Chapitre 2

Il n’était pas rare lorsque je rentrais à mon studio de rencontrer quelqu’un dans la rue qui attirât mon attention par le fait qu’il ne fût pas inconnu à ma connaissance ; la plupart du temps il s’agissait de Monsieur Teq arpentant le trottoir qui faisait face à son immeuble, en courant après des chats qu’il avait surpris en train de fouiller dans les poubelles, et qu’il menaçait en brandissant un balai, mais il m’arrivait aussi d’apercevoir les deux amoureux de l’immeuble d’en face, traînant le pas comme toujours pour allonger les instants qui les autorisaient à profiter de la lascive douceur des soirées de la métropole, et allant parfois même s’asseoir sur un banc du square au bout de la rue où ils seraient tendrement restés observer quelques pigeons se poser à leurs pieds en roucoulant comme pour les imiter, mais ceux-ci n’auraient pas eu le temps de leur demander quelques graines, car des enfants auraient surgi des buissons pour les chasser avec des cris qui auraient retenti dans tout le quartier. L’heure à laquelle je revenais du centre-ville était également celle des agents du stationnement qui arpentaient les trottoirs en baissant leur regard sévère sur les pare-brises des automobiles qui affichaient leur ticket orangé, tandis qu’un ivrogne caché dans l’ombre d’une ruelle perpendiculaire hurlait des insultes insensées à leur égard, des gros mots gorgés de stupidité mais touchants de vérité, et qui les faisait sourire malgré eux. Ce clochard qui avait l’habitude d’errer dans les rues de toute cette partie de la ville, car il m’était arrivé de croiser son chemin à l’occasion d’autres excursions dans les quartiers voisins, était cependant de plus en plus sage lorsqu’il s’agissait de faire savoir sa présence aux agents du stationnement, car ces derniers avaient tendance à venir visiter nos rues de moins en moins souvent ; les automobiles se faisaient de plus en plus rares et dernièrement les restrictions d’intérêt commun en avaient lourdement compromis l’utilisation, aussi les gens empruntaient-ils les réseaux de transports en commun bien plus souvent qu’auparavant, qu’il s’agît des autobus ou du métropolitain, ou occasionnellement les autobus aux couleurs du métropolitain, et mêmes les grands espaces, les entreprises et les jardins publiques, les galeries commerciales, les squares et les places marchandes, tout avait été pensé dans le but de consacrer la proximité entre les gens et de leur faire prendre conscience du fait que cette ville leur appartenait. On avait voulu les rendre heureux de vivre ensemble, et faire des lieux publiques de grands centres de réjouissance où chacun aurait eu du plaisir à se retrouver en osmose avec la foule inconnue de ses prochains, mais force était de constater que la réalité avait tourné toute autre, car il n’y avait pas d’endroit plus asphyxiant que les stations et les rames de métropolitain où les gens s‘entassaient et communiaient autour de leur agacement, plus morose que les rues parcourues par les agents de toutes sortes et où chacun passait en baissant la tête, ou plus sinistre que certains parcs que seuls les indigents n’avaient pas délaissés, et où le bruissement des arbres rappelait le craquement du papier froissé comme un contrat que l’on aurait jeté à la poubelle. Il n’y avait guère qu’aux heures du soir, suffisamment tard pour que tout soit presque désert après que les gens furent rentrés chez eux, mais encore assez tôt pour que la nuit ne fût pas plus que la fraîcheur d’une ombre sous un chêne, que les jardins publiques devenaient d’agréables endroits remplis d’une verdure mystérieuse et de songes intrigants, et que la lueur crépusculaire des sentiments venait dorer l’atmosphère confinée pour le passage des deux amoureux profitant de leur fugace intimité pour s‘étreindre. Un lointain grondement faisait trembler les brumes de la ville, et alors apparaissait, dans un recoin de la rue, la lourde masse d’une automobile cherchant un endroit pour passer la nuit tranquillement ; cet endroit était en effet éloigné des violences urbaines, et ses nuits étaient aussi paisibles qu’une nature aux désirs assouvis par l’absence des hommes, aussi n’était-il pas rare de voir certaines personnes venir garer leur véhicule dans l’une de ces rues alors que c’était dans le quartier voisin qu’ils habitaient, là où notre sérénité était enviable.

Les soirs où il n’y avait ni Monsieur Teq qui chassait les chats ni amoureux qui se promenaient le long du trottoir, c’était Monsieur Durand qui attirait mon attention, non pas parce que sa carrure de militaire avait remarquablement fondu depuis l’âge de la retraite et qu’il aurait eu tout l’air d’un grabataire précoce s’il ne s’était jamais séparé de son béret kaki, mais parce qu’il s’agissait de mon voisin du dessous, et que lorsqu’il se restait de la sorte à l’entrée de l’immeuble, c’était qu’il se trouvait en grande conversation avec Monsieur Teq, or lorsqu’il arrivait à ces deux personnages de discuter, il devenait proprement impossible de les perturber, et par là même de leur demander de libérer le passage ; les dimensions du propriétaire et la dédaigneuse suffisance de mon voisin allaient de paire pour former un barrage qu’il était physiquement et oralement impossible de franchir. Je ne m’en plaignis jamais, car d’une part il m’était très agréable de rester déambuler d’un bout à l’autre de la rue déserte avec la douceur du soir en entendant les échos de leurs grosse voix d’adulte se réverbérer entre les façades des hautes maisons, c’était d’ailleurs à l’une de ces occasions que j’avais reconnu les deux amoureux sur un banc du jardin public, et d’autre part le temps que je pouvais perdre en attendant que l’accès à l’immeuble fût à nouveau disponible m’importait peu dans la mesure où je savais disposer de celui de la nuit pour faire le travail de ma journée ; cela pouvait bien durer plus d’une heure, mais généralement c’était peu après dix-neuf heures que Monsieur Teq se disposait à raccompagner chez lui le doyen de ses locataires. Il y avait une demi-douzaine de locataires dans l’immeuble, ainsi que deux ou trois étudiants dans le même cas que moi qui louaient un studio, mais de tous ceux-là j’en savais d’autant moins que les habitudes de tous semblaient réglées comme de l’horlogerie, et malgré la sympathie qu’essayait de me transmettre Monsieur Teq, je n’avais pas vraiment de place dans cette communauté, de plus, celle-ci se renouvelait régulièrement, car à l’exception de Monsieur Durand qui vivait là depuis des décennies avant que je n’arrivasse au-dessus de chez lui, les locataires venaient et repartaient au rythme des emplois qui se faisaient et se défaisaient dans la métropole, tandis que celles et ceux qui se trouvaient là au titre d’étudiant n’étaient généralement de passage que pour la durée d’un semestre. Ainsi, j’étais réellement une exception qui faisait probablement la raison pour laquelle Monsieur Teq m’accordait de nombreuses faveurs dont je ne savais profiter ; je devais passer pour quelqu’un de bien auprès de lui.

