Chapitre 3

Je me remis sur le chemin de la station de métropolitain, avec peut-être l’intention de flâner dans les grandes avenues fleuries et bordées de monumentales façades dont seule cette ville avait le sensuel secret, voire même de me promener dans quelque centre commercial où j’aurais laissé mon imagination vaquer aux courants que lui auraient inspirés toutes les souches de bruissement s‘agitant d‘un recoin à l‘autre, mais à peine avais-je franchi le seuil du parc qui gardait l’entrée de l’université, que je me retrouvai dans un préoccupant doute au sortir duquel je me demandais si la direction que j’étais en train de prendre était la bonne ; l’ordre du monde tel que je me l’étais conçu ne devait pas avoir prévu ce bref moment de mon existence dont l‘insignifiance ne lui aurait ensuite même pas permis de demeurer dans ma mémoire, et pourtant quelque chose avait été perturbé d’une façon qui revêtait toute la banalité dont un incident était capable, mais je n’étais absolument pas dupe de l’indéfinissable série d’évènements dont cette chose allait désormais être la source dans le chaos qui s’ouvrait sous mes pas. Il aurait en effet été prévisible que dans le meilleur des cas je restasse à la bibliothèque afin de relire un cours et de perfectionner quelques notes, mais l’accord sur lequel démarrait cette nouvelle portée d’une mélodie dont l’idée se composait lentement dans mon esprit soudainement libre de toute brume, ne correspondait pas aux musiques dont était composé mon être. Voir les gens voyager sans but dans les interminables rues à l’air saturé par les rumeurs de la métropole me rappelait quelque peu ce que je considérais comme ma destinée, aussi aimais-je à me promener légèrement parmi eux et essayer de deviner l’infinité de songes dont était composée la mosaïque de visages qui se décomposait de toutes parts, mais il en fut pourtant tout à fait autrement, car au lieu de cela je me mis à déambuler le long des grilles du parc, puis dans les ruelles encadrant le quartier, vides, car c’était l’heure à laquelle tous ceux censés vivre dans ces maisons, étaient en fait occupés à leur travail ou à leur besogne. Je me rendis cependant rapidement compte de l’imprudence que cela représentait de ma part, car c’était de la sorte que je risquais de croiser le chemin de l’une de ces personnes mal intentionnées que je redoutais tant de voir interpréter mon vagabondage comme une marque de libertinage, aussi m’éloignai-je rapidement de ces endroits sordides que mêmes les vrombissements du trafic avaient délaissés, puis je repris le chemin de rues que je ne connaissais pas, mais dont le charme me convainquit du romantisme qui résidait en ces errances dont je faisais une ballade des sens tout à fait à mon goût ; les fleurs suspendues aux rambardes des balcons où se déposait quelque délicat reflet du ciel éblouissant et chaleureux, les délicats murmures qui se réverbéraient aux abords des étroites ruelles dont l’ombre reposait le regard rien qu’à en effleurer l’agréable entrée des yeux, et puis ces parfums mystérieux qui n’étaient ni celui du bitume trempé des étés humides ni celle du pavé longuement foulé par le passage des profanes aux grâces que rendait pareil environnement, flattaient mon inspiration au point que je me crus bientôt être une petite fille se promenant gaiement dans une sorte de rêve éveillé en faisant de son pas dansant la marche d’un enthousiasme puéril.

L’on m’eût montré toutes les merveilles du monde le plus exotique de la planète que je n’aurais su en considérer la valeur par rapport à cet univers que je traversai avec un soulagement d’autant plus fantastique que je le sentais tout mien alors que je le parcourais et le découvrais avec un émerveillement qui ne tarissait pas. J’avais ainsi l’enivrante sensation de me perdre en plein jour, je prenais des directions que je ne connaissais pas mais qui me ravissaient toujours plus lorsque je découvrais les nouvelles rues pavées, les façades aux briques de couleur sablée qui traçaient des voûtes et des balcons sous les fenêtres luisantes, et surtout les parcs pleins d’ombres qui surgissaient des endroits où on les attendait le moins, et je ne sus combien de kilomètres de la ville je parcourus de la sorte, portée par mon âme enfin exaltée de s’être libérée et de flotter dans cet univers urbain dont elle pouvait absorber toute la beauté pour ne s’en rappeler ensuite qu’avec maladresse et naïveté, jusqu’à ce que j’abordasse une ruelle plus resserrée et plus sombre que les autres, à cause des bâtiments dont les hautes façades s’y rapprochaient par le sommet, et dans laquelle flottait une rumeur chuchotée qui interrompit ma ballade ; je m’arrêtai sous le lampadaire qui marquait l’intersection, et j’observai l’entrée de la petite boutique qui se trouvait à une quinzaine de mètres, celle-là même d’où semblaient monter les voix qui venaient de me surprendre. Prise d’une soudaine curiosité, je tendis l’oreille et lus sur la devanture de la vitrine qu’il s’agissait d’un mont-de-piété ; je m’étonnai qu’en ces jours-là il eût encore pu exister pareil établissement dont rien que la dénomination ramenait à des temps immémoriaux où il devait être courant pour tous les gens ayant de la propriété mais étant dans le besoin, de se rendre afin de résoudre quelque affaire dans un oppressant immédiat, mais ce qui me surprenait plus encore que le fait que des gens eussent pu avoir recours à ce moyen pour s’offrir le secours de l’argent, c’était que d’autres gens pussent faire leur affaire sur les nécessités immédiates des premiers, et peut-être même gagner ainsi leur vie, d‘une façon qui se situait aux frontières de l‘honnêteté. En outre, le mont-de-piété se situait dans une ruelle excentrée, si loin des passants et des lieux par lesquels il était obligatoire de passer pour se rendre quelque part, qu’il avait fallu que je me promenasse longuement et au renfort du hasard pour m’y retrouver, de sorte à ce qu‘il fût totalement impossible de reprendre ce chemin une seconde fois par la suite.

