Chapitre 1

L’endroit paraissait reculé et les paysages bien monotones, mais en réalité il n’était pas distant de plus d’une dizaine de minutes de route depuis la sortie de la ville, dont la rumeur s’était déjà perdue dans les soupirs du vent qui balayait les plaines arides. Sous un nuage de poussière acre, les chemins au parfum de lavande serpentaient entre les vignes qui traçaient de larges rayures à travers le paysage, et même s’il n’était pas rare d’apercevoir une bâtisse ou un ancien abri de berger se dresser entre les collines ou de l’autre côté de la clôture d’un jardin, il semblait que les terres étaient parfaitement désertes, et que la désolation avait autrefois été le prix à payer pour rendre au sol sa fertilité. Le silence cérémonieux qui succédait au frémissement des sous-bois et au gazouillis des oiseaux, lorsque l’on passait d’une parcelle à une autre ou que l’on sortait de la grande route pour se rapprocher des vignobles où un peu de vie avait l’air de s’être maintenue, inspirait la lassitude de l’exil autrefois souffert par ce pays dont seuls quelques anciens érudits devaient encore connaître le secret. Au fond du vignoble, de l’autre côté du champ dont les ombres ondulaient à la façon d’une mer d’encre, se trouvait la silhouette d’un homme qui attirait malgré lui l’attention de ceux qui passaient par le pied de cette colline, et il se tenait si droit et si immobile entre les vignes, que Cyllène aurait été certaine d’avoir aperçu là un épouvantail plutôt qu’un être humain, si celui-ci n’avait malgré tout gardé les mains dans les poches de sa salopette en denim, tout en embrassant le paysage de la vallée qui se trouvait de l’autre côté de la colline dont il paraissait s’imposer comme le gardien. Il n’avait pourtant rien de plus charismatique qu’une barbe de mauvais genre pour déchirer un peu les traits de sa mâchoire déjà un peu tordue par la cigarette qu’il serrait entre ses dents, et la casquette qu’il portait sur sa chevelure de couleur lin, déposait sur les rides de la partie supérieure de son visage, une ombre grise qui ternissait également l’éclat de ses yeux. 

En dessous de son pantalon retroussé jusqu’aux genoux, la maigreur de ses jambes qu’il traînait avec les pieds nus dans la terre, ruisselaient de la sueur qui avait dû s’y accumuler depuis les heures passées là à contempler le paysage de cette lande désertique ; le visage de l’homme ne reflétait cependant pas la moindre fascination, encore moins de méditation, car avec son physique cabossé et ses vêtements terreux, il ne faisait pas le moindre doute qu’il s’agissait là d’un enfant du pays qui surveillait simplement les environs, bien qu’il n’eût pas fait le moindre pas pour accueillir les deux visiteuses qui finissaient alors de remonter le sillon creusé entre deux rangées de vigne. Au milieu de la végétation, la chaleur était encore plus insupportable que sur la route où le bitume usé ne renvoyait cette sensation d’étouffement que lorsque l’on se rapprochait du sol, car il fallait désormais chercher à dépasser la cime de la vigne dont les feuilles et les ombres rabattaient toute l’intensité du chaud vers la terre qui la transmettait à la peau et la faisait voyager dans l’air par le biais de la poussière que soulevait chaque pas. 


Hélène abandonna Cyllène à quelques mètres de l’individu, au pied d’un arbuste dans les branchages desquelles elle resta observer les rainures du tronc dans l’espoir d’y débusquer la forme longue et noire de la cigale qu’elle entendait crisser depuis qu’elle était entrée dans le champ. En relevant les yeux vers Hélène, Cyllène se rendit compte que la robe bleue dont était vêtue sa mère tremblait légèrement dans le vent qui parcourait la colline, et que l’homme avec lequel elle s’était mise à parler, la regardait de bas en haut en acquiesçant à ce qu’elle disait, montrant parfois des directions étranges dans le paysage qui lui faisait face, mais en ne quittant jamais son visage du regard. Cela dura quelques minutes durant lesquelles un nuage plus lourd que les autres se déplaça dans le ciel jusqu’à transformer les rayons du soleil en une ombre fraîche et délicate qui rendit soudainement plus clairs les échos de la conversation qu’entendait Cyllène sans vraiment y faire attention ; le silence que sa mère avait entretenu jusque là l’avait convaincue à retenir les élans de sa curiosité, et en outre ce qu‘aurait eu à dire une personne aussi vulgaire que ce paysan, ne l‘intéressait nullement. Il y avait toujours quelque chose d’hautain et de suffisant dans la façon qu’elle avait de baptiser les gens qu’elle rencontrait sans les connaître, c’était pour cette raison que la poursuite des cigales et des autres insectes peuplant le microcosme de son univers, l’intéressait davantage sans pour autant la garder de quelque autre remarque dédaigneuse et méprisante qu‘elle aurait jetée à l‘adresse de l‘une des petites bêtes, discriminée en vertu de son regard minutieux et instinctivement comparateur. 