Ce soir-là je montais les vieux et étroits escaliers sur les cinq étages qui séparaient le rez-de-chaussée de mon studio, mais en cours d’ascension je croisai une jeune demoiselle que je n’avais jamais vue jusqu’à présent, et qui avait l’air fortement embarrassée sur le palier de son appartement. Je la regardai distraitement car elle semblait être en train de peiner à trouver quelque chose dans son sac à main alors que la poussiéreuse lumière du plafonnier était insuffisante, mais ma présence fit craquer le plancher sous mes pieds, et l’instant d’après elle était déjà retournée vers moi et paraissait bien soulagée de rencontrer enfin quelqu’un, aussi ne tarda-t-elle pas à m’annoncer sa requête que j‘avais imaginée bien plus urgente et grave ; elle habitait dans cet appartement-là depuis seulement quelques jours mais avait besoin de téléphoner alors qu’il ne se trouvait pas d’appareil chez elle, c‘était pourquoi elle était sur le point de repartir pour demander au propriétaire si elle pourrait lui emprunter le sien. Je haussai les épaules, réfléchis avec elle, et la solution me vint spontanément lorsque je levai la tête vers le plafond où venaient de grincer quelques planches, car j’entendais déjà la voix tonitruante de Monsieur Teq répondre à celle de Monsieur Durand qui commençait alors une interminable série d’allers-retours dans son appartement, signe que l’apéritif venait de commencer pour ceux qui étaient en réalité deux amis inavoués ; je proposai à la jeune demoiselle de se servir immédiatement du mien plutôt que d‘attendre la fin du dîner chez les voisins du dessus. Je montai alors les deux derniers étages qui me séparaient encore de mon studio en recevant les remerciements de celle qui me suivait désormais au moindre pas et rentra humblement chez moi où elle fut tellement à l’étroit qu’elle décida de se contenter de se tenir dans le vestibule où elle annonça qu’il serait seulement nécessaire de lui amener le combiné téléphonique. J’acquiesçai, et tandis que je me souvenais de l’endroit où j’avais rangé l’appareil, je défis les boutons de ma veste pour la suspendre au portemanteau, puis je rentrai dans ma chambre sans même avoir ôté mes bottes, car il me semblait pressant de me saisir du téléphone qui se trouvait dans le tiroir de la table de nuit, afin de ne pas déshonorer mon invitée de dernière minute.

Celle-ci avait l’air plus âgée que moi, les courbes de son visage, soigneusement entourées des épaisses boucles de ses cheveux de châtaigne, soulignant quelques traits imparfaits qui gênaient considérablement le regard que je lui portais en espérant qu’elle n’en eût pas pour longtemps, car il me tardait de lui rendre sa liberté. Pendant que je prenais le téléphone en m’assurant que le fil en était toujours relié à la prise murale, la jeune demoiselle avait été en train de m’observer, et désormais elle me demandait, invisible derrière la porte, si j’étais universitaire, car cela se reconnaissait fort bien à l’uniforme que je portais ; c’était en effet le genre de signe qui ne trompait pas et qui défaisait facilement mon identité sans que je m’en offusquasse, car réciproquement, elle, dans le tailleur vraisemblablement hors de prix qu’elle portait, était à l’évidence une jeune diplômée des grandes écoles fraîchement fière de son premier emploi dans la haute administration d’une entreprise florissante qui occupait la moindre parcelle de son temps libre et de ses préoccupations, et la faisait même incessamment muter d’un poste à l’autre de la ville, raison pour laquelle elle venait probablement d’emménager dans l’immeuble, et n’y serait certainement plus dans les trois mois qui suivraient. J’essayai de ne pas la mépriser, et tout en lui tendant le téléphone, je lui répondis que j’étudiais le Droit et les Sciences sociales au centre-ville, ce à quoi elle répondit par un admiratif haussement de sourcils avant de m’assurer qu’elle n’en aurait pas pour longtemps avec le téléphone. Le temps qu’elle composât le numéro sur l‘antique cadran à roue, je la laissai dans le vestibule entre le cagibis et la porte de la cuisine, pendant que je retournai dans ma chambre où je me laissai tomber dans le sofa afin d’ôter mes bottes, mais je regardai ensuite la pièce où je vivais le plus clair du temps que je passais chez moi, légèrement honteuse du capharnaüm qui régnait dans cette chambre, bousculé par le souffle qui emportait avec lui quelques feuilles de cours que je n’avais pas glissées dans un classeur, et s’écoulait par la fenêtre que je laissais tout le temps ouverte en journée afin d’aérer l’endroit autant que possible, mais je fus néanmoins soulagée d‘avoir trouvé le lit fait ; il n‘aurait pas été convenable de recevoir quelqu‘un, a fortiori une inconnue, alors que tout se trouvait dans le désordre le plus complet, ce à quoi je n‘avais en fait même pas songé en lui faisant ma généreuse proposition. Elle resta cependant dans le vestibule, consciente de la gêne qu’elle occasionnait, mais malgré cela elle paraissait si encline à discuter et à faire ma connaissance qu’elle aurait certainement repris la conversation si les sonneries dans l’oreille du combiné ne s’étaient pas interrompues pour donner le ton à une voix sourde dont je recevais le timbre depuis mon lit où je m’étais assise pour y étaler les cours que je prévoyais de relire pour la soirée. Je fis en sorte de ne pas laisser traîner mon ouïe, car je devinai rapidement que le caractère de cette conversation téléphonique était strictement confidentiel et même privé lorsque j’entendis le mot « Papa », mais je compris tout de même qu’il était question de visite, d’aide financière, et d’inquiétude ; de plus, la jeune demoiselle semblait intimidée par le cadre de ce sombre studio qui n’était pas le sien, aussi n’osa-t-elle pas approfondir ce dont elle avait envie de parler, et le dialogue ne dura pas plus de cinq minutes, conclu par des mots de tendresse qui m’étonnèrent étrangement, non pas que ce lien me parût inhabituel, mais que je ne m‘imaginais que difficilement que ces gens des métropoles pussent avoir des parents. Lorsqu’elle raccrocha et qu’elle commença à me tendre le combiné avant de me remercier, j’en étais à me demander si cette jeune dame avait déjà vu des choses comme la nature, la mer, un ciel nocturne que ne seraient pas venues troubler les lumière de la ville. Elle ne semblait pourtant pas mauvaise, corrompue par l’urbanité, mais sa nature gentille et naïve avait dû l’éloigner des valeurs en lesquelles elle se serait volontiers reconnue, et qui ne représentaient désormais plus rien pour elle, c’était quelque chose qui se lisait dans son visage d’ingénue, et surtout dans son tendre sourire lorsqu’elle me rendit le téléphone tout en jetant un regard discret vers ma chambre dont l’embrasure de la porte laissait traîner un aperçu.