 Cette vision m’inspirait par ailleurs une angoisse si insensible qu’inconsciemment, ma main était allée se crisper sur le mat du lampadaire dont la massive présence me rassura par la froideur du fer dans lequel il était élégamment forgé, mais l’incrédulité et la stupéfaction me saisirent de concert lorsque j’aperçus la silhouette qui sortait du magasin en taisant la voix dont la rumeur m’avait menée jusque là ; il s’agissait d‘Edwin, je reconnus immédiatement sa stature et son infalsifiable prestance dans l’uniforme d’étudiant qui était assorti à sa chevelure légèrement teintée de gris. Il enfouit quelque chose dans sa sacoche aux couleurs de l’université, puis un sourire plein de surprise et de joie illumina son visage lorsqu’il se retourna vers moi avant de me saluer à distance en levant sa large main dans la pénombre de la ruelle d’où il s’extrayait à peine ; je lui répondis timidement, comme honteuse de me trouver là par cette surprenante coïncidence que je craignais d’avoir du mal à lui faire comprendre. Il ne parut cependant pas le moins du monde dérangé de me trouver là et que je l’eusse surpris dans ses mystérieuses affaires, et comme au moment où il arriva à ma hauteur j’en étais encore à me demander si cela aurait été une bonne idée d’essayer d’en parler avec lui pour mettre à jour ce qu’il avait été en train d’ourdir dans un mont-de-piété, je le laissai prendre la parole pour me demander avec tout le naturel et la sincérité que je lui connaissais, quel était le concours de circonstances par lequel j‘avais quelque chose à faire là. Cette question me rassura, car ce ne fut qu’à ce moment précis qu’il me sembla reconnaître et retrouver la personne que je connaissais en lui, si bien que je n’hésitai pas à répondre qu’à titre d’exception mon cours n’avait été assuré ce jour-là, et que par conséquent j’avais décidé d’aller me promener, puis enfin que c’était le hasard qui m’avait montré le chemin de cette ruelle ; je m’attendis alors à ce qu’il se moquât de moi et qu’il se mît à me suspecter de l’espionner dans ses malversations puis à croire qu’il n’y avait pas de place pour le hasard lorsque deux personnes se connaissant aussi bien que nous deux se croisaient dans l’infinie grandeur des dédales d’une métropole comme celle où nous vivions, mais au contraire il s’enthousiasma plus encore que ce dont j’aurais fait montre face à ce phénomène, et il s’écria :

 

« -Quel bon dos pour le hasard ! Je suis très heureux de te rencontrer !

-Au sortir d’un mont-de-piété, m’étonnai-je en désignant d’un hochement de la tête le vieux bâtiment tout ombragé d’où il sortait, est-ce qu’il y a une raison précise ?

-Oui, il fallait absolument que je te croise pour te parler de quelque chose, mais comme je ne t’ai pas vue dans le métro ce matin, je commençais à désespérer de pouvoir discuter avec toi tant qu’il en est encore temps.

-De quoi veux-tu parler ?

-J’ai même essayé de t’appeler hier soir, mais tu n’as pas décroché, peut-être n’étais-tu pas là…

-Hier soir, balbutiai-je soudainement honteuse, j’étais sortie prendre l’air en effet.

-Peu importe, rectifia-t-il en me prenant si bien par les épaules que je fus éblouie par la lueur qui scintillait au fond de ses prunelles, je t’ai maintenant, je voulais te dire que mon amie Irina, tu te souviens d’elle, n’est-ce pas ?

-Irina, hésitai-je en levant les yeux au ciel comme pour invoquer les souvenirs que j’avais en commun avec Edwin, oui, c’était à la soirée de ton anniversaire que tu me l’avais présentée, elle travaille pour le restaurant.

-Pas seulement, ajouta-t-il en levant un doigt attentionné, elle a aussi une place de choix dans l’orchestre de la ville, elle est harpiste.

-Ah oui, m’exclamai-je en me souvenant de son visage asiatique et de ses yeux fins et noirs, elle m’avait même montré une photographie de son instrument dans son portefeuille, que se passe-t-il ?

-Eh bien je voulais te dire que mon amie Irina m’a transmis des nouvelles de son orchestre l’autre soir, avoua-t-il enfin, et il se trouve qu’elles ne sont pas très bonnes ; il leur manque trois violonistes pour être au complet à présent. Irina s’est souvenue de toi lorsqu’elle a su que des auditions allaient être données en fin de semaine prochaine pour recruter les trois nouveaux musiciens, alors elle m’a donné les coordonnées pour que je te les transmette.

-Oh, m‘étonnai-je à nouveau, c’est très gentil de votre part, mais cela fait vraiment longtemps que je ne joue plus de violon.

-La dernière fois que nous en avons discuté, protesta Edwin, tu me disais que le solfège et la pratique sont comme le vélo, cela ne s’oublie pas, et puis avec un peu d’entraînement, tu seras à même de tenter ta chance. Cela ne te dirait rien de jouer avec l’orchestre de la ville ?