Sans jamais s’être fait repérer, la cigale avait cessé de chanter depuis quelques instants et s’envolait en silence lorsque Hélène revint vers Cyllène et la prit par le bras pour l’entraîner vers le bas du vignoble où elles rejoignirent l’automobile qu’elles avaient laissée sur le bord de la route. Avant de monter, la jeune demoiselle se retourna une dernière fois vers le sommet de la colline où l’homme était redevenu une silhouette quelconque parmi les arbustes chantant de toutes parts, et au travers de la distance il lui semblait en fait qu’il ressemblait de plus en plus à un épouvantail, car elle venait également de remarquer que les oiseaux étaient tous absents de ces parages. Elle regarda alors Hélène avec une pointe de suspicion dans l’éclat de ses yeux perplexes ; ç’aurait bien été la première fois qu’elle l’avait vue en train de faire la conversation avec un épouvantail, mais en réalité, lui expliqua-t-elle rapidement, cet homme lui avait indiqué la route vers le Manoir Duras. La direction qu’elles avaient prise depuis une trentaine de kilomètres était mauvaise, et aucun panneau indicateur ne permettait de se repérer dans ce pays où aucun chemin ne menait au même endroit, si bien qu’il fallut à nouveau conduire à travers les collines et les landes désertiques en tournant à nouveau en rond pendant des heures, puis les bois et les lignes de chemin de fer désaffectées, sans jamais passer par d’autre civilisation qu’un hameau aux murs de terre cuite et sans eau courante ni électricité, avant de parvenir à un vallon où le revêtement de la route était plus épais et plus sûr, et où des poteaux longeaient les pistes sillonnant la verdure toute sèche de cette zone un peu moins enclavée. 

A mesure qu’elles approchaient de leur destination, c’était l’excitation qui montait en Cyllène, mais Hélène, au contraire, paraissait de plus en plus soucieuse et incertaine de l’endroit où elles se rendaient, comme si c’était davantage au soir commençant déjà à tomber qu’elle avait fait attention, tandis qu’à côté d’elle sa fille au comportement excessivement enfantin plaquait son visage contre la vitre pour s‘étonner de la nouvelle végétation qui défilait au dehors. Il se trouvait là de vieux chênes robustes, bien plus fantastiques que les tristes vignes au tronc torturé, de larges massifs de fougères qui donnaient à la nature un air inattendu de forêt préhistorique, et au détour d’un virage elle aperçut même, abandonnée dans un fossé où plus personne n’avait dû s’arrêter depuis des années, la carcasse d’une ancienne camionnette dont la carrosserie jaunie avait été infestée par la rouille et les mauvaises herbes. La voiture passa rapidement, mais Cyllène crut avoir le temps d’apercevoir deux silhouettes se réveiller à l’intérieur de l’habitacle de l‘épave, comme deux indigents qui y auraient trouvé refuge, mais qui auraient été réveillés par le bruit du moteur, suffisamment rare dans cette région où l’on ne croisait jamais plus d’une demi-douzaine d’automobiles par journée. Après s’être laissée traverser par le trouble de cette croisée des regards, la jeune demoiselle se retourna vers sa mère et voulut lui demander quelque chose, mais ce fut alors qu’elle s’aperçut qu’un sentiment en particulier avait changé sur son visage, certainement plus important que ce qu’elle aurait eu à dire, car ses yeux s’étaient plissés comme pour se concentrer sur quelque chose, tandis que sa main s’était posée sur le levier de vitesse qu’elle abaissa pour ralentir davantage. 
L’automobile quitta la route principale pour s’engouffrer dans un chemin à l’entrée duquel se dressait un panneau de bois sur l’écriteau duquel des lettres indiquaient qu’il s’agissait du Manoir Duras ; c’était là qu’elles se rendaient, et même si les dernières lueurs du jour embrasaient déjà le feuillage des chênes qui formaient une grande haie derrière les talus bordant l‘allée aux ornières juste assez larges pour permettre à une automobile de se glisser entre les broussailles, une lueur de soulagement éclairait désormais ses traits, ce dont se réjouit Cyllène qui s‘étonnait à haute voix de la beauté de l‘endroit. 