Elle s’en alla en me souhaitant une bonne soirée et en espérant avoir prochainement une nouvelle occasion de me rencontrer, mais cette perspective me laissa fortement sceptique, aussi me contentai-je de garder le silence en essayant de mimer son sourire lorsqu’elle parut attendre ma réponse, et ce fut légèrement déçue qu’elle repartit dans la cage d’escalier avec le claquement de ses pas derrière la porte que je refermai. Sinistre et désert, le studio où je vivais depuis ces quelques dernières années reflétait quelque chose de moi-même que je considérais comme fortement mystérieux ; il y faisait constamment doux malgré la fenêtre de la chambre qui était à longueur de journée la source d’un courant d’air, et puis comme je me trouvais au cinquième étage, les bruits de la rue peinaient à me rejoindre lorsque j’allais et venais d’un coin à l’autre, que ce fût le jour ou la nuit. J’étais comme la nature ; avec le vide comme horreur, j’avais fait en sorte de combler les pans de murs apparents entre deux étagères, par d’autres étagères qui m’étaient, elles, inutiles, si bien que mon studio tout entier était à moitié encombré de planches supportant le volume de tout ce qui ne me servait nullement mais apportait l’ombre dont j’avais besoin pour me sentir chez moi. Toutes sortes de boîtes colorées, de cartons, de figurines aussi diverses qu’improbables me servaient ainsi à créer un univers de chatoyances et d’obscurités qui gonflaient l’impression du désordre pour le profane qui n’aurait rien trouvé de plus beau dans mon antre, que la mosaïque de photographies ornant les carrés blancs de mur où je n’avais pas les moyens de disposer de nouvelles étagères. Celles-là non plus n’avaient rien d’hasardeux ; un portrait de Victor Hugo, une photographie du HMS Victory lors de sa mise à quai, une autre du Chemin des Dames et du wagon de Rethondes, la conférence de Yalta, quelque olympiade puis l’assassinant de Kennedy dans sa limousine ainsi que celui de Luther King, et enfin la construction du Futuroscope, celle-ci ne me tenait pas particulièrement à cœur mais il semblait que je l’avais reçue comme cadeau autrefois, et c’était de la sorte toute l’histoire de la modernité de l’époque à laquelle nous vivions, qui ornait les murs de ma chambre, bien que peu des gens qui étaient jamais entrés dans cet endroit y eussent réellement été sensibles, mesurant surtout le point auquel cette décoration baroque épaississait l’atmosphère et réduisait l’espace de l’esprit jusqu’à être convaincus qu’il n’y avait pas non plus de place pour que les corps s’y mussent.

