Chapitre 1

Jour après jour, la ville devenait plus silencieuse ; chaque matin était plus calme que celui de la veille, mais plus bruissant que celui du lendemain, et cela avait continué jusqu’au jour où j’eus l’impression de me réveiller dans la ville de mon enfance. Le matin commençait pour moi aux environs de deux heures, c’était le moment de la nuit où je me réveillais sans espoir de me rendormir, j’occupais alors mon temps à déambuler dans les ténèbres que je n’osais déranger, à explorer les reflets dorés de la ville qui scintillaient de l’autre côté de la fenêtre, et parfois à relire mes cours. L’ensemble des choses que je pouvais faire dans cette période de la nuit était aussi varié qu’inénarrable, et il y en avait tellement que lorsque j’essayais de m’en rappeler par la suite, lors des périodes où j’étais le plus lucide, j’avais l’impression de souffrir d’une lourde amnésie et qu’en réalité j’avais dormi durant toutes ces heures, dormi d’un sommeil qui ne m’avait nullement reposée ; cela ne manquait jamais de m’effrayer, car je me demandais instinctivement si ces pertes de mémoire ne s’expliquaient pas tout simplement par le fait que ce fût une autre personne que moi-même, à l’intérieur de mon propre corps, qui aurait fait des choses à mes dépends, mais dont j’aurais bien été responsable. Pourtant depuis le temps que durait cette situation, rien de plus grave que quelques migraines et des matrices de capharnaüm dans un probable élan de somnambulisme n’avaient été à déplorer, et puis la plupart du temps, j’avais heureusement conscience de ce que je faisais, et j’en gardais des souvenirs aussi solides que la lueur du jour qui venait frapper au carreau de ma fenêtre ; il était en revanche très rare que je m’endormisse à nouveau et que la lumière du soleil me réveillât soudainement, car en général, il arrivait aux légers bruissements de la rue en contrebas de se soulever pour annoncer la prochaine fin de la nuit. Le rideau d’une épicerie qui se levait, des bruits de pas qui résonnaient dans une cage d’escalier de l’immeuble d’en face, une voiture qui passait en vrombissant dans la rue qu’elle éclairait de ses larges phares mimant la vive aurore elle-même, et c’était le quartier tout entier qui se plongeait dans une très lente ébullition ; à chaque bulle qui explosait à la surface de ces eaux bouillonnantes où j’avais passé la nuit à faire des longueurs, c’était une paire de volets qui claquait en s’ouvrant, et des lumières qui s’allumaient pour révéler l’indiscrète silhouette d’amoureux qui s’éveillaient paisiblement en s’embrassant. Le bois des volets qui encadraient ma fenêtre était renforcé par la toile d’araignée tant je m’en étais peu servi, car il était de coutume dans mes larges insomnies de surveiller distraitement le toit des immeubles voisins, et le ciel, grand ouverts à mon regard ennuyé par l’obscurité de ma chambre, car les étoiles constituaient un spectacle dont le mystère avait toujours cherché ses échos dans mon cœur depuis l’enfance, et au matin, observer discrètement les gens qui s’apprêtaient à sortir, me permettait en quelque sorte de reprendre sereinement pied dans le monde alors que celui-ci s’étirait voluptueusement. Je baillais tout au plus, désespérée de constater que je n’avais pas dormi plus de deux heures et qu’à nouveau je me sentais prête à réunir suffisamment de concentration pour passer la journée, après voir passé la nuit devant un écran vide, ou bien étendue sur mon à scruter les aspérités du plafond ou le spectacle de l’obscurité au-delà la fenêtre, ou au mieux à lire d’une seule traite tout un livre dont je ne me souviendrais sûrement que du titre et du personnage auquel je m‘étais le plus facilement identifiée. Tandis que dans tous les autres studios de l’immeuble la plupart des autres locataires reprenait lentement ses esprits, se lavait le visage, se coiffait les cheveux, refaisait le plein de vitamines, moi je me rappelais certaines choses avec une langueur alarmante ; mon adresse me revenait, de même que la conscience du fait que je me trouvais au cœur d’une grande métropole, dans un petit immeuble de la douzième banlieue, puis mon emploi du temps, et le chemin qu’il me faudrait faire pour traverser la ville.