-Si bien sûr, me défendis-je en me rappelant subitement les crissements de mon instrument juste sous mon oreille, mais le fait est que les études prennent de plus en plus de temps, et puis je n’ai pas mon violon chez moi, il faudrait que je retourne chez Papa pour que je le reprenne, je ne sais pas combien de temps cela prendrait, et si j’en aurais assez pour me perfectionner. Tu sais, le talent ne fait pas tout, et personne ne peut jouer spontanément, alors je suis assez sceptique quant à mes chances de faire quelque chose d’appréciable.

-Je ne t’ai jamais entendue jouer, fit alors Edwin en me prenant contre lui, mais ton discours est celui de la modestie dont tout artiste doit parer son génie, alors je n’ai aucun doute là-dessus : tu mérites de te mesurer à l’opportunité.

-Tu es sûr ? D’autres orgueilleux auront bien plus de facilité que moi pourtant, c’est ainsi que cela fonctionne dans ce milieu, et un peu comme partout ailleurs aussi.

-Certainement, concéda-t-il, mais c’est sans compter sur le fait qu’Irina m’a bien précisé dans son annonce qu’elle ne t’aurait pas fait ce cadeau si elle n’avait pas cru en toi.

-Que veux-tu dire ?

-Je ne sais pas, j’y ai moi-même réfléchi, et je vois à cela deux possibilités : ou bien elle a réussi à faire preuve d’intuition pour jauger tes affinités avec la musique et en déduire que tu avait ta chance, ou bien le niveau de l’orchestre est suffisamment bas pour te laisser espérer t’y faire une place. »

 

Nous nous arrêtâmes et nous tûmes en même temps, puis nous nous regardâmes en chœur, et ce fut alors que je vis le dramatique sérieux qu’il avait dans le regard, ainsi que le reflet du mien au cœur de ses prunelles, et dans lequel je lus le questionnement que j’étais en train de lui intimer. Nous explosâmes de rire et nous en tordîmes si longuement que nous manquâmes de nous effondrer sur le trottoir, si bien que nous dûmes nous aider mutuellement à nous relever pour reprendre notre sérieux, et après avoir profité de cet instant pour mesurer l’ampleur de la chose, je lui répondis que je m’arrangerais bien pour prendre le train et retourner dans ma ville natale pour retrouver ce violon et m’inscrire rapidement aux auditions ; manquer quelques jours de cours valaient bien cet essai qui aurait au moins été le prétexte à un retour au goût des sonorités agréables et du langage des partitions, d’autant que je m’imaginais déjà le ravissement d’Alicia lorsque je lui demanderais de soigner son écriture de façon à ce que je pusse relire et recopier ses notes par la suite. Edwin s’en félicita aussitôt, et tandis que nous marchions vers la sortie de la rue au bout de laquelle poignait les toits de mon université où nous avait ramenés notre promenade, il m’affirma spontanément qu’il m’aurait même aidé financièrement, mais uniquement à une condition que retint sa phrase, coupée en plein élan par la réflexion qui semblait désormais le préoccuper, et le gêner si bien qu’un silence interrompit notre joyeuse humeur. Je m’arrêtai de marcher au milieu du trottoir pour prolonger encore un peu cette discussion, et je profitai de ce dérangeant malentendu pour lui poser ma question dont je redoutais les effets sur lui :

 

« -Au fait, que faisais-tu dans un mont-de-piété ?

-Oh, reprit-il de son naturel en ne paraissant pas incommodé le moins du monde, je demandais juste une poignée de francs pour m’acheter un nouveau transistor ; celui que j’avais avant ne fonctionne plus et je ne suis pas parvenu à le réparer.

-Et qu’as-tu mis en gage ?

-Cela, sourit-il malicieusement, ça ne te regarde pas, mais ne t’en fait pas, je le retrouverai très rapidement, je ne me serais pas permis de mettre quoi que ce soit en gage si je n’avais pas été certain de pouvoir le rembourser.

-D’accord, fis-je une fois que je fus certaine d’avoir été rassurée, est-ce que c’est si indispensable pour toi de suivre les informations ?

-Bien sûr, affirma-t-il avec force et conviction, par les temps qui courent, tu penses bien, je donnerais n’importe quoi pour savoir ce qui se passe dans le monde, et la presse écrite a toujours un temps de retard ; un jour de plus, et c‘est la face du monde qui est changée. »

 