« -Il paraît que la seule voiture à prendre ce chemin serait celle de l’épicier ambulant, dit la mère en tenant le volant bien droit pour ne pas laisser les roues sortir des ornières, à part cela personne ne rentre ni ne sort de cette demeure à longueur d’année. 
   -Et ils ne s’ennuient pas dans cette maison ? 
   -Je ne sais pas, tout ce que je sais c’est qu’ils sont vieux, c’est pour cela qu’ils m’ont fait venir. Mais peut-être que tu as raison, beaucoup de personnes s’ennuient en vieillissant. 
   -En tout cas je ne m’ennuierai pas ici, ajouta Cyllène en remarquant le grouillement des écureuils dans les branches voûtées par-dessus le chemin. 
   -Ils m’ont assuré que l’endroit te plairait beaucoup lorsque je les ai eus au téléphone. Cela ne les dérangeait pas que tu viennes avec moi. 
   -Qu’est-ce que je serais restée faire toute seule ?
   -Rien, ne t’en fait pas, j’espère juste que tu ne trouveras pas le temps trop long ici. »

L’automobile venait de franchir un grand portail que les herbes folles avaient maintenu grand ouvert lorsque, soudain, quelque chose percuta violemment le pare-brise à hauteur du visage de la mère qui arrêta aussitôt le véhicule en poussant un cri d’effroi ; Cyllène, après être restée absorbée par l’impact plein de zébrures cristallines que le mystérieux projectile avait laissé dans le verre, se tourna quant à elle vers l’extérieur, et juste au moment où son regard rejoignit l’orée des sous-bois qui remplissaient la propriété de part et d’autre de l’allée, elle aperçut une évanescence en train de se faufiler entre les herbes hautes, pour disparaître dans la pénombre. Hélène avait brièvement perdu conscience en croyant qu’elle avait elle-même été atteinte par le choc, mais lorsqu’elle revint à elle en secouant la tête et en défaisant sa ceinture de sécurité, il était déjà trop tard pour retenir sa fille, laquelle était sortie à toute vitesse de l’automobile pour se précipiter vers le talus qu’elle enjamba avant de faire quelques pas précipités à travers les sous-bois. 

« Cyllène, cria Hélène avant même d’être sortie de l‘automobile, ne t’éloigne pas ! »

La jeune demoiselle arrêta progressivement sa course, et s’immobilisa au pied d’une souche sur laquelle les fougères formaient un ensemble baroque d’arabesques infranchissables, et ce fut au travers de cette broussaille que Cyllène observa attentivement les sous-bois qui devenaient bien obscurs à cette heure déclinante de la journée ; en fait il lui était impossible de voir ce qui se trouvait au-delà du premier arbre à lui boucher la vue, et rien de ce qu’elle voyait alors ne semblait receler le moindre mouvement. Elle avait espéré rattraper le vandale qui avait lancé une pierre contre l’automobile, ou au moins le surprendre dans sa fuite, mais celui-ci s’était évanoui sans laisser de trace, car même en se baissant vers le sol tapissé de feuilles mortes, il ne se trouvait ni empreinte ni odeur. Hélène la rattrapa à pas lents, lui posa une main sur l’épaule qui lui fit comprendre qu’il était temps de retourner vers l’automobile, et elle essaya tant bien que mal de dissimuler dans son visage les traits d’inquiétude qui auraient trahi sa réelle tourmente, comme si elle avait pris cette pierre comme un signe de mauvaise augure. 