Je n’étais pas étourdie au point de m’être évaporée durant la nuit et d’avoir perdu toute mémoire, mais pour cette dernière le manque de sommeil n’était pas recommandable, alors lorsqu’il était pratiquement absent, je savais que beaucoup de monde serait devenu fou bien avant moi, alors que ce handicap avait su rester relativement discret en moi ; il fallait croire que j’avais appris à bien m’en sortir. Un chien commençait à aboyer sur le pas de l’immeuble ; le facteur était en train de passer, j’étais heureuse qu’il fût encore là, car c’était l’un des derniers de la métropole à faire sa tournée de si bonne heure et en vélo, et c’était précisément l’heure à laquelle je changeais ma nuisette contre l’uniforme que j’avais passé toute la soirée à astiquer puis à repasser, mais ce matin-là précisément, alors que je finissais de refermer ma première botte, le plafond grinça au-dessus de moi, ce qui signifiait que le propriétaire, qui occupait l’appartement du dernier étage, se levait justement. Cela n’était pas dans ses habitudes, et je devinais que pour se lever aussi tôt il devait avoir une course exceptionnelle à réaliser, à moins que lui-même ne fût totalement déréglé. Dans l’immeuble d’en face, les deux amoureux de la façade quittaient leur studio comme à leur habitude, sans avoir déjeuné, et en refermant la fenêtre de façon à retrouver l’odeur de l’autre imbibée dans les vieilles tapisseries fleuries une fois qu‘ils seraient rentrés, supposai-je. Certaines lumières s’éteignaient spontanément, d’autres s’allumaient tardivement, et ce lent clignotement reproduisant les allés et les venues des gens de l’autre côté des façades usées du siècle précédent, durait le plus souvent durant une ou deux heures, le temps que le jour se levât complètement, et que tout le monde fût entièrement réveillé, prêt à prendre le large d’une nouvelle journée, mais je n’avais jamais le temps de rester jusqu’au bout de ce spectacle de moins en moins fascinant, car après m’être préparée et avoir bu une tasse de café, il me fallait moi aussi disparaître. L’idée du soleil ne me réjouissait guère, car mes yeux toujours habitués à la pénombre s’en fatiguaient rapidement, aussi ne l’appréhendais-je pas de la même façon si je me disais qu’en me promenant sous son délicat rayonnement je retrouverais plus rapidement mes esprits, et c‘était ainsi dans la hâte de laisser derrière moi cet épuisement qui se faisait chaque jour plus lourd et plus inquiétant, que je descendais dans la cage d‘escalier. J’étais sur le point d’accélérer le pas de façon à rattraper le retard que j’avais accumulé ce matin-là à retrouver l’endroit où j’avais rangé mes clefs avant de les jeter dans ma besace, lorsque la large masse claire d’une personne qui était alors en train de remonter les marches, bloqua ma progression, et je pestais déjà spontanément avant de reconnaître le propriétaire. Celui-ci ria de ma réaction, car la petitesse de ma carrure rendait attendrissante tout mes accès de colère et d’agacement, et au lieu de le prendre pour lui et sa grosse bedaine qu’il avait du mal à retenir sous son tricot blanc et qui occupait par conséquent la moitié du passage, Monsieur Teq continua à ria aux éclats de façon assez invraisemblable et, s’écartant dans le but de me laisser passer sans davantage m’incommoder, il me souhaita de passer une bonne journée.