Je l’écoutais parler de son univers avec cette passion que je lui connaissais, et en même temps je regrettais qu’il ne m’eût jamais parlé de ce problème qu’il avait eu de se tenir informé des actualités, car ç’aurait alors été avec grand plaisir que j’aurais fait les démarches nécessaires auprès de Monsieur Teq, j’étais certaine que ce dernier aurait accepté avec toute la sympathie qu’il me devait, pour lui prêter le téléviseur qui se trouvait dans mon studio, et bien que je ne contredisse jamais son point de vue sur les actualités ainsi que sur le fait de mettre des biens en gage, l’heure de nous dire au revoir était d’autant plus proche que je me trouvais désormais à l’entrée du parc qui gardait les marches du bâtiment de ma faculté, et j’apercevais du coin de l’œil quelques étudiantes de ma promotion qui gagnaient la salle où nous devions avoir cours désormais. Il s’en alla donc en me faisant répéter ma promesse de prendre le train pour retourner chercher mon violon et m’inscrire aussi tôt que possible aux auditions, et je continuais à sourire de cette péripétie qui était parvenue à me faire oublier la mystérieuse absence de Monsieur Pierce, dont personne ne parlait lorsque j’arrivai dans le large couloir aux épaisses briques où attendaient toutes mes camarades dans des nuées de chuchotements suspicieux, comme si la pénombre de ces endroits avait été propice aux répercutions de ce que pensaient les gens entre eux, mais leur société m‘était déjà aussi lointaine qu‘un souvenir qui aurait mal survécu à la fin de l‘année universitaire, car dans le moment de ma conversation avec Edwin où je m‘étais imaginée retournant chez mon père, je m‘étais crue au tout début de l‘été, après les examens de fin d‘année, lorsque se posait la question de savoir ce que je ferais du temps de la période estivale. La liberté que m’inspirait cette période me faisait en effet penser à un retour imaginaire au pays de mon enfance, au-delà les villes et les collines qui parsemaient le chemin que je n’avais en réalité jamais emprunté qu’une seule fois pour un aller simple, ce qui signifiait que je m’étais expatriée dans cette métropole d’où je n’étais jamais repartie, n’ayant derrière moi plus que quelques souvenirs débridés à retrouver, ainsi qu’un violon que je n’aurais jamais cru capable de réveiller puis de concrétiser un jour si grande nostalgie. A défaut d’être intarissable, la mélancolie coulait en moi en abondance lorsqu’il m’arrivait de repenser aux épisodes de mon enfance et à ma maison si originale au cœur de la ville, avec ma chambre depuis la fenêtre de laquelle j’étais restée d’innombrables heures à regarder par-dessus les immeubles de la rue où j’avais habité avec mon père, mais ces replongées dans le passé étaient rares, non parce que les vagabondages de mon esprit volatile ne s‘y prêtassent nullement, mais à cause d‘une certaine réserve que je gardais à l‘égard de ces accès de bourdon, desquels je me tenais éloignée à cause du risque qu’ils représentaient d’épuiser l’énergie avec laquelle je remplissais déjà précairement les besoins d’une journée normale.

Il s’agissait même de la première fois que je songeais désormais sérieusement à y retourner, et c’était à Edwin que je le devais, et même si le détail m’était encore inconnu de la façon dont je procéderais une fois là-bas pour récupérer les affaires qui m’intéressaient et rendre visite aux personnes pour qui ma présence ainsi que des nouvelles de ma personne auraient été agréables, je passai l’après-midi de cette journée définitivement très spéciale, à m’imaginer effectuant ce long voyage au travers du pays et de mon époque toute entière, puis à emprunter des lignes de métropolitain qui m’étaient encore inconnues, afin de rejoindre le profond centre-ville, là où il ne se trouvait que des tours de verre, des bureaux, de larges boulevards bétonnés côtoyant les avenues les plus mondaines qu’il m’avait été donné de voir, et où je devais vaincre ce labyrinthe urbain à l’aide des plans de la ville où je mesurais ma position par rapport à la gare. Cet énigmatique endroit qui figurait comme une immense tâche grise et inviolable au cœur de la ville, je prenais invariablement sa direction en ne faisant en réalité toujours que le contourner, m’étonnant toujours plus qu’il fût aussi grand sur les cartes mais aussi discret dans la réalité, car il s’agissait en fait d’un gigantesque bâtiment de verre tout à fait semblable aux immeubles d’affaires qui le cernaient de toutes parts, et la vaste esplanade qui en élargissait l’entrée était si bien saturée par le fourmillement des passants et le balai des automobiles rugissant au même rythme que les valises à roulette sur le bitume, que ce dernier était tout à fait invisible. Je passai dans l’ombre de l’immense tour aux fenêtres noires qui barrait le ciel en surgissant de l’horizon urbain, et je franchis le porche du hall démesurément grand en me frayant difficilement un chemin parmi la foule des voyageurs qui semblait tourner en rond, désorientée par l’intensité des messages que les haut-parleurs faisaient fuser dans l’air et la densité des bruissements de toutes sortes qui se répercutaient dans les structures d’escaliers et de poutres de béton qui se croisaient dans un réseau si complexe qu’il en donnait la nausée lorsque je levai le regard pour constater que vers le haut aussi ce grouillement humain ne cessait pas ; les gares n‘étaient pas seulement les endroits où les gens passaient sans se rencontrer, mais surtout ceux où la métaphore de leur animalité atteignait son paroxysme dans la comparaison de leur société avec une fourmilière. Je considérais l’importance de l’effort que j’avais seulement fourni pour venir là, alors que le temps que j’avais mis pour cela me paraissait désormais si court qu’il revenait à m’être tout à fait télétransportée jusque dans ce hall, et cela n’avait à l’évidence été qu’un jeu d’enfant comparé à l’épreuve qui m’était désormais réservée ; franchir cette marée humaine pour trouver un guichet où j’aurais pu faire part de ma requête à quelqu’un afin d’obtenir des billets dans ce que je qualifiais comme une urgence d’autant plus importante que je sentais monter en moi l’imminence de mon évanouissement, car le trou dans mon repos qu’avait laissé l’absence de la micro sieste ce matin-là, menaçait de s’ouvrir et de me rendre malade dans cette situation d’angoisse intense. Je m’en voulais d’avoir été aussi négligente avec ma propre santé, celle-ci qui s’était pourtant toujours accommodée de mes caprices les plus aventureux, et j’avais seulement traversé la moitié du hall aux dimensions surhumaines, lorsque je me résolus à prendre place sur un banc en ferraille, juste à côté d’un grand homme en costume dont le visage était masqué par un journal grand ouvert dont j’évitai soigneusement d’apercevoir la une ; cette soudaine répulsion sembla appeler en moi une nouvelle source d’énergie qui m’aurait permis de mener à bien ma quête dans l’immédiat, mais à laquelle je ne me fiai pas, préférant ne pas déjà prendre le risque de m’évanouir pour de vrai alors qu’il n’y avait pas de nécessité immédiate.

