelle elle n’était même pas certaine d’avoir reconnu une présence humaine ; elle crut même s’être trompée pendant quelques instants où la chose resta comme paralysée à proximité du mur dans la masse duquel elle était à moitié fondue. La silhouette s’anima lentement, ses traits se précisaient dans l’obscurité bleutée, et comme Cyllène plissait les yeux pour mieux voir, un homme apparut mais ne resta pas plus longtemps, car il se redressa ensuite et s’en retourna vers l’autre côté du couloir dans le tournant duquel il disparut en silence. Intriguée par cette étrange manifestation, car c‘était bien la première fois qu‘elle voyait un fantôme dans le manoir, Cyllène s’interdit tout d’abord de rejoindre le lieu que venait de quitter l’inconnu, à l’idée que ce fût un piège qu’on lui aurait tendu pour accuser sa curiosité, mais après avoir attendu de longues et précieuses minutes durant lesquelles son regard s’était complètement accommodé à cette pénombre particulière, elle sortit furtivement de sa cachette et se glissa à son tour dans la masse du mur pour rejoindre l’endroit où elle avait vu apparaître la silhouette désormais disparue. 

C’était là que s’étendait une large tâche d’ombre qui imprégnait tout le mur et empêchait d’y reconnaître quoi que ce fût, et comme l’étrangère ne reconnaissait nullement ce couloir, elle dut déployer ses mains et tâtonner les briques pour se rendre compte qu’il se trouvait là une porte semblable à toutes les autres, à ceci près qu’elle venait de voir quelqu’un sur son seuil, et que par conséquent elle devait non seulement être ouverte, mais en plus mener probablement à un lieu digne d’intérêt. Comme sa main venait de se resserrer sur la poignée qui brillait dans le noir, Cyllène n’eut qu’à l’abaisser pour activer l’ouverture et faire grincer les gons qui ne paraissaient pas avoir l’occasion de servir très souvent. Elle fut effrayée par le léger bruit que cela avait produit, mais la personne qu’elle avait vue sortir de là devait être désormais suffisamment loin pour ne pas en avoir entendu plus qu’un écho qu’il aurait pu considérer comme un naturel crissement de la charpenterie. 
Le noir était complet de l’autre côté, mais comme un courant d’air glacial y rôdait, plus froid encore que celui qui hantait les pièces désertes par lesquelles elle était déjà passée, Cyllène resta en retrait du seuil et se demanda si elle aurait bien fait de s’y rendre ; d’un côté il lui serait très difficile de se rappeler comment revenir à cet endroit en particulier avec l‘assurance que le passage serait toujours ouvert, mais d’un autre personne ne pourrait lui reprocher autre chose que sa curiosité, surtout parce qu’elle était également une habitante de cette demeure. Elle fit quelques pas sur le sol de pierres qui lui endolorissait les talons, et comme elle sentait autour d’elle le frôlement d‘épais murs, à quelques centimètres seulement de ses hanches, il n’y avait pas le moindre doute à avoir sur le fait que c’était dans un couloir qu‘elle se trouvait, long et exigu, mais même si elle se sentait certaine d’arriver quelque part si elle suivait cet angoissant boyau, l’étrangère aurait été bien plus rassurée en ayant une torche pour guider ses pas. Comme elle avançait prudemment, avec des pas lents et mesurés, elle ne fut pas non plus surprise lorsque ses pieds passèrent au-dessus du sol qui se dérobait pour faire place à des marches descendant vers des profondeurs dont seules les ténèbres devaient connaître le secret. Il ne se trouvait pas le moindre soupirail, pas même une fente dans l’un des murs pour offrir une ouverture sur l’extérieur qui aurait permis d’éclairer quelque chose naturellement, ce qui laissait supposer qu’il fallait forcément le vouloir et venir avec quelque chose pour s’éclairer pour se retrouver dans un endroit aussi énigmatique, aussi Cyllène estima-t-elle qu’il aurait été trop périlleux de descendre par là, d’autant plus qu’elle pouvait très bien passer à hauteur d’une bifurcation sans s’en rendre compte, et perdre son chemin sans grand espoir de retrouver jamais la lumière du jour.  