Au milieu de ce chaos trônait mon lit, avec en face un poste de télévision qui surgissait tel un menhir des gisements de cours, de paperasses et de classeurs sous lesquels était enfoui mon bureau, mais c’était un écran de poussière qui en couvrait la surface ; avec le téléphone, la gazinière, le four, ainsi que le minimum de meubles, il s’agissait du seul indice de vie que j’avais trouvé à mon arrivée dans le studio, aimablement laissé par Monsieur Teq. Cette attention à mon égard comme à celle de la plupart de ses locataires, était d’autant plus regrettable que si je m’accommodais effectivement du sommaire mobilier, j’avais surtout appris dans mon enfance à me passer de la télévision, aussi n’y avait-il qu’à l’occasion d’une visite chez quelqu’un d’autre, ou bien en passant devant la vitrine d’un magasin de multimédia, que j’en apercevais le contenu, et quant au téléphone, la puissante horreur viscérale que j’en avais se trouvait naturellement doublée d’une inutilité telle que je plaignais presque les Américains de l’avoir inventé, ainsi que tous ses utilisateurs d’en être dépendants. Je crus recevoir les échos de l’apéritif qui s’éternisait à l’étage d’en dessous, ainsi que de cette inconnue que j’avais accueillie et qui retournait désormais à la porte de son appartement, mais dans la tranquillité qui suivait quotidiennement mon retour chez moi l’inquiétude me guettait toujours de ne savoir que faire dans l’immédiat, n’ayant jamais instauré d’habitude et redoutant à chaque fois de ressentir l’ennui par la suite. Les cours que j’avais disposés à même mon lit ne m’inspiraient nullement, aussi me disposai-je à préparer un repas, mais alors que je prenais la direction de la cuisine, le téléphone, que j’avais simplement reposé sur la table de chevet à côté de la lampe à l’abat-jour écru par les crépuscules, détonna d’un puissant hurlement dont la stridence me saisit les entrailles et me projeta si brutalement contre la cloison du vestibule que la douleur de la surprise me parcourut également l’échine. Foudroyée, je restai apeurée comme un animal, haletante et paralysée sous les coups que la sonnerie métallique assénait à mon esprit terrifié par cette manifestation démoniaque. Je biaisai mon regard de façon à surveiller le petit boîtier noir qui, même depuis l’autre côté de la chambre, me transmettait ses affreuses vibrations par l’air rendu irrespirable à cause de la tension des fils qui s’étaient mis en branle, et je me demandais ce que pouvait bien me vouloir cette chose ; il était beaucoup trop rare que l’on m’appelât pour que je m’attendisse à quelque chose de précis, à moins que ce fût le père de la jeune inconnue qui essayait de joindre celle-ci de retour, mais quoi qu’il en fût, je restai en retrait, trop impressionnée par la stupéfaction qui continuait à brider mes pensées avec trop d’ardeur pour que je songeasse seulement à décrocher. Le téléphone m’obséda de son insupportable arrogance, car je tenais en horreur l’idée de dialoguer avec la lointaine et diffuse voix mécanique d’un inconnu qui m’aurait sollicitée sans considération aucune, jusqu’au moment tant attendu où l’égrainement de sa dernière sonnerie s’étouffa et mourut dans le silence. Quoique rare, cette phobie était épuisante, mais mon esprit était d’une légèreté sans égal lorsque je m’épargnais le coup d’électricité envahissant jusqu’à la plus profonde parcelle de mon corps avec une douleur extrême toutes les fois où je n’avais pas d’autre solution que de me servir du téléphone.

Mon cœur ne tarda bientôt plus à s’apaiser, car la vie retrouvait alors son rythme normal, la poussière que les intenses vibrations de l’appareil avaient fait léviter retomba, et l’ombre de l’inconnu s’en alla pour me laisser à ma solitude originelle. Quelques instants auparavant je l’avais maudit, mais désormais que j’étais certaine qu’il n’essayerait pas de me rappeler, je le remerciais intensément. Me débarrasser de cet intrus qui me surveillait constamment depuis le cœur de ma propre chambre, j’y avais pensé à de multiples reprises, notamment en me contentant de débrancher purement et simplement le fil que le reliait au mur, mais toutes les fois où j’avais envisagé cela avec sérieux, je m’étais finalement rendu compte que débrancher son téléphone revenait tout simplement à se rayer soi-même de la société moderne, et par conséquent cesser d’exister à l’échelle des autres hommes qui ne vivaient plus dans leurs propres valeurs, mais dans les réseaux qu’ils faisaient et défaisaient incessamment entre eux. Il n’était personne dont j’avais besoin, et toutes les heures que je restais dans mon studio, c’était avec une ressourçante solitude que je les passais, loin de l’agitation qui régnait en ville, des étudiantes dont la présence m’entourait sans discontinuer, et surtout loin du trauma télévisuel. Il m’arrivait également de végéter, il s’agissait d’interminables heures que je passais assise sur mon lit au cœur de mon univers, la tête posée sur les genoux et l’esprit vide de toute pensée, à me demander s’il était encore un sens à ces journées que je passais à étudier le droit sans jamais en comprendre mot mais en démontrant toujours l’étendue de mon excellence comme dans tous les domaines que j’avais étudiés depuis l’enfance, car ma réussite n’était nullement une question de goût, mais simplement de volonté ; il me suffisait de trouver un intérêt quelconque à faire quelque chose pour que j’y prévisse ma victoire, mais ce n’était pas non plus la même chose que l’ambition, cet orgueilleux sentiment débordant de suffisance et d’un talent cousu de fortune qu’affichaient toutes mes camarades de promotion comme motif de continuer à vivre. Ce n’était guère que par désespoir de cause et résignation que je faisais cela, car il s’agissait du seul moyen que j’avais trouvé pour ne pas tomber tout de suite dans un puéril naufrage, or cela me seyait plutôt bien, même si je m‘attendais de plus en plus à voir arriver le jour où cet édifice de cartes s‘effondrerait par le sommet, et où à nouveau je devrais repartir et trouver une autre voie encore plus mince que les précédentes.