Le grondement d’un train au départ s’éleva bientôt par-dessus l’incessante rumeur, après que la voix de la gare l’eût annoncé dans les haut-parleurs qui continuèrent à grésiller, et je levai alors les yeux une nouvelle fois afin d’observer les passerelles qui se jetaient entre les deux parties du bâtiment, avec, fixée juste en dessous au moyen de grossiers câbles métalliques, une imposante horloge dont le claquement des aiguilles aurait fait un vacarme infernal s’il ne s’était pas trouvé autant de monde, et cette chaotique architecture au cœur de laquelle il semblait parfaitement impossible de trouver son chemin, me rappela le jour où j’étais arrivée dans la ville, et où j’avais dû passer par cette immense antichambre entre la métropole et le reste du monde, lestée de mes valises et de mes émotions qui m’avaient alors tourmentée au point où j’avais mis plusieurs heures à trouver la route vers mon studio. Toutes ces structures qui se développaient à nu autour de moi, effroyablement grandes et compliquées, me rappelaient quelque chose d’abstrait que j’avais dû oublier depuis lors, sous les épaisseurs des autres préoccupations dont s’était constituée ma vie, et je n‘avais pas dû croire à l‘époque que je ne reverrais cet endroit qu‘à l‘occasion d‘un retour aussi spontané que celui que j‘étais désormais en train de prévoir. Lorsque je repérai les guichets, dans un couloir qui s’ouvrait au pied des escaliers menant aux passerelles puis aux quais, j’étais déjà remise de mon malaise, lequel avait été si profond qu’en concentrant toutes mes énergies à sa disparition, je ne m’étais même pas aperçue que l’homme au costume à côté de moi s’en était allé en laissant traîner son journal sur le banc, si bien que j’étais désormais seule à être assise à cet endroit, à côté de montons de papier qui se froissaient dans les courants d’air, et que mon uniforme d’universitaire me faisait fortement contraster avec le reste de la foule qui passait pourtant sans même m’apercevoir ; fréquenter quotidiennement ce lieu dégrisant au possible était une forme d‘empoisonnement par la société, et nombreux étaient certainement ceux qui autour de moi ne faisaient plus preuve du moindre étonnement en apercevant quelque chose de spécial, à moins que par mégarde il se trouvât que mon uniforme ressemblait à s‘y méprendre à la façon qu‘avait la plupart d‘entre eux de se vêtir. Je me levai finalement, craignant peut-être d’être trop bien remarquée toute seule sur mon banc, ou simplement parce que je me sentais mieux désormais, puis je longeai les incertaines directions qu’ouvrait la foule des voyageurs, de plus en plus éparse à mesure que s’éloignait le temps depuis lequel était arrivé le dernier train, et je me rendis ainsi jusqu’à la salle des guichets où les files d’attente étaient déjà encombrées de personnes attelées comme des mules s’apprêtant à franchir une cordillère, d’exotiques vagabonds à la barbe fleurie, ou bien, comme il pouvait s’en rencontrer partout ailleurs dans la métropole, des gens fort bien vêtus et silencieusement incommodés de toute cette agitation qui les entourait ; bien que la plus violente des peurs que j’éprouvais en la présence des ces gens était que je leur ressemblasse, je les rejoignais sur ce dernier point où convergeaient nos impatiences, car quel que fût le nombre de guichets ouverts, il semblait que quelque chose faisait bouchon sur le parcours que suivait la file d’attente, entre les épaisses cordes rouges qui étaient tendues en travers de la pièce.

A raison d’un pas en avant toutes les minutes, à l’occasion duquel la personne qui se trouvait devant moi, un homme d’apparence ancienne mais résigné aux affaires comme en disait long son visage de forme rectangulaire et sans le moindre trait, me faisait partager ses soupirs empressés qui gagnaient si bien en régularité puis en intensité que je crus qu’il arriverait bientôt le moment où il jetterait son attaché-case sur le sol, s’arracherait quelques poils du visage en hurlant, puis s’en irait, exaspéré par le retard qu’il avait été en train d’accumuler depuis qu’il se trouvait dans cette fille d’attente, je mis une heure toute entière avant d’arriver à une longueur de bras du guichet le plus proche, c’était-à-dire que l’homme devant moi obtenait enfin son tour. Ce temps démesurément long au cours duquel beaucoup auraient été atteints d’une crise nerfs, je le passai à observer les gens qui m’entouraient, comme si entre ceux-ci il avait pu se trouver quelqu’un que j’aurais reconnu, ou dont la vision m’aurait été sympathique, ce qui était doublement impossible car d’une part il était bien improbable que je fisse deux rencontres heureuses et parfaitement hasardeuses dans la même journée après avoir croisé le chemin d’Edwin ce matin-là, et d’autre part il ne se trouvait dans cette pièce que des femmes gorgées d’eau de Cologne jusqu’à la chevelure, et d’hommes aux œillères si proéminentes qu’ils semblaient capables de trébucher sur le premier obstacle que la foule eût mis sur leur chemin ; les voyageurs avaient beaucoup perdu des mythes qui avaient autrefois fait leur romantisme, et il n’y avait désormais plus d’autre vagabondage que les migrations au centre nerveux desquelles je me trouvais. L’homme au visage carré devant moi mit une dizaine de minutes à résoudre son affaire dont je saisis quelques mots, suffisamment pour savoir qu’il essayait vraisemblablement d’obtenir une carte mensuelle avec des réductions dont toutes n’étaient pas cumulables, et la guichetière que je n’apercevais pas encore essayait de démêler son problème avec tant de diplomatie que s’il avait fallu l’écouter jusqu’au bout, l’abonnement qu’il essayait d’obtenir aurait certainement expiré de là à ce qu’il l’obtint avec les conditions qu’il martelait d’un doigt autoritaire sur le petit comptoir en plastique ; finalement il s‘en alla presque comme je l‘avais prédit, en colère, mais sans jeter son attaché-case sur le sol.