L’automobile termina sa route malgré l’éclat parfaitement circulaire qu’en arborait le pare-brise, et il faisait pratiquement nuit lorsqu’Hélène et Cyllène arrivèrent dans la petite cour au sol de gravier qui s‘étendait devant le manoir, là où les attendait la silhouette des deux propriétaires. La jeune demoiselle se pencha de façon à mieux observer le grand bâtiment dont elles approchaient, car depuis l’intérieur de l’automobile et à cause de la pénombre dans laquelle il était plongé à cause du parc foisonnant qui l’entourait, elle n’était pas certaine d’en deviner exactement les dimensions. Bien qu’il n’eût pas plus de deux étages en comptant les combles qui arboraient de magnifiques fenêtre circulaires en travers de la toiture d’ardoises un peu vétustes, le manoir paraissait effectivement gigantesque, avec les hautes fenêtres dont les rideaux révélaient un riche intérieur, une façade de briques authentiques et soigneusement taillées, une tour circulaire et un toit en pic à chacun de ses angles, et une grande voûte soigneusement inscrite dans le prolongement des deux colonnes qui encadraient la petite esplanade à l’entrée de laquelle les attendaient un vieil homme et une femme en fauteuil roulant. Il n’y avait qu’à cet endroit que s’étaient allumés les projecteurs éclairant la cour, si bien que seule l’entrée du manoir s’auréolait de cette lumière jaunâtre qui repoussait dans l’obscurité les autres parties de la façade. 

Hélène et Cyllène descendirent de la voiture, traversèrent quelques mètres de la cour sur la surface de laquelle leurs talons crissèrent sur le gravier, et après avoir monté le peu de marches qui les gardaient encore de la somptueuse entrée du bâtiment, la mère s’approcha du vieil homme et effectua l’une de ces vieilles révérences que l’on ne voyait plus qu’à la télévision dans les vieux films du début du siècle, tandis que depuis le fauteuil roulant qui la retenait prisonnière de la frustration et de la jalousie, la vieille femme la regardait avec un genre de suspicion. 

« -Mes honneurs Monsieur Duras, fit-Hélène, veuillez nous excuser, nous avons été retardées à plusieurs reprises. 
   -Ce n’est rien, n’y faisons pas attention pour une première soirée.
   -Et c’est bien normal, ajouta d’une voix criarde la vieille au fauteuil, la route n’a jamais été facile d’accès. »

Comme Cyllène se sentait de plus en plus gênée d’assister à cette conversation à laquelle elle ne semblait nullement conviée à prendre part, d’autant moins que sa mère ne lui avait jamais donné la moindre instruction en prévision de ce moment, elle se tortilla sur place en prenant soin de garder les mains dans le dos, mais elle n’en fut pas moins attentive à ses interlocuteurs indirects, et elle remarqua ainsi de quelle grande qualité ils semblaient être ; la vieille au fauteuil roulant portait un châle richement ajouré de dentelles grises et noires, assorties à sa chevelure qu’elle avait attachée dans un chignon si bien confectionné qu’il était impensable qu’elle eût pu le faire sans l’aide d’une domestique, et bien que de tous elle fût physiquement la plus basse, son regard trahissait ouvertement un désir de domination et semblait chasser rageusement la pitié qu’aurait pu contenir le moindre coup d’œil à son égard. Le vieil homme reflétait quant à lui une grande dignité et une politesse à tous égards, car même lorsqu’il se pencha pour répondre à la révérence d’Hélène, il prit grand soin de ne pas incliner le visage en même temps, car il lui fallait garder en place le monocle qui trouait sa face maigre et taillée comme dans un bois souple que le soleil aurait courbé de toutes parts, un accessoire qui paraissait d’autant plus ridicule que tout en lui semblait destiné à retenir son personnage dans les temps anciens, que se fût sa petite moustache, la frange qu’il avait tracée dans sa chevelure grisonnante, ou bien le foulard qu’il avait noué autour de son cou, et dont les plis mettaient en valeur son costume complètement brun et or. 

« -Regardez, dit Hélène en montrant le pare-brise de l’automobile au pied de l’esplanade, j’ai reçu une pierre ou quelque chose en arrivant par l’allée.
   -Je me demande bien quel genre de garnement a pu s’aventurer à venir jouer jusque sur notre propriété, commenta le vieil homme avec un sourire amusé, mais soyez sûre que je ferai le nécessaire pour que cela soir réparé au plus vite. Il doit bien y avoir un garagiste ou mécanicien au village. 
   -Ce ne sont pas des gamins, rectifia la femme au fauteuil d’un ton si sec et inattendu qu’elle ne semblait pouvoir être dans le tort, sûrement pas. »

Cyllène repensa à l’instant où elle était sortie de l’automobile et où, après avoir couru vers les sous-bois elle avait espéré apercevoir du mouvement dans les fourrés pour avoir une chance de surprendre les plaisantins qui avait si gravement effrayé sa mère, mais comme elle n’avait rien eu le temps de voir du tout, elle se dit qu’il devait s’agir de gens extrêmement rapides et agiles, qui ne devaient rien faire de tout cela au hasard. 