Des personnes comme moi, il ne devait pas en exister beaucoup de par les temps qui couraient, je me considérais souvent comme unique et même durant les claires nuits où je regardais les étoiles, je ne trouvais pas le moindre espoir qu’il y eût pu exister quelqu’un au monde qui me comprît et partageât les mêmes idées que moi, celles qui étaient empruntes en moi depuis si longtemps que je n‘étais jamais parvenue à totalement les effacer. Ce qui me sidérait dans le monde que je vivais, c’était le fait que j’avais tout l’air d’être la seule à considérer à sa juste mesure le danger qui menaçait à tout moment chacun de nous ; depuis le lever jusqu’au coucher, dans la rue, le métropolitain, les jardins publiques, à la ville, à la campagne, en mer, en ciel, en tout nous étions la proie d’un danger qui grondait dans l’ombre, dont tout le monde avait pris conscience, mais que chacun taisait comme dans l’espoir que cette chose cessât un jour d’exister en même temps que l’importance qu’on lui accordait. Pourtant c’était exactement le contraire qui se produisait, et ce cataclysme n’avait aucune commune mesure avec ce jeu d’enfant auquel semblait s’être adonné ce monde d’enfants ; le roi du silence. Me mettre à crier dans la rue que nous étions réellement en danger de mort et que tout le monde nous le prophétisait explicitement dans l’indifférence, c’était de la folie, mais les voir se rassurer mutuellement par ces omissions, c’était de l’inconscience ; pour cette raison, j‘imitais leur insouciance et participais contre mon gré à l‘édification de leur fragile univers, et en retour ils ne se souciaient nullement de moi. Les nuits d’insomnie qui suivaient m’avaient permis de lire énormément de livres, mais pratiquement aucun ne faisait directement référence à ce qui se passait, aussi devais-je m’en remettre à l’idée que j’avais eu tort de penser, étant enfant, que les livres étaient écrits dans le langage de la vérité. Comme prévu par le décret de Monsieur Teq, c’était aux dernières heures du soir que le bruit disparaissait totalement de l’immeuble, et passé vingt-deux heures, c’était le règne de la nuit qui s’instaurait partout autour de moi ; immense, profond, calme, je m’en extasiais toujours un petit peu lorsqu’il commençait, mais il me lassait rapidement lorsque peu avant minuit mes yeux s’engourdissaient de sommeil et que dans ma mémoire revenaient tous les bruits et les anxiétés de la journée. Je revoyais défiler les visages d’Alicia, du professeur de l’amphithéâtre, puis les quelques paroles d’Edwin qui remontaient déjà à quelques jours, j’essayais de coudre un sens entre ces souvenirs, mais à nouveau je me rendais compte que tout cela ne parvenait à former une unité dans ma mémoire, comme si je n’étais jamais restée la même personne au cours d’une seule journée ; je commençais à croire que ce sentiment de dislocation qui survenait lorsque j’essayais de faire sens avec des éléments de ma mémoire éloignés dans le temps, était un symptôme du manque de sommeil, car on prêtait généralement à ce dernier le rôle d’organiser les souvenirs dans la conscience.

En ce sens, il y avait mon esprit flottant dans le vide de ma personne, et tout autour une nuée de pensées et de souvenirs que je sélectionnais au gré d’une autre volonté que celle de ma conscience ; ces seules réflexions étaient d’une complexité et d’une irrationalité telles qu’elles me coûtaient à elles seules une grande part de la sérénité dont j’aurais eu besoin pour m’endormir, aussi m‘arrivait-il de rester très longtemps étendue sous ma couverture à essayer de trouver dans les aspérités du plafond une réponse sensée à toutes ces interrogations qui rebondissaient sur les circonvolutions de mon cerveau, lequel s’avérait en fait incapable de se reposer. Parfois, la lune venait narguer mon silence par la fenêtre, et mus par un ancestral mécanisme ampli de nostalgie et de tristesse, mes doigts se mettaient à frapper le rythme des secondes sur la taie de mon oreiller qui me rendait un crissement familier, c‘était là le signe d‘une nervosité extrême qui condamnait pour plusieurs heures ma quête du sommeil, anxieuse que j‘étais dans la perspective de rester à nouveau éveillée jusqu‘au matin. Je revis les images du soir, la douceur du parc et l’étreinte des amoureux qui, bienheureux, devaient désormais dormir sans le moindre soucis dans l‘immeuble d‘en face, et je ne pouvais que constater le saisissant contraste qui existait entre ce moment dont l’émotion se trouvait toujours dans mon cœur, et le douloureux écoulement du temps empêtré dans les ténèbres. Même si l’habitude m’avait appris que je ne dormirais pas avant très longtemps, la résignation m’affirmait que c’était tout ce que j’avais à faire en attendant le sommeil, lequel surgissait toujours au moment où je m’y attendais le moins, comme un coup sec derrière la tête. En fait je voyais le déclic du sommeil comme un déclenchement qui survenait après une période dont je ne parvenais à estimer la durée, mais durant laquelle la conscience se trouvait toujours en éveil bien qu’elle ne fît plus la différence entre les différentes ondes qui traversaient le corps, et c’était à ce stade-là que j’avais la sensation de stagner indéfiniment, car il y avait toujours une sensation de vibration qui tambourinait dans ma poitrine, palpitait dans mon esprit, puis courait tel un engourdissement dans mes membres.

Un coup de feu retentit dans le noir, et ce ne fut qu’à ce moment que je réalisai que je m’étais finalement endormie ; bien qu’il s’agissait de quelque chose d’extrêmement banal depuis le temps que cela durait, la surprise me réveillait toujours et ne manquait jamais de m’infliger une sournoise douleur au cœur. Je me retournai vers mon réveil dont les chiffres reflétaient la lointaine lumière de la nuit, et tout en lisant qu’il était un peu plus de trois heures et quart du matin, je me disais que cette nuit-là j’aurais eu le privilège de dormir un peu plus longtemps qu’à l’accoutumé, car c’était en général vers deux heures et demi que retentissait ce coup de feu, jamais plus d’un jour sur trois. C’était Monsieur Durand qui se réveillait en sursaut au milieu de ses nuits où ses cauchemars étaient envahis par le front de libération algérienne et toutes sortes de terroristes dont l‘exacerbation par les médias parmi tant d’autres périls, lui avait donné la conviction que tout était bon à faire pour sauver la nation, si bien que lorsqu’il sautait de son lit, le premier réflexe qu’il avait pour débarrasser ses membres de cette agitation onirique, était de se saisir de sa carabine qu‘il n‘avait plus entretenue depuis les années soixante, d’ouvrir en grand sa fenêtre, puis de tirer sur le premier pigeon ou n’importe quel oiseau qu’il voyait passer ; il y avait même eu quelques fois où cet avatar était resté fantasmatique, et où la balle s‘était retrouvée dans la fenêtre d‘un voisin d‘en face, c‘était à l‘une de ces occasions que j‘avais remarqué pour la première le couple des amoureux, venus réclamer explication et dédommagement à Monsieur Durand. Je soupirai, car tandis que j’entendais les protestations chuchotées de sa femme dans l’appartement d’en dessous, je prenais lentement conscience du fait que cette détonation marquait la fin totale de mon sommeil, non pas qu’elle avait été la cause de mes insomnies, mais elle survenait généralement à l’heure où se terminait mon premier cycle, lequel ne pouvait jamais recommencer, par la faute d’un bien complexe mécanisme qui m’était également mystérieux. Je repensai alors à mon père et me demandai si lui, horloger de métier, aurait su appliquer son expertise des engrenages et des dynamiques circulaires au service de cette avarie de mon esprit ; il n’avait malheureusement pas cohabité suffisamment longtemps avec mes insomnies pour s’y intéresser, mais je gardais espoir pour qu’un jour je pusse les lui montrer et lui demander conseil quant au remède dont il aurait fait usage à ma place. J’attendis que l’agitation retombât chez Monsieur Durand puis je sortis de mes couvertures, je sentis l’air de l’obscurité couler sur ma nuisette, puis une fois que mes yeux se furent accoutumés à la pénombre, j’étendis le bras vers ma table de chevet pour y récupérer mes lunettes, mais ce ne fut qu’à ce moment précis que je me rendis compte qu’elles ne s‘y trouvaient pas, me rappelant par là même que j‘avais déjà passé plusieurs journées sans leur aide et sans vraiment les chercher non plus. Ma myopie n’était pas très grave, elle ne m’empêchait pas de voir correctement dans des espaces réduits comme mon studio ou la société d’une autre personne avec laquelle j’aurais été en pleine conversation, mais pour ce qui était de marcher dans la rue, emprunter le métropolitain, suivre un cours en amphithéâtre ou en l’occurrence me repérer dans la nuit, il devenait rapidement épuisant de soumettre mes yeux à ce flou artistique qui réveillait de grandes tâches énigmatiques dans des recoins où j’avais cru ne jamais voir que de l’ombre, si bien qu‘aussitôt après avoir allumé ma lampe de chevet je me mis en quête de mes lunettes.