Comparée à lui j’étais si petite que lorsque ce fut à mon tour de me présenter au comptoir, la guichetière crut avoir affaire à un fantôme en entendant ma timide voix au travers de sa vitre dont le reflet l’éloignait de la foule et l’empêcha pendant quelques secondes de voir mon visage chercher son regard, mais une fois qu’elle m’eût trouvée, je pus découvrir sa figure avec une stupeur qui me glaça et me fit instantanément regretter d’être venue jusque là, car aussi longtemps que je la regardais, fascinée et si intimidée que j’eus beaucoup de mal à articuler les mots qui me venaient confusément à l’esprit ; son visage aussi rond qu’une lune était d’une pâleur inhumaine, et chacun de ses orifices percé d’un anneau d’une couleur différente contrastait avec la noirceur d’ébène de sa chevelure qui voyait deux mèches d’une brillance exagérée par la laque, collées à ses tempes alors que le reste de son crâne était si rasé que même de là où je me trouvais, je pouvais discerner les replis de sa peau sous les pointillés de ses cheveux quasiment inexistants, alors que ses grands yeux de biche reflétaient une féminité et une sensibilité bouleversantes. Le gâchis de cette beauté me faisait si mal au cœur que je crus avoir du mal à retenir mes larmes de tristesse et de dépit lorsque je répondais aux questions de la guichetière avec la même indifférence que celle de la foule qui m’avait engloutie, mais à elle cela lui parut normal, aussi étions-nous comme deux sourdes qui se comprenaient par hasard, et ce fut ainsi que je repartis du guichet avec en premier lieu les billets pour mon voyage vers le passé que j’avais décidé sur un coup de tête mais dont j’étais satisfaite, mais en second lieu l’écœurement de voir de quelle manière une femme était capable d’attenter à sa grâce. Avant de quitter la salle, je me retournai une dernière fois vers le guichet dans l’espoir d’apercevoir une dernière fois la jeune femme qui s’était trouvée derrière la vitre, comme pour m’assurer que je n’avais pas halluciné son apparence repoussante et troublante à la fois, mais la foule des files d’attente s’était refermée sur mon passage et il était désormais impossible de voir au-delà cette masse compacte et grondante ; l’après-midi s’était déjà bien écoulée lorsque je revins dans le hall où je cherchai à me rasseoir au banc que je ne trouvais plus au milieu du flot de voyageurs qu’avait déversé l’arrivée d’un nouveau train qui mettait en branle tous les incompréhensibles chiffres jaunes dont étaient chargés les écrans d’affichage suspendus dans toutes les directions du plafond. Je m’enfuis rapidement de cet endroit qui s’accélérait si bien et montait dans les tons que je l’avais cru être sur le point d’exploser, puis une fois que je fus de retour sur le parvis de la gare avec la lueur du jour commençant à décliner, je m’en éloignai rapidement, comme désormais effrayée par un monstre dissimulé dans la foule de ses semblables mais qui aurait continué à me poursuivre depuis qu’il avait repéré mon uniforme d’universitaire dans le hall, puis je remontai vers les bâtiments de la ville où il aurait été bien plus facile de semer quiconque aurait été en train de me poursuivre, et une fois que j’eus rejoint le boulevard auquel j’accédai par un grand escalier depuis le sommet duquel la vue sur les voies ferrées étaient imprenable, je trouvai le feu du passage piéton en plein vert, aussi traversai-je la route d’une seule traite afin de disparaître dans une ruelle que desservait le trottoir encombré de citadins qui n’avaient rien à voir avec la gare ; c’était ainsi que je considérais la métropole depuis que j’y avais établi domicile, comme un gigantesque guêpier où le moindre sentiment de danger n’avait pas le droit d’être déconsidéré, et où il fallait fuir avant d’être vue.