« -Et donc vous devez être Cyllène, fit soudainement le vieil homme en lissant le rabat de sa veste acajou puis en se rapprochant de la jeune demoiselle qui imita maladroitement la révérence de sa mère, quel âge avez-vous je vous prie ?
   -Monsieur, répondit-elle en prenant soin de ne plus regarder son visage qui lui semblait être relativement chaleureux et accueillant, j’aurai bientôt dix-huit printemps. 
   -Eh bien voilà qui est parfait, s’exclama-t-il en frappant doucement des mains, vous êtes dans la fleur de l’âge. 
   -Toutes les fleurs n’ont pas le cœur d’une rose, marmonna alors la dame au fauteuil.
   -Je ne doute pas que vous avez là une fille tout à fait charmante, confia le vieil homme à Hélène alors qu’il poussait doucement toute sa compagnie vers les portes entrouvertes du manoir. »

A l’intérieur,  Cyllène découvrit un hall qui lui paraissait bien petit pour la taille que faisait le bâtiment tout entier, car malgré la mezzanine qui surplombait la moitié du rez-de-chaussée du haut de deux escaliers aux marches longues et courbées, toutes faites de marbre, l’endroit était relativement obscur et ne comportait ni baie vitrée sur un patio qu’elle aurait imaginé derrière la mezzanine, ni grande coupole en verre au plafond, et de ce dernier il ne pendait qu’un modeste lustre un peu poussiéreux, bien moins riche que ce que le manoir avait laissé penser depuis l’extérieur. C’était à partir de là que l’on accédait aux ailes est et ouest, commenta la vieille au fauteuil en se traînant vers une porte qui se dérobait dans l’ombre de l’un des escaliers dont l’aspect monumentaux contrastait avec le grincement des planches lorsque l’on y marchait, ainsi qu’à l’étage. 

« -Mais ce n’est pas demain la veille que je pourrai y retourner, cracha-t-elle avec un ton de reproche. 
   -Je n’y suis pour rien si le seul constructeur à avoir accepté de faire un devis pour un escalier adapté, n’a plus donné signe de vie.
   -Mais il n’y a pas d’autre étage ? demanda Cyllène avant de rougir en croyant avoir péché, je veux dire, dehors, il m’a semblé voir qu’il existait également des combles. 
   -Oui, cette partie du toit n’a jamais été aménagée, commenta le vieil homme en guidant sa compagnie vers la porte qui s’ouvrait au pied de l’escalier de gauche, j’ignore même s’il est possible de s’y rendre. D’ailleurs, si vous êtes curieuse et que vous prenez le temps de faire le tour du propriétaire dans les prochains jours, vous vous rendrez certainement compte que ce manoir est grand, très grand. 
   -C’est ce que nous avons cru remarquer, interrompit Hélène au nom de sa fille qu’elle commençait à éloigner du revers de la main, mais j’ai surtout l’impression que c’est le chemin pour y accéder qui est grand. 
   -En fait tout est grand ici, continua le vieil homme en montrant d’un geste de la main l’antichambre aussi gigantesque que vide dans lequel ils venaient de pénétrer en même temps que leurs propres échos, si grand que l’espace du bâtiment est excessivement vaste pour nous trois. 
   -Vous trois, s’étonna Hélène en arquant les sourcils, il me semble n’avoir vu que vous et votre femme en arrivant. 
  -Ah pardon, c‘est une vieille habitude que j‘ai d‘inclure entre nous deux notre fils qui est parti il y a pourtant des années. Le pauvre diable, il est en rupture avec notre digne famille. Enfin, ceci est une autre histoire que ma femme aura le plaisir et le talent de vous raconter plus finement que moi. Peut-être devriez-vous savoir également que si nous habitons dans le manoir, l’aile est est, quant à elle, occupée par d’autres propriétaires.
   -C’est formidable, affirma Hélène, je ne m’attendais pas à ce que cela soit si démesuré, et est-ce que votre demeure recèle encore d’autres curiosités de ce genre ? 
   -Oui bien sûr, même si ma vie a été longue, je n’ai malheureusement pas eu le temps de toutes les découvrir, sourit le vieil homme en retirant son monocle qu’il glissa dans une poche de son veston, à l’exception du parc qui entoure l’aile ouest principalement ; rendez-vous compte, il a été ouvert au dix-septième siècle, mais nous n’avons jamais trouvé personne pour l’entretenir, c’est pourquoi il est tombé à l’abandon. »