 Je défis les tiroirs de ma table, puis ceux de la commode, je retournai mes cours dans tous les sens, inspectai les tréfonds de ma besace, puis je sortis de ma chambre dans la direction du vestibule afin de fouiller dans les poches de ma veste d‘uniforme, puis de mes autres vestes, mais je ne trouvai jamais rien, comme si j’avais béatement perdu mes lunettes, alors qu‘il s‘agissait de l‘accessoire indispensable qu‘il valait mieux ne jamais égarer, et que rien n‘avait jamais échappé à mon attention de la sorte. Je continuai à inspecter les recoins les plus improbables, les étagères, les cours, les cartons et même les archives, les endroits que ne pouvait atteindre la lumière, et comme je ne trouvai toujours rien au bout d’une demi-heure de ce remue-ménage nocturne, je me tournai vers la salle d’eau dont je fis rapidement le tour en restant tout aussi bredouille. J’étais d’autant plus frustrée par cette disparition spontanée que je ne tombai même pas sur quelque trésor enfoui dans les irréprochables rangements que j’avais mis en œuvre, et dont la valeur aurait été d’autant plus estimable qu’il se serait agi de quelque chose pour laquelle ma convoitise aurait été exaltée par l’ancienneté de ces précieuses choses oubliées ; quelque dessin d’enfance, des cahiers de balbutiement ou de poésie, voire un premier cours de littérature, mais il n‘y eut jamais rien d‘autre que de sinistres figurines en papier mâché, pâte à modeler, ou même en carton. Ces idoles représentaient des personnages qui étaient censés avoir marqué ma vie, ou bien mon imagination, mais comme ces derniers s’avéraient très peu nombreux, ils étaient tous représentés plusieurs fois, et le nombre de figurines à leur effigie était proportionnel à l’importance que je leur avais donnée au cours de mon existence ; certaines ne me disaient rien. Comme ces fétiches ne m’apprirent rien quant à l’endroit où se trouvaient mes lunettes, je me résignai à ne pas regarder à l’extérieur cette nuit-là, aussi me concentrai-je à la lecture des cours que j’avais mis de côté depuis mon retour au studio, et il était étonnant de voir que quatre heures du matin se rapprochaient alors que je n’avais ni sommeil ni faiblesse dans les jambes, mais juste l’envie de parcourir l’univers de part en part dans l’infinité du temps qu’ouvraient ces nuits si blanches qu’elles en étaient transparentes au point où je pouvais certainement y percevoir les profondeurs du monde, celles dont nul ne pouvait se cacher, mais qui étaient les mêmes pour tout un chacun, oeuvrant discrètement dans les ombres où personne ne pouvait se rendre ; cela me faisait fantasmer que je pusse avoir accès à ce genre d’endroit comme j’en avais déjà lu l’existence dans certains livres de psychologie.

Passer la nuit à lire continuellement sans jamais avoir une seule pensée pour me traverser l’esprit, ou au contraire ne faire absolument rien, assise sur mon lit à contempler le bal de mes pensées dont les nuées se répandaient partout autour de mes idées impuissantes, c’était le lot de chacune de ces nuits blanches où je n’étais pas atteinte par la moindre once d’ inspiration. Durant les autres, j’essayais de concevoir l’avenir, mais cela avait davantage la propriété de me plonger dans un pessimisme qui défiait ma raison, et puis il y en avait d’autres, plus rares, dont je ne me rappelais rien d’autre que l’espace que j’avais foulé dans mes déambulation insensées, celui du studio, et qui me plaisaient moins, car dans tous ces dysfonctionnements que je gardais miraculeusement fonctionnels, je préférais toujours rester aussi lucide que possible. Mon sang bouillonnait, et à chaque fois le prodige de ma patience portait ses fruits, de sorte à ce que l’interminable nuit s’achevât bien avant les premières lueurs de l’aube, lorsque c’étaient les bruissements de la rue qui décidaient de la levée du jour, mettant une nouvelle fois en branle les mécanismes de ce cycle qui se répétait quotidiennement, cependant plus fragile que la veille et plus solide que le lendemain qui semblait prophétiser l’effondrement du monde avec à chaque fois une conviction de plus en plus soutenue à laquelle tout le monde avait cessé de prendre garde ; les habitudes de ces cycles se poursuivaient pour une raison bien obscure, mais elles ne se ressemblaient pourtant jamais, et c’était en ces changements tout à fait imperceptible pour quiconque n’avait pas développé mon sens de la patience et de l’observation acquis auprès des nuits, que je voyais l’imminence du danger qui nous guettait. J’avais l’impression que celui-ci attendait le moment fatidique où nous aurions été suffisamment affaiblis par la vermine dont il nous dardait, mais bien endormis par la lenteur avec laquelle il avait opéré depuis des temps inestimables, pour nous éradiquer tous d’une seule fois, et que le jour où cela se produirait, absolument personne ne s’y serait attendu, à part moi-même.