De toutes les personnes dont je croisais la présence au cours d’un cycle de vingt-quatre heures, c’était Monsieur Teq qui faisait toujours preuve du plus de relâchement, comme si l’influence du monde était venue s’enliser dans les replis gras de sa peau ou dans la pilosité de son visage, et qu’il ne s’en était que mieux porté, constamment gai et insouciant au point de parfois oublier de réclamer certains loyers ; plus, ou moins, que ses locataires, nous passions souvent pour ses invités, et pour cause, on concevait difficilement en ces jours-là un propriétaire plus amical et plus serviable que Monsieur Teq qui avait toujours quelque chose à prêter, remplacer, et qui savait également de quel moyen réparer une connexion à tous les réseaux. En somme, il aurait parfaitement été le genre de personne que j’aurai détesté s’il n’avait pas exigé en contrepartie de cette gentillesse, que le silence absolu régnât dans tout l’immeuble dès vingt-trois heures. La politesse et l’intérêt que je lui portais en tant qu’hôte m’auraient probablement poussée à lui demander la raison pour laquelle il s’était levé de si bonne heure ce jour-là si je n’avais pas été aussi pressée, aussi dussé-je l’esquiver avec force souplesse et amabilité, avant de me retrouver dans le vestibule où trônait toujours une poussette dont chacun des locataires ignorait l’utilité, juste dans le renfoncement de l‘escalier. Je sortis dans la rue où résonnaient toujours les lointains échos d’une foule qui gonflait au soleil comme la levure dans le four du boulanger du coin de la rue, où un mendiant allait justement réclamer une ou deux baguettes dont les moules n’avaient pas voulu, mais alors que je m’aventurais sur le trottoir encore un peu humide, ce ne fut qu’une fois que j’entendis le claquement de la porte derrière moi, que je réalisai que j’avais oublié mes lunettes sur mon bureau ; j’avais été si troublée par les couleurs qui surgissaient du jour, que je ne m’étais pas rendu compte que les formes à l’intérieur desquelles elles se trouvaient, restaient aussi floues que les choses que j’essayais de regarder dans le noir. Je m’arrêtai au pied d’un lampadaire, et tandis que je resserrai ma cravate, je regardai avec hésitation le bout de la rue où s’ouvrait la bouche de la station de métropolitain, puis la porte de mon immeuble devant lequel commençaient à s’activer quelques passants. J’aurais pu me permettre de perdre une ou deux minutes en conversation avec Monsieur Teq, mais pas d’en prendre cinq pour retourner à mon studio et faire le tour de mes affaires pour retrouver mes lunettes ; je décidai de partir à l’aventure dans une ville abstraite et pleine de bruit où je ne trouverais mon chemin qu’au prix de l’effort de constamment plisser les yeux, ce qui aggraverait encore un peu plus mon état de fatigue une fois le soir puis un nouveau matin venus, mais cela importait peu car il y avait déjà d’autant plus longtemps que j‘avais renoncé à m‘économiser, que j‘avais l‘habitude de déambuler dans le flou.

 Il y avait là quelque chose de sensuellement excitant et secrètement voluptueux ; c’était pour moi la nuit en plein jour et la masse des inconnus des couloirs souterrains qui viendraient se glisser contre mon corps m‘exaltait étrangement. Je rougissais de ces évocations fantasmatiques dont la pensée ne pouvait me venir que lorsque j’étais déstabilisée comme ce jour-là, cependant moins par honte que quelqu’un de particulièrement pervers le lût dans mon regard, que par crainte de réellement prendre du plaisir à m’immiscer dans ce monde des sens auquel seule mon imagination émoustillée pouvait trouver une certaine dimension érotique. Je me ressaisis subitement ; la ville était un univers suffisamment dangereux pour que j’en connusse les pièges, et je savais notamment qu’il valait mieux ne pas laisser son esprit vaquer à ce genre de pensées volages que l’on croyait sans importance, car il était toujours au détour d’une ruelle ou à l’entrée d’un square, une personne malveillante et vicieuse qui avait appris à lire sur les visages les expressions trahissant les libertins d’un instant, alors qu’à la différence de ces derniers, moi, à la manière d’une aveugle, je ne faisais qu’imaginer le romantisme et la sensualité de ces lieux ornés d’une splendide architecture que tout le monde avait cessé d’admirer, et de structures en fer forgé qui déployaient la sensualité inattendue des bouches d’accès au métropolitain. Dans les couloirs souterrains qui se voûtaient d’une si drôle de façon que les échos des notes d’accordéons se répondaient en donnant l’impression que c’était un véritable orchestre symphonique qui jouait, la plupart des grands cadres qui avaient autrefois accueilli des affiches publicitaires était vide, et dans celles qui restaient, les belles jeunes femmes à moitié nues dévisageaient les passants indifférents d’un air béat ; il semblait que les sourires avaient déserté les deux côtés de la communication moderne, mais cela n’empêchait jamais à un violent éclat de rire gras de retentir partout dans la cité souterraine qui vrombissait à chaque fois que passait une rame du métropolitain. Je me hâtai de dépasser la foule éparse qui restait flâner au sommet de l’escalier que je descendis en craignant d’avoir raté le passage de ma ligne, mais je fus rapidement soulagée de trouver la densité des gens qui se trouvaient sur le quai, baignant dans l’assourdissante rumeur dont les échos revenaient de tous côtés sous la lumière poisseuse de la voûte de briques dont chacun attendait de percevoir les vibrations qui annonceraient l’arrivée de la rame. C’était cependant un sinistre silence qui émanait des larges tunnels noirs ouvrant la station de part et d’autre, et rapidement je devinai la mauvaise nouvelle qui grondait dans les bruissements de la foule s’agglutinant farouchement autour des agents du réseau débordés par les flots de questions qui gonflaient vainement pour tenter d’arracher au sol les tremblements que tous attendaient impatiemment ; la ligne ne serait pas assurée ce matin, l’administration présentait ses excuses parce qu’il y avait eu un problème avec le conducteur, et il avait été impossible de trouver quelqu‘un en réserve.