Une fois que j’eus suffisamment surveillé les gens dont je croisais le passage pour être certaine que personne ne me regardait étrangement, et que je me sentis en sécurité, je sortis de ma cachette et traversai quelques rues en suivant la direction de la station de métropolitain la plus proche, décidée à être de retour chez moi avant la venue du soir ; je craignais d’apprendre que la rame aurait tellement de retard que cela ne servirait à rien d’espérer la prendre pour aller ou que ce fût, mais tout se passa avec une étrange normalité une fois que je fus arrivée sous terre et que je me mis à attendre le passage du métropolitain sur le bord du quai, en compagnie de tous ces voyageurs dont certains venaient certainement de la gare, mais dont je faisais désormais partie de la masse. Il était rare de pouvoir faire un aller-retour en empruntant le métropolitain sans retard ni incident, ce fut pourquoi je m’attendis à ce que quelque chose survînt lors du trajet ; il m’était déjà arrivé plusieurs fois de me retrouver dans une rame qui s’était bloquée au milieu d’un tunnel, et qui, une fois, avait même dû être évacuée à défaut d‘avoir pu être dépannée. A la suite de ces incidents j’aurais pu m’identifier à nombre d’usagers qui me ressemblaient, et développer une phobie du métropolitain qui aurait fini par me convaincre de rester au dehors pour voyager, mais je ne considérais pas le risque des réseaux souterrains comme un réel danger, aussi m’était-il plus exaltant encore de l’emprunter en me disant qu’il était possible que je restasse coincée quelque part à un moment donné, car il semblait également que plus rien de ce que j’avais à faire par ailleurs n’avait suffisamment d’importance pour justifier de me priver du plaisir d’aller sous terre pour voyager ; la variété cosmique de bruits que l‘on entendait aux abords des tunnels dont la gueule déformait les sons, était tout bonnement terrifiante pour quiconque était doué d‘un minimum d‘imagination. Appuyée contre la vitre qui m’emportait au travers des ténèbres dont mon imagination transperçait le cœur pour fuser dans le temps, je plongeai la main dans ma sacoche, et j’en sortis la pochette à l’intérieur de laquelle l’étrange guichetière avait soigneusement glissé mes billets de train, et comme pour m’assurer que c’était bien là la réalité, je relus les dates, les horaires, les numéros qui ne me parlaient absolument pas, mais qui attestaient de la formalité que j’avais accomplie afin de concrétiser ce rêve que je n’avais pas encore eu ; je partirais au début de la semaine prochaine et je ne resterais là-bas qu’un jour et une nuit, puis je serais de retour à temps pour porter mon inscription au conservatoire.

Retrouver un instrument de musique, cela constituait un drôle de prétexte pour s’adonner aux retrouvailles des personnes qui avaient peuplé mon passé, et entre lesquelles je ne savais pas encore qui seraient celles que j’aurais le bonheur de revoir ; Ingres évidemment, ma voisine Viole, et peut-être même me permettrais-je de faire un détour par l’institut, s’il existerait encore là-bas encore des gens qui se souviendraient de moi, mais surtout c’était mon ancienne maison que j’avais hâte de retrouver, revoir la couleur si originale de ses ardoises, sentir l’odeur usée de la charpente, et m’aventurer dans ma chambre pour retrouver les quantités de trésors perdus depuis cette époque. L’idée me traversa l’esprit pendant un instant que tous ceux-là auraient pu m’avoir oublier ou bien considérer par l’absence de mes nouvelles que je les avais trahis, mais j’étais certaine que cela ne serait pas le cas, car j’étais partie depuis si longtemps que nous ne pouvions nous retrouver en d’autres termes que ceux de la joie et des réjouissances, autant de sentiments qu’il m’était drôle de me représenter car depuis que je me trouvais à la métropole c’était l’inquiétude permanente et l’isolement qui les avaient chassés. La rame du métropolitain se mit à ralentir et s’arrêta bientôt à une nouvelle station ; bien qu’elles se ressemblassent absolument toutes, il me suffit de regarder brièvement le plan de la ligne qui était affiché juste au-dessus de ma tête pour m’apercevoir qu’il s’agissait de la dernière avant d’arriver à la station que j’avais l’habitude de prendre, ce qui signifiait que l’aller-retour tout entier s’était passé sans la moindre encombre. Je me demandais si cela, en plus du fait qu’il était en somme de plus en plus rare de devoir prendre un autobus en remplacement d’un métropolitain, n’était finalement pas le signe d’une amélioration de la situation dans laquelle s’était empêtrée la société des transports voire même dans ce sens-là, l’indice d’une rénovation du monde, lente mais certaine, bien que j‘en ignorasse totalement l‘origine, ce qui n‘aurait pas été le cas si j‘avais été aussi ambitieuse et farouche que les autres étudiantes de ma promotion qui ne vivaient plus que pour le droit et par le dessein de la domination. La rame ralentit à nouveau, puis elle s’arrêta à ma station où je descendis au cœur de la foule qui était toujours aussi immense à chaque passage de la ligne, et bien qu’il ne me fût pas particulièrement difficile de me fondre dans celle-ci pour regagner les escaliers puis le dédale de couloirs qui me menaient vers l’extérieur, je me pressais toujours d’échapper à cette agitation dans laquelle il m’avait justement semblé apercevoir l’une de ces étudiantes de ma promotion, vêtue de l’uniforme qui l’avait rendue reconnaissable l’espace d’un instant, mais qui retournait désormais dans l’oubli, car j’étais de retour dans la rue bien avant elle, et marchai déjà d’un pas rapide dans la direction de mon immeuble, comme si j’avais eu quelque chose d’important ou d’urgent à faire chez moi, et qu’il fallût absolument que je fusse de retour avant le coucher du soleil dont l’éclat des rayons gagnait une dernière intensité avant de disparaître totalement derrière la sombre silhouette des barres d’immeubles qui encombraient le silencieux horizon.