Après avoir traversé la vingtaine de mètres que faisait le vestibule pourtant entièrement vide et dont un mur était ouvert par de nombreuses fenêtres qui laissaient toutes passer la lumière de la lune avec le même reflet argenté sur la riche tapisserie, le vieil homme poussa les portes de la prochaine salle. Stupéfaites, Cyllène et Hélène découvrirent alors ce qui ressemblait à une étonnante salle de bal, si haute de plafond qu’une mezzanine ornée de riches balustrades servait à en faire le tour depuis l’étage, et surtout il se trouvait là un lustre plus sophistiqué et plus grandiose que celui du hall, déversant sur le sol de damiers noirs et blancs, une lumière dorée qui coulait de toutes parts et remplissait les ombres déposées par les colonnes et les croisillons de fer aux larges fenêtres. En s’approchant de la table longue et relativement étroite qui était dressée au milieu de la pièce, Cyllène remarqua bientôt que des armures de chevaliers, toutes complètes et différentes, chacune en arme, était postées en regard des invités, de part et d’autre de toutes les portes à partir desquelles on pouvait accéder à la salle. Au milieu de ces guerriers à hallebarde d‘un autre âge, la dame au fauteuil roulant était déjà attablée, en train de finir de ronger un fruit dont elle jeta rapidement le trognon dans un saladier rempli de déchets de table ; bien que les convives fussent convaincues d’avoir pris le chemin le plus court pour arriver là, il semblait que la dame au fauteuil avait trouvé un raccourci pour les devancer. 

« -Nous ne voudrions pas abuser de votre patience, dit alors Hélène en montrant la paume de ses mains, il est déjà tard et nous n’avons pas grand appétit. 
   -Vous avez raison, confirma le vieil homme en prenant Hélène par l’épaule, peut-être devrions-nous discuter plus sérieusement de notre contrat alors, si vous voulez bien avoir l’obligeance de me suivre en salle de causerie. »

Le vieil homme entraîna lentement Hélène vers l’une des portes gardées par les fantômes en armure, immobiles mais terriblement menaçants dans les reflets qui parcouraient les angles de leurs corps maudits, tandis que Cyllène fut retenue par la dame au fauteuil qui continua de marmonner quelque chose en écartant du doigt quelques fruits qui se trouvaient dans la corbeille en face d’elle. De la sorte elle finit par sortir une grappe de raisins qu’elle tendit à la jeune demoiselle qui la regardait alors d’un air si intimidé qu’elle fut incapable d’articuler le moindre remerciement. 

« -Vous devriez aller vous coucher, vous avez fait une longue route. Nous avons préparé une chambre tout spécialement pour toi. Est-ce que tu vois les chevaliers avec la plume rouge sur le heaume ? Prends donc la porte qu’ils gardent, suis-y le couloir jusqu’à l’escalier de gauche que tu montera pour arriver dans la coursive ouest de l’étage. Ta chambre sera la troisième porte à droite. 
   -Merci, j’espère que je n’aurai pas oublié après être arrivée dans le premier couloir, réfléchit Cyllène à voix haute, non, je ne suis pas bête, la troisième porte à droite. 
   -Et ne fais pas attention au bruit de l’eau, il y a une source sous la maison, c’est très bon pour la santé. »