En bordure du quai, un grand homme de couleur noire brandit son poing avec à l’intérieur une liasse de tickets qu’il exigea de se faire rembourser, tandis qu’une femme se jetait sur le costume bleu de l’agent qui ne savait où donner de la tête entre la foule qui écumait et rechignait à se diriger vers la sortie, et cette femme qui ne le lâchait plus pour laisser éclater sa crise d’hystérie, hurlant comme une aliénée qu’il lui fallait absolument rejoindre son mari au centre-ville. Il n’y avait plus grand monde, sinon ceux qui avaient déjà perdu l’habitude d’emprunter le réseau souterrain ou bien les passagers occasionnels, que ce genre de scène pouvait surprendre, car c’était bel et bien devenu le lot de chaque journée, et bien qu’en l’absence de mes lunettes je ne distinguasse pas très bien les personnes qui constituaient la foule en contrebas, je vis nettement un homme à l’âge avancé passer par-dessus la bordure du quai pour traverser directement la voie et rejoindre l’autre côté de la station en arguant avec colère à l’embrouillaminis général qu’il serait plus court pour lui de passer par là pour rentrer chez lui. Dans le même temps, l’agent repoussait les plus surexcités de la foule qui avaient déjà l’air d’avoir envie de le prendre par la gorge, et après s’être débarrassé de la femme hystérique, il gonfla la poitrine pour préparer sa voix tonitruante qui annonça bientôt qu’en compensation, des autobus étaient sur le point de partir depuis le coin de la rue pour desservir les stations de la ligne. Je ne réfléchis pas davantage et, profitant d’être dans les mieux placées de cette foule de quelques centaines de corps qui s’était amassée sur le quai alors que j‘étais restée sur les plus hautes marches de l‘escalier, je pris la direction de la sortie en évitant de me retourner pour ne pas voir tous ces gens fondre en même temps dans les escaliers au risque de voir quelqu’un se faire piétiner par l’indifférence et la brutalité. Je retournai vers la lueur du jour qui poignait à travers les structures de fer forgé, et je cherchai des yeux le terminal où étaient censés se trouver les autobus qui nous feraient traverser la ville, et une fois que je les eus aperçus, une demi-douzaine de véhicules, au croisement de la rue et de la grande avenue, je me dépêchai de remonter le trottoir pour les rejoindre avant d’être rattrapée par la foule qui grondait dans mon dos. Les autobus qui se chargeaient habituellement d’assumer la colère des voyageurs frustrés du réseau souterrain étaient de moins en moins rares dans la circulation de la ville, et les chauffeurs, bien qu’ils portassent les mêmes uniformes que les agents, étaient spécialement formés à ne rien répondre aux usagers qui montaient dans leur véhicule ; faire profil bas et dédaigner le farouche mécontentement de ceux qui continuaient à s’obstiner à vouloir être à l’heure, semblait être l’attitude prônée par l’administration des transports, aussi était-il parfaitement inutile de saluer, fût-ce le plus poliment du monde, ou même de débiter toutes les insultes possibles et imaginables lors de la montée dans un autobus qui portait les couleurs, vert et blanc, des métropolitains.