J’étais sur le point de m’engager dans la rue depuis l’entrée de laquelle j’aurais tout de suite aperçu qui aurait été le remarquable personnage qui aurait retardé mon arrivée ce soir-là, lorsque quelque chose d’autre, plus loin sur l’avenue pratiquement déserte appela mon attention ; une ambulance était garée à cheval sur le trottoir, et ses gyrophares lançaient de vives couleurs dans la lueur vespérale qui s’en trouvait complètement troublée, et sous les yeux de tous les habitants qui s’étaient penchés à leur balcon pour ne pas manquer le moindre détail de la scène, les hommes en blanc qui étaient descendus par les portières du grand véhicule blanc, allaient et venaient le long du trottoir, apparemment sans but, jusqu’à ce que je me rendisse compte que l’accident, les talles froissées et les banderoles de sécurité que je cherchais du regard n’existaient pas, car en réalité les ambulanciers étaient là pour assurer le transport d’une civière qui était justement en train d’être sortie par une porte du bâtiment. De loin, je vis qu’ils étaient deux hommes à la porter, et que tout autour, trois autres étaient affairés à discuter entre eux d’une voix qui se perdait dans les échos murmurants du soir, tandis que celui qui se trouvait allongé sur la civière avait son corps entièrement drapé par les couvertures d’hôpital, et c’était certainement vers là-bas que se préparait à se rendre l’ambulance une fois que tous furent montés à bord et que les portières en furent claquées dans un grand bruit sec. Lentement après le départ du véhicule qui garda ses gyrophares allumés, les visages des voisins, préoccupés par cette curiosité du soir, se retirèrent des balcons avant que les fenêtres se refermassent, retournant probablement à la préparation de quelque dîner, et rendant au trottoir sa tranquillité après avoir été la scène de cet évènement qui, quoique relativement banal, car il n’était pas rare de se trouver en face d’un accident ou d’une ambulance emmenant quelqu’un pour une raison ou une autre, me glaça le sang ; je détestais la vue d’un homme étendu de la sorte, probablement inconscient, et dont le sort était remis aux médecins.

C’était pourtant en ce genre de choses que chaque jour était différent, et il était difficile d’accepter qu’il n’y eût qu’aux dépends de gens comme cet inconnu qui n’avait demandé de compte à personne, et encore moins au destin, que s’échelonnait le Chaos pour arriver à ce que je voyais comme un ordre du monde dont nul ne pouvait prédire le déroulement. Il fallait que je m’efforçasse de ne pas songer à tout cela, aussi fut-ce avec lenteur et méfiance que je remontai vers mon studio, m’apercevant que pour une fois j’avais trouvé la rue ainsi que l’entrée de l’immeuble totalement désertes, sans personne pour attirer mon attention ni le moindre bruit qui eût pu trahir la présence de qui que ce fût dans les environs ; le monde avait l’air de s’être arrêté sur le sort de cet inconnu que l’ambulance venait d’emmener au loin.

Une fois que je fus de retour dans ma chambre et que je me fus débarrassée de mes affaires entre lesquelles je posai sur la table de chevet la petite pochette contenant mes billets de train, je m’assis en face de la fenêtre de façon à enlever mes bottes tout en regardant la fenêtre de l’appartement d’en face, de l’autre côté de la rue, mais qui était fermée ce soir-là; je me demandais si cela signifiait que les deux amoureux avaient été exceptionnellement retenus quelque part, car l’idée qu’eux aussi eussent pu être emmenés à l’hôpital m’était insupportablement triste, même si je savais pertinemment que partout dans le monde, chaque jour voyait se dérouler des choses bien plus horribles encore, mais toutes celles-là n’avaient rien à voir avec celles qui se passaient sous nos yeux et affectaient les personnes qui faisaient notre quotidien, envers lesquelles nous éprouvions une tendresse dont la légitimité n’appartenait pas toujours à la raison, car une histoire n’était jamais aussi poignante qu’une image qui nous faisait directement souffrir. Les cours que je m’étais promis de réviser ne m’appétèrent pas non plus car mes pensées étaient bien trop dissipées, disloquées par la perspective de mon départ pour les strates méconnues du temps, pour pouvoir se concentrer sur les choses matérielles du présent et éminemment urgentes, car cela faisait plusieurs jours que je repoussais sans cesse ces feuilles de notes que je répandais sur la surface de mon lit de façon à être à chaque fois mieux percutée par la charge de travail qui m’attendait, mais dont je parvenais invariablement à me défaire une fois la nuit venue, bien que ce fût la plupart du temps pour l’oublier une fois commencée une nouvelle journée. En réalité, ce n’était toujours qu’une fois en examen que je trouvais dans quelle secrète zone de ma mémoire toutes ces choses que j’avais apprises sans m’en rappeler, s’étaient logées pour ne revenir à la conscience, subtiles et facétieuses qu’elles étaient dans le décalage entre moi et les phénomènes du monde qu’elles décrivaient, que dans la détresse et la peur de me rendre compte que durant tout ce temps je n’avais été qu’une coquille vide. De toute façon, j’avais oublié ce à quoi ressemblait la ville d‘où je venais, je ne me rappelais plus exactement le visage de ma voisine, et puis mon père, j’avais même peur de le redécouvrir après tout ce temps que j’avais passé si loin de lui, qu’il m’en voulût et ne me reconnût pas lui non plus, car j’étais probablement devenue une grande personne depuis lors, une jeune femme très différente de la fillette qu’il avait connue, et en laquelle j’étais sûrement la seule à encore pouvoir prétendre me reconnaître, même si elle avait cessé d’exister. Et puis, supposais-je, le passé et les lieux de mon enfance constituaient peut-être un refuge de choix face à l’avenir et aux démons qui sévissaient avec une sauvagerie que le genre humain ne prenait même pas la peine de se dissimuler dans les métropoles ; il me fallait pour cela espérer qu‘il existât encore des régions de ma connaissance où la vermine n‘eût investi le mal en chacun de nos seins.

 

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