Ce n’était pas exactement comme une pièce de théâtre, car tous ces gens vivaient sincèrement, mais plus aucun jour ne s’écoulait sans cette lassitude qui consistait à se demander quelle serait l’insignifiant détail de la vie qui différencierait la veille du lendemain, et la surprise était absente de toute chose dans cette morne résignation où il n’y avait guère qu’autour des désagréments du réseau métropolitain et de l’approche des examens que l’on s’accordait à voir une évolution significative. Une fois que tout était disposé, le jour pouvait commencer, et ce n’était qu’alors que j’apercevais la silhouette des deux amoureux dans l’immeuble de l’autre côté de la rue, que j’entendais les bruissements s’éveiller de toutes parts dans les appartements autour de moi, tandis que la nuit s’éclaircissait lentement au dehors, et le même cérémonial débutait, contre lequel je m’empêchais d’avoir des habitudes, de façon à ne pas sombrer dans leur jeu et à abandonner la vigilance à laquelle je prêtais la chance de me trouver encore en vie. Que la nuit fût si courte ou si longue selon la façon dont je l’observais, c’était un intrigant phénomène temporel que je ne m’expliquais pas, mais il n’avait cependant pas la propriété de réduire l’empressement avec lequel je sortais toujours de chez moi, car malgré le temps depuis lequel je me trouvais alors éveillée, il n’y avait pas une seule fois où quelque attardement de l’esprit ou bien la contemplation d’une idée qui m’avait troublée, ne me retenait pas chez moi et me menaçait par conséquent de rater le passage du métropolitain, mais comme ce matin-là le couple des amoureux partit plus tôt qu’à son habitude et que je n’entendis pas Monsieur Teq se lever de bonne heure, ce fut une étrange découverte qui me retint dans ma chambre, alors que j’avais entièrement fini de revêtir mon uniforme, de préparer ma besace et de boire mon café, car en me baissant pour me saisir d’une de mes bottes qui avait glissé sous mon lit, je trouvai dans cette surprenante cachette, l’étui de mes lunettes. Je le pris délicatement entre mes mains, l’époussetai en me demandant de quelle façon négligée de ma part il avait bien pu arriver là, mais en l’ouvrant je ne trouvai pas les lunettes que j’avais espérées ; cela signifiait d’une part qu’elles étaient vacantes quelque part, sans protection ni signe distinctif qui m’aurait permis de les reconnaître de loin, et d’autre part que j’allais encore une fois devoir m’en dispenser durant toute une journée, ce qui aurait à nouveau les conséquences que je connaissais sur mon épuisement et ma concentration. A partir des souvenirs qui me revenaient en premier, la recherche d’une théorie qui expliquât rationnellement l’endroit et les circonstances dans lesquelles j’aurais pu les perdre, occupa mon esprit durant tout le temps que je passai sur le chemin de la bouche d’entrée du métropolitain, mais une fois que je fus dans les couloirs de la station puis que j’eus descendu les marches d’accès au quai, l’intense murmure de la foule qui était tassée sur les langues de béton dans l’attente du lourd grondement souterrain qui viendrait les emporter vers les profondeurs obscures de la ville ouvertes à quelques mètres de là, ainsi que tous les échos que transportaient ces tunnels inexplorés, vinrent encombrer mes idées et y demeurèrent si bien que je ne pus bientôt plus réfléchir avec suffisamment de tranquillité.

Derrière moi, sur le mur de briques luisantes formant la voûte de la station, le plan de la ligne avec les grilles horaires était toujours encadré, mais ce n’était pas à cause des couches de graffitis et de publicités clandestines que plus personne ne les consultait, mais bien parce que cela faisait longtemps que la ponctualité des rames de métropolitain n’obéissait plus qu’à la seule règle de l’anarchie, et tout le monde était bien assez soulagé que leur station fût effectivement desservie ce jour-là, pour songer à se plaindre de ces désagréments que l‘urbanité jugeait désormais comme une vétille. C’était ainsi qu’insensiblement les édifices humains se désagrégeaient pour retourner à l’état du Chaos. La gigantesque rame au revêtement blanc et vert sortit de la gueule des abysses dans le meuglement des engins qui aurait été fortement inquiétant dans pareille obscurité et une chaleur si asphyxiante qu’elle donnait la sensation d’avoir pénétré dans l’antre d’une redoutable créature, s’il n’avait pas fait partie du quotidien de tous ces gens qui montaient et descendaient en une masse au visage unanimement tourné vers le bitume du sol dès que les portes lumineuses s’écartaient pour dévoiler l’intérieur des wagons. Il était exceptionnel que le métropolitain fût aussi rapide à arriver et à repartir, aussi en déduisis-je que j’aurais davantage de temps que ce que j’avais prévu une fois que je me trouverais à l’entrée de l’université, car en comptant le temps que la rame perdait à s’arrêter aux quatre stations qui séparaient celle où je montais de celle où je descendais, le trajet ne prit qu’une dizaine de minutes que je passai dans un coin du wagon que les voyageurs avaient délaissé, et d’où je pouvais me pencher à la fenêtre pour regarder les lueurs du couloir défiler à toute vitesse à l’extérieur, aussi évanescentes et lointaines qu‘un fin rideau d‘étoiles ; dans le temps de cette minutieuse observation de mon univers, je pouvais surveiller ce qui se passait derrière moi en détachant mes yeux de l‘obscurité de façon à regarder dans le reflet où allaient et venaient les silhouettes des autres passagers. Je ne retrouvai la lueur du jour qu’à des kilomètres de chez moi, que j’avais parcourus en si peu de temps qu’en arrivant à la station la plus proche de l’université, je me demandais toujours si ce n’était pas au travers du temps que nous voyagions à bord de cette intrigante machine qui arpentait les secrètes veines du manteau de la planète.