 Prendre sa place en s’agrippant à l’une des barres métalliques pour laisser l’usage des strapontins à une personne âgée, même s’il ne s’en trouvait aucune dans le véhicule, puis foudroyer du regard celui qui n’utiliserait pas d’oreillettes pour écouter de la musique à son radiocassette, était la seule étiquette dont tout le monde se dotait sans le moindre questionnement dans les transports en commun, et ces règles étaient d’autant plus vraies dans un autobus ; j’avais lu dans la presse qu’un certain nombre des usagers du métropolitain passait presque autant de temps sur la route que sous terre, et je m’estimai plutôt bien chanceuse par rapport à ceux-là puisqu’en ce qui me concernait il était rare que je dusse prendre le bus plus de deux ou trois fois par semaine. Il y faisait beaucoup moins étouffant que sous terre, et puis, tendus à l’extrême à l’idée du retard et du mécontentement qui dérangeait de plus en plus fort, les gens étaient également bien plus silencieux, aussi, en plus du temps qu’il laissait tomber dans son sillage, le seul reproche que j’avais à adresser aux autobus, c’était que leur voyage n’offrait pas un cadre très propice aux réflexions ; j’avais trop rapidement mal au cœur lorsque j’essayais calmement de me remémorer quelque chose de la nuit, ou comme ce matin-là, de calculer que mon retard pour le début du cours avait finalement de bonnes chances d’être raisonnable. L’immeuble de Monsieur Teq s’éloignait derrière les squares et les haies de platanes, puis il devint invisible derrière les grands bâtiments de l’avenue, et puis l’autobus s’engouffrait dans les artères surchargées par le trafic qui hurlait et vrombissait si bien à tue-tête que le convoi d’autobus dut mettre en route ses gyrophares de façon à se frayer un chemin prioritaire au travers de la circulation, ce qui nous permit de nous glisser entre les véhicules qui attendaient impatiemment leur tour d’emprunter la seule voix laissée ouverte, car sur l’autre une équipe de pompiers encadrés par les violents clignotements de voitures de police, était en train de tourner autour d’un accident ; en passant à hauteur du sinistre vers lequel ne se tournèrent que quelques regards discrètement gênés depuis l’intérieur de l’autobus, je ne vis pas très nettement si c’était une automobile ou bien un cyclomoteur qui était encastré sous le camion de livraison. Je m’étonnais par là même de ne rien avoir entendu de l’accident ce matin-là, car ce n’était qu’à deux rues de mon studio qu’il avait eu lieu. L’heure du début de mon cours n’avait pas encore sonné, mais la traversée de la ville fut longue et bien plus laborieuse que toutes les autres fois où c’était l’autobus qui s’en était chargé, car il semblait que le nombre de rames de métropolitains qui avaient dû rester au dépôt ce matin-là était plus important que d’habitude, et j’espérais que l’administration trouverait rapidement une solution à cet épineux problème. L’autobus longea de nombreuses avenues sur les bords desquelles je vis de nombreux endroits dont l’existence me semblait tout à fait charmante, et que je regrettai de ne pouvoir visiter tant les couleurs qui en émanaient et les tâches que formaient les gens en passants étaient floues et chatoyantes, puis nous parcourûmes des quartiers aux élégantes façades qui reflétaient l’aisance et la relative insouciance des gens qu’elles abritaient, et ensuite nous perçâmes l’ombre des feuillages qui fredonnaient à tout va dans le vent, nous traversâmes un à un les quartiers de la ville en nous arrêtant aux carrefours là où le métropolitain aurait glissé dans les souterrains avec l’aisance d’un oiseau fondant dans les nuages, et enfin nous empruntâmes l’un des nombreux ponts qui enjambaient la rivière, pour rejoindre les grands bâtiments aux allures de luxueuses forteresses qui se dressaient de l’autre côté.