L’idée d’aller plus loin étant trop grave, la nymphe apeurée rebroussa chemin en entourant son corps de ses bras grelottant, et en quelques minutes elle fut de retour sur le seuil de la porte qui débouchait sur le mystérieux couloir dont elle espérait fébrilement se souvenir de la localisation. Alors qu’elle se reposait contre le mur pour reprendre son souffle et apaiser les battements de son cœur paniquée par l‘étroitesse du boyau, Cyllène s’aperçut soudainement que la silhouette était à nouveau là, mais juste à côté d’elle, la regardant fixement avec une terrible lueur dans le regard, et un grand charisme dans sa présence qui effraya la jeune demoiselle au point que celle-ci retint un hurlement qui faillit lui briser les côtes tant le choc de cette rencontre fut violent. Étrangement, ce ne fut pas l’horreur d’avoir été surprise en flagrant délit et de s’être trompée dans ce dont elle avait cru être certaine qui la médusa le plus, mais rien que la honte de se trouver nue et frissonnante en face de quelqu’un qui était désormais en position d’inquisiteur sur elle, et un homme de surcroît. Celui-ci était bien plus grand qu’elle, plus massif et plus fort aussi, et bien que son corps tout entier fût absorbé par l’obscurité, sa silhouette révélait une chevelure bouclée qui flottait dans la poussière, des épaules larges, ainsi qu’un regard bleu d’acier. Sa voix retentit, caverneuse mais douce, rassurante :
« -Tu dois être Cyllène. N’aie crainte, je ne vais pas te faire de mal. Je m’appelle Parfione Duras. Il ne faut juste pas que tu essayes de me suivre, personne ne doit savoir ce qui se trouve derrière cette porte, est-ce que tu es d’accord ?
   -Duras, bredouilla Cyllène pour se remettre de sa frayeur, alors tu es le fils…Est-ce que je pourrais savoir ce qui se passe ici ?
   -Tu as l’air d’avoir du cran, assura le jeune homme avec un rire dans la voix, mais je ne peux pas te laisser faire ce que tu veux, tu peux te promener tant que tu voudras dans cette aile, fais-moi confiance. De toute façon il ne se passe rien d’anormal ici, rien qui puisse t’intéresser. 
   -D’accord, Parfione, répondit-elle une fois qu’elle eut compris, je suis heureuse d’avoir fait ta connaissance. 
   -Moi aussi. Ne t’en fait pas, tu ne risques rien ici. »

Sans même que Cyllène pût savoir à partir de quand il était devenu invisible, Parfione disparut dans la nuit en ne laissant de lui que le souffle de sa présence légèrement imbibée d’un mystérieux parfum dont l’étrangère ne cesserait de se rappeler la fragrance, même si en réalité il n’avait jamais eu d’autre senteur que celle de la transpiration mêlée à la matière mitée d’un papier que l’on aurait trop longtemps laissé reposer dans la lueur sélénite. C’était dans ce genre de moment où le sentiment d’appartenir soudainement à son propre univers, que le silence du manoir devenait le plus étonnant, à la fois riche en conseils pour méditer ce qui venait de se passer, et suffisamment léger pour permettre aux rêves de s’élever par-dessus les murs et deviner ce qui se trouvait derrière les portes condamnées, celles-là dont seuls certains fantômes semblaient se partager les clefs. Alors qu’elle était sur le chemin pour retourner à sa chambre, Cyllène se fit à l’idée que l’existence même de Parfione devrait certainement rester secrète pour le reste des habitants de la demeure, et elle cultivait également l’idée que ce n’était probablement pas la dernière fois qu’elle le rencontrait. 

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