Cyllène acquiesça, tint la grappe de raisins entre ses mains fébrilement serrées contre la petite tige de bois qui lui rentrait dans la peau tandis qu’elle observait l’étrangeté de la vielle dame qui se tordait dans son fauteuil, comme si elle y avait été mal à l’aise malgré le temps depuis lequel elle devait y être vissée. De l’autre côté de la porte gardée par les chevaliers à plume rouge, c’était un couloir tapissé de couleurs chaudes et de motifs orientaux, avec des portes de toutes parts, dont Cyllène ne succomba pas à la curiosité, car elle se voyait mal regarder déjà ce qui se trouvait derrière toutes ces portes, pour être prise en flagrant délit d’indélicatesse le soir même de son arrivée chez ces propriétaires qu’elle ne savait définitivement pas de quelle façon regarder. Tout en marchant vers l’escalier dont elle apercevait déjà les premières marches droit devant elle, la jeune demoiselle réfléchit à tout ce qu’elle venait d’entendre depuis qu’elle était arrivée dans le manoir, car il lui fallait désormais croire que des portes comme celles en face desquelles elle passait à pratiquement chacun de ses pas, il devait s’en trouver des centaines par dizaines, et que la plupart était condamnées, scellées, voire même inviolées, car le gigantisme de cette demeure n’était occupé que par deux vieilles personnes. Cyllène imaginait qu’en essayant d’ouvrir l’une de ces portes qui était de toute façon rigoureusement identiques à toutes les autres, elle aurait simplement senti le verrou bloquer son élan, car les clefs qui les gardaient fermées devaient être perdues à tout jamais dans l’un des innombrables tiroirs que comptait l’habitation, et le contenu de ces pièces secrètes, oubliées depuis si longtemps que cela n’aurait finalement rien changé au monde. 

Sous ses pas, la vibration qu’elle sentait traverser le plancher, ainsi que la sinistre plainte qu’elle entendait vaguement dans les soubresauts d’un bourdonnement nocturne, lui indiquaient que la vieille avait eu raison, et qu’une source semblait effectivement s’écouler quelque part sous le sol, mais cette sensation disparut lorsque Cyllène s’introduisit dans l’escalier relativement étroit, et que les marches la menèrent jusqu’à un nouveau couloir qui avait quant à lui une forme arrondie. A ce niveau-là l’architecture ne paraissait plus la même, et comme les murs étaient plus proches l’un de l’autre, et qu’en plus ils étaient ornés de nombreux cadres contenant toutes sortes de peintures, de scènes et de portraits, Cyllène éprouva le désir d’inspecter chacune de ces œuvres et d’exprimer presque à voix haute ce qu’elle en pensait, à mesure qu’elle les dévorait du regard, car elle pouvait d’autant mieux s’y attarder qu‘elle était pratiquement certaine d‘être seule dans tout l‘étage et de n‘avoir par conséquent personne à déranger. Quelque chose la troubla cependant lorsque, finalement peu concentrée sur ce qu’elle essayait d’observer, elle leva les yeux au plafond et se rendit compte qu’en dépit de l’absence totale d’ouverture sur l’extérieur, l’endroit était constamment baigné d’une lueur irréelle, homogène, comme si les lustres qui se suspendaient régulièrement au plafond n’avaient été là que pour parfaire l’illusion de se trouver dans un endroit de la réalité, et que les bougies en étaient changées par des esprits qui auraient été les véritables gardiens des lieux. 

Après avoir compté la première puis la deuxième porte sur sa droite, Cyllène s’arrêta face à la troisième et posa l’oreille contre la surface, mais rien ne semblait se trouver à l’intérieur, aussi posa-t-elle sa main sur la poignée et l’abaissa-t-elle pour l’ouvrir sur un univers plus petit, intime et rassurant, dans lequel elle se  dépêcha de rentrer pour refermer la porte aussi rapidement que possible, comme si elle avait été poursuivie par quelque chose dans le couloir, ou qu’une autre, bienfaisante, avait été en train de l’attendre à l’intérieur. A la lumière tamisée d’une lampe dont l’abat-jour violet était serti de plusieurs larmes de cristal, la chambre révéla la présence fantomatique d’un grand lit à baldaquins, avec de massives colonnes pleines de motifs végétaux, et une tenture si bien nouée et tendue, que c’était dans le recoin de sa propre âme que Cyllène avait l’impression de se glisser ; la literie était en effet moelleuse et robuste à la fois, et lorsqu’elle s’y allongeait il lui suffisait de reposer sa tête contre un oreiller, pour voir la grande fenêtre au travers de laquelle se balançaient les ombres du parc et des plus hauts feuillages que le vent faisait frémir. Aussi vaste que fût la chambre, il n’y avait pas un endroit où la jeune demoiselle se sentait éloignée de sa propre présence, car où qu’elle fût, il se trouvait toujours un miroir à portée de ses yeux ; les portes de sa grande armoire dont les courbes du bois semblaient soutenir le plafond, les volets de son secrétaire sur lequel couraient quelques ombres, et la psyché juste en face de son lit, étaient autant de miroirs qui se consultaient toujours du regard avant de lui renvoyer son image, si bien qu’en plus de ne pouvoir s’échapper à elle-même, Cyllène pouvait se regarder sous l’angle qu’elle désirait, ce qui constituait toujours une étonnante découverte. 