C’était à coup sûr là que se trouvait mon arrêt, aussi descendis-je aussitôt que j’en eus l’opportunité lorsque le véhicule fit une halte, mais à peine avais-je foulé le trottoir sur lequel je venais d‘être déposée, que je me rendis compte que je n’avais pas été la seule à franchir la porte de l’autobus à cet instant ; un jeune homme était descendu en même temps que moi et s’apprêtait à partir dans une autre direction lorsque je le reconnus. Il s’agissait du dénommé Edwin, l’un des rares hommes que j’avais connu depuis que j’habitais dans la ville, mais que je n’avais nullement l’habitude de fréquenter car ce n’était pas à la même université que nous nous rendions. Nous nous saluâmes brièvement en nous apercevant, échangeant tout d’abord les convenables plaintes au sujet de l’impossible situation dans laquelle se trouvait le métropolitain, puis en nous avouant timidement que par conséquent nous risquions de rater le début de nos cours respectifs. Nous nous séparâmes alors d’un signe de la main, espérant avoir une nouvelle occasion de nous revoir prochainement, et pourquoi pas de convier l’autre à déjeuner ou bien à l’inviter à une soirée, comme cela avait déjà été le cas à des nombreuses reprises, mais l’heure n’était nullement à ces futures réjouissances que la crainte idéalisait toujours, car il n’y avait désormais plus la moindre minute à perdre pour traverser les ruelles qui dévoileraient l’accès le plus rapide à l’université ; il y en avait déjà une trentaine de perdues à cause de l’autobus. Contrairement à la plupart des autres ruelles de la ville, les gens bizarres que je rencontrais étaient beaucoup moins nombreux aux abords de la faculté, ce grand bâtiment aux aspects si multiples et distingués qu’il eût été difficile de les faire remonter à un seul siècle du passé, probablement parce que l’aura culturelle de cette architecture de coupoles et d’arches faisait fuir les plus vicieux qui auraient repu leur imagination de la vision de quelques étudiantes ; c’était une sinistre réalité dont nous étions toutes au courant, et c’était également la raison pour laquelle il était rare de trouver une étudiante qui se déplaçât seule, exactement comme moi, dans les alentours de l’université. Je ne m’en inquiétai cependant pas puisque le grand porche de l’entrée ouest était juste de l’autre côté de la rue qui traversait le parc entouré des barrières de vert de gris, et mon esprit était davantage occupé à inventer la façon dont j’allais m’arranger pour rattraper les notes que je n‘avais déjà pas pu prendre. Je remontai quelques marches à l‘ombre d‘une arcade, et je me retrouvai dans le large couloir qui menait vers les escaliers, à quelques mètres de l’entrée des amphithéâtres aux portes desquels se trouvaient toujours quelques étudiantes dont on se demandait ce qu’elles avaient à faire ; toujours le même nombre, l’uniforme luisant et le regard aiguisé et inquisiteur sur celles qui passaient devant elles pour rentrer timidement comme sous leur menace, elles paraissaient être en train de surveiller les arrivées pour dissuader les retardataires de perturber le déroulement du cours, mais l’intérieur de la salle était si vaste que même la lumière qui pénétrait par les longues fenêtres ne parvenait à éclairer les centaines de bancs entourant l’estrade de leur hémicycle, et que même les échos ne transportaient pas tout à fait les bruits les plus hauts d’un bout à l’autre de cet immense endroit où il était saisissait de constater la densité de la foule, mais également la régularité et le silence de celle-ci, car seules comptaient les syllabes décantées par le lent discours du professeur, un homme large et barbu avec de grosses lunettes noires qui allait et venait d’un côté à l’autre de son tableau noir en expliquant toujours quelque chose au moyen de sa main difforme.

Du premier au dernier rang, toutes les étudiantes avaient ramassé leurs cheveux d’une manière différente de façon à gratter tous les mots qu’il était possible d’écrire dans les cahiers qui grinçaient sur les maigres bancs de bois aussi dorés que les colonnes soutenant la large voûte de marbre, mais ce fut à une rangée du milieu, là où je pouvais prendre place en dérangeant le moins de monde, que j’allai m’asseoir après avoir emprunté le petit escalier le long duquel je restais invisible pour la plupart, dont le professeur qui avait tout l’air d’être un homme irritable, et auprès duquel je ne désirais nullement me faire remarquer. Malheureusement, le ressort du strapontin où je venais de prendre place grinça affreusement lorsque je l’abaissai, et si la voix grave et portante du professeur n’avait pas été lancée par les haut-parleurs pour couvrir ce disgracieux couinement métallique, ç’aurait été l’amphithéâtre tout entier plutôt que les deux rangs qui m’entouraient, qui se serait retourné vers moi pour me dévisager violemment. Je m’assis finalement, sortit