Les kiosques, l’entrée des centres commerciaux, les avenues menant vers les centres d’affaire ; tout était déjà encombré par la foule des passants, des attachés commerciaux et des indifférents souciés à l’idée de ne pas arriver là où ils étaient attendus avec la ponctualité qu’exigeait désormais d’eux le monde, justement pour continuer à le faire tourner, car plus les temps passaient, moins nombreux étaient les gens sur lesquels il était réellement possible de compter pour ce genre de choses, à moins qu’en réalité ils fussent de plus en plus nombreux dans la masse que je voyais défiler autour de moi, mais simplement se cachaient-ils dans l’ombre que leur offrait l’univers des sphères du pouvoir pour agir dans la plus grande discrétion, nous retirer nos rêves et nous imposer leurs destins. Si je me doutais bien de cela, alors qu’il s’agissait d’une occulte réalité dont la plupart n’avait même pas idée des ficelles, c’était que la plupart des gens que je fréquentais à la faculté avait ce devenir comme ambition ; les sciences juridiques étaient pour eux la voix royale vers le nouveau droit divin qui leur donnerait accès aux pouvoirs que s’étaient autrefois attribués les despotes, et dont l’accaparement par cette meute d’inconnus en quête de leur salut par la reconnaissance, serait justifié par l’état de siège dans lequel nous nous trouvions alors. L’université était pleine de ces gens-là ; je les fuyais comme la peste mais eux s’en riaient, restant dans l’ombre d’où ils ressortiraient un jour pour me rattraper et me prouver par l’expérience de leur vie qu’ils avaient eu raison, aussi n’étais-je que le subalterne de leurs fantasmes pour qu’ils se prouvassent à eux-mêmes leur prépondérance sur les choses irréelles qui comptaient comme autant de futilités au regard de la gravité du monde. Ceux-là n’étaient pourtant pas de ceux qui se levaient le plus tôt, aussi l’université était-elle majoritairement peuplée d’une poignée d’irréductibles fidèles que la douce obscurité mourante du matin ne décourageait pas à venir de si bonne heure, agents d’entretien et autres employés administratifs qui arpentaient les couloirs munis des clefs ouvrant les salles de cours et les amphithéâtres une bonne heure avant le commencement de la journée, lorsque j’arrivai sur place et qu‘en traversant le hall où les échos du vide aidaient une demi-douzaine d‘étudiants à se faire aussi bruyants que la foule du centre-ville dont on percevait encore le bruissement au travers des jardins entourant les remarquables bâtiments. A la couleur vermeille de l’écusson qu’arborait leur uniforme, je devinai que ces demoiselles et ce fringant jeune homme appartenaient à quelque filière artistique, et que s’ils étaient déjà là avant tout le monde, c’était que leur présence avait été requise en vue d’un examen spontané qui devrait bientôt avoir lieu pour eux. Je me serais certainement attardée à me dissimuler dans le recoin d’une colonne afin d’écouter discrètement leur conversation et essayer ainsi de deviner quel serait le principe de l’épreuve qu’ils s’apprêtaient certainement à passer, si à cet instant je n’avais pas remarqué une femme du secrétariat central en train de traverser le hall avec dans la main un papier rouge qu’elle fixa sur le panneau d’affichage administratif au moyen d’une punaise, avant de refermer la vitrine ; ce furtif passage dont la rapidité n’avait aucune commune mesure avec tout qu’il impliquait m’intrigua, car le rouge était la couleur dont étaient revêtues les annonces à l’attention de ma filière, aussi attendis-je que le claquement des talons de la secrétaire se fût éloigné pour aller lire ce dont il s’agissait.

Ce fut alors que je découvris dans les quelques mots concis et froids dont seuls les agents administratifs avaient le secret, qu’à compter de ce jour, les cours de Monsieur Pierce ne seraient plus dispensés ; ce professeur que j’avais vu quelques jours auparavant pour la dernière fois, et avec qui j’avais échangé le singulier regard contenant cette espèce de promesse qui flottait dans l’air, que nous nous voyions peut-être pour la dernière fois, était donc absent, mais les mots du billet rouge était si explicites que leur compréhension en était troublante, car ils signifiaient bien que les cours n‘auraient plus lieu, c’était-à-dire qu’il n’était envisagé ni reprise ni remplacement, et que le code des examens allait être appliqué à notre épreuve, nous laissant comme matière les seuls cours qui nous avaient été donnés depuis le début du semestre. De nombreuses étudiantes se seraient à ma place exclamées de joie de n’en avoir que davantage de temps libre, la plupart des autres aurait crié à un complot ayant pour but d’amoindrir leur chance de succès dans le droit, mais cela m’était surtout très étrange, me demandant de quelle façon Monsieur Pierce avait pu s’absenter si subitement, sans prévenir quiconque ni prévoir un substitut à son programme de sociologie, lui qui était un homme robuste et compétent. Les amphithéâtres gronderaient son absence, mais nul ne pouvait visiblement prédire le moment de son retour, ce qui signifiait que j‘étais venue trop tôt au centre-ville et que je me trouvais désormais en face de deux heures dont il allait falloir que j‘inventasse que faire ; ce surplus de temps mort après les nuits blanches que j‘accumulais commençait à m‘exaspérer d‘autant plus que ce jour-là je ne ressentais nullement le besoin de la sieste qui m‘apportait habituellement le sursaut d‘énergie dont j‘avais besoin pour passer la journée éveillée.

 

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