Elle s’essaya à se dévêtir en face de sa psyché, mais lorsqu’elle vit la longueur de ses jambes, les formes maladroites de son corps et la rousseur de sa chevelure dont elle défit la coiffure de façon à jeter les pointes d’une ombre dansante dans le creux de ses omoplates un peu maigres, une sorte de timide gêne retenait l‘enthousiasme de ses mouvements pourtant gracieux. Le bleu de ses yeux ternes et un peu gris dans la pénombre de la chambre glissa sur le reflet du miroir, et Cyllène découvrit alors son visage comme celui d’une inconnue qui aurait été en train de l’observer depuis le recoin opposé de la pièce, mais comme elle fut subitement dérangée à l’idée malsaine d’être à la fois celle qui se mettait à nu en toute intimité, et à la fois la voyeuse au cœur pervers, elle préféra retourner vers son lit dont la magie de la voilure l‘envoûtait lentement. Elle se laissa tomber sur le large matelas qui lui semblait dur, mais juste assez tendre pour lui permettre d’y passer de bonnes nuits, alors qu’au contraire son oreiller était excessivement mou, à tel point que sa tête s’y enfonça sans qu’elle s’en rendît compte, si bien que son regard plongea ensuite dans les motifs gravés à même la structure de bois qui tendait la toile du baldaquin juste au-dessus d’elle. 

Il se trouvait là toutes sortes d’arabesques dont les courbes rappelaient des grappes de fruits exotiques, des serpents mystérieux et des visages torturés, dont l’expression reflétait toujours quelque chose des lointaines contrées orientales dont Cyllène rêvait parfois lorsqu’elle lisait des romans dont l’histoire se déroulait loin de là, de l’autre côté du monde où des volcans pouvaient se réveiller pour tout engloutir sur le passage de leur lave qui ravageait terres et mers. Lorsqu’un peu du froid qui émanait de la fenêtre noire finit par glisser sur la nudité de son corps, Cyllène se sentit soudainement submergée par une vague de mélancolie qui s’était soulevée depuis les profondeurs des ténèbres s’agitant au-dehors, et comme elle croisait alors les bras sur sa poitrine en ressentant une nouvelle gêne relevant désormais de la confusion, une question naquit en elle lorsqu’elle voulut savoir combien de temps elle resterait dans ce manoir. Le bâtiment était grand, ses occupants relativement accueillants, et tout ne paraissait pas être constitué que d’un ennui sordide et insurmontable, mais quelque chose l’avait inquiétée dans le déroulement de cette soirée ; le comportement de sa mère avait reflété quelque chose d’étrange et d’angoissant, mais pas forcément d’imprévu. 

Après avoir éteint la lumière, une fois qu’elle eut trouvé la position qui la rapprochait le plus de son sommeil, blottie dans ses couvertures qui lui apportaient difficilement autre chose que du froid, Cyllène se rendit compte que ce pressentiment qu’elle avait décelé dans le comportement de sa mère, s’était transmis à une part d’elle-même. La semaine précédente, Hélène lui avait simplement dit qu’elles repartaient, qu’elle avait trouvé un nouvel employeur, et le silence dont elle avait alors entouré ce dernier avait été tel dans les jours qui avaient précédé le départ, que Cyllène s’était doutée du problème, et qu’elle n’avait pas été dupe des apparences courtoises et révérencieuses du vieil homme. C’était là le genre de situation qu’elle croyait avoir déjà vécu un si grand nombre de fois, que déjà elle en était lasse, sans pour autant savoir que faire pour s’extraire de la terrible sensation d’être enfermée dans un cauchemar aussi labyrinthique que les couloirs de ce manoir. Pourtant dans son cœur, l’empathie et le désir de consacrer tous ses efforts à la cause de sa mère, venaient de céder face à la nécessité de se sauver elle-même et de se préparer à sacrifier ceux qu’elle aimait pour demeurer. 


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