de ma besace un bloc-notes ainsi qu’un crayon que je pris au hasard, mais ce fut au moment de m’initier à cette impossible dictée, que je me rendis compte que j’avais également oublié dans quel cours magistral je me trouvais, de même que l’ensemble de mon emploi du temps ; j’aurais en fait tout aussi bien pu me tromper d’amphithéâtre sans m’en être rendu compte, cela serait revenu au même. Je regardai ma voisine ; elle avait de grands cheveux de couleur châtaigne avec des reflets acajou et des yeux furtifs qui dissimulaient leur éclat en se plongeant dans les oscillations de son écriture, et son visage se déformait contre le poing où s’appuyait sa joue tachetée de roux, mais sur son cahier je lus quelques titres qui vinrent corroborer ce que j’avais déjà cru deviner dans les paroles du professeur dont j’avais essayé de prélever le rythme afin de savoir à quel diapason accorder mes pensées. Il s’agissait à l’évidence d’un cours d’ethnologie ou un ancien explorateur faisait le récit de ses aventures dans des contrées si reculées que seuls les satellites photographes avaient pu en faire la carte, et des peuples dont il avait fait la découverte et la description dans son dernier ouvrage qui devait figurer en bonne place dans la vitrine de la faculté, à moins que pour les mêmes raisons il ne s‘agît d‘un improbable cours d‘archéologie où un historien aventureux racontait son expédition vers les ruines d‘une civilisation enfouie sous des tonnes de roche et de poussière, et était en train d‘exposer devant ses étudiants admiratives le maigre mais orgueilleux fruit de ses trouvailles. Je pris mon crayon et notai : « Le soleil est l’élément fondateur de toutes les mythologies. Dans la plupart des civilisations à s’être doté de ces mythologies, il est aussi le symbole de l’âme. Les spiritualités paternalistes ont exclu la femme de l’ordre social car leur âme est la lune. La menstrue est ainsi l’élément cyclique de la nature contredisant d’une part le fonctionnement continuel et absolu de la vie et d’autre part l’hégémonie du jour. L’antagonisme entre les hommes et les femmes trouve logiquement des fondements dans les cycles de la nature, renforçant l’idée selon laquelle les femmes auraient une structure particulière de l’inconscient développant entre autres les centres de sensibilité, de communication, mais également de sénilité précoce. »

 

Je m’arrêtai subitement ; non seulement ce que je venais d’écrire n’avait pas grand sens par rapport au cours que j‘aurais dû être en train de suivre à cette heure, mais en plus j’étais à bout de souffle, et de nerf, car je n’avais toujours pas repris ma respiration depuis que j’avais salué Edwin, et la fatigue encombrait si bien mon esprit qu’en entendant la voix du professeur me pénétrer de ses pesantes vibrations j’avais l’impression d’un gémissement qui aurait traversé la surface d’eaux pâteuses. Plusieurs minutes et de bien plus nombreuses phrases s’écoulèrent durant le temps que je restai les bras lourdement posés sur mes notes et le regard dans le vide, essayant de distinguer quelque chose parmi l’océan de tâches colorées qui me faisait face dans l’amphithéâtre où j’étais en train de me dématérialiser, et puis ce fut bientôt pour la lutte de l’éveil que je maintins les yeux ouverts en essayant de me persuader que cela aurait été bien dommage d’avoir fait tant d’efforts pour m’être levée et arriver là aussi rapidement que possible, pour finalement m’endormir après n’avoir écrit que quelques phrases, mais pourtant je savais pertinemment qu’une fois arrivée à ce seuil-là, c’était que le lourd et imparable mécanisme de la micro sieste s’était déjà mis en branle, et qu’au mieux je resterais assise avec l’air d’écouter de la même façon qu’une statue avait l’air de surveiller les visiteurs qui passaient autour d’elle dans un musée ; j‘étais impuissante face à la situation, et je me réveillerais quelques minutes plus tard avec l‘impression d‘être le lendemain, entièrement reposée pour la journée, mais regrettant quelque peu d‘avoir manqué une partie du cours dont l‘ennui avait été nécessaire à trouver la légitimité d‘un peu de repos. Le plus étonnant dans ces endormissements, je ne savais si cela tenait de la discrétion avec laquelle je passais de l’autre côté de ma conscience, ou bien de l’extrême concentration dont faisaient preuve toutes mes camarades, c’était que les fois où quelqu’un était parvenu à remarquer l’anormalité de ma tenue étaient si rares qu’elles pouvaient se compter sur les doigts de la main. En outre, il n’y avait guère qu’une dénommée Alicia qui avait jamais fait attention à moi, et ce pour la seule raison qu’elle n’avait rien d’autre à faire, fréquentant l’université moins par plaisir et conviction que par obligation envers le statut que lui avaient conféré ses parents ; même à cette époque il en avait existé qui venaient s’ennuyer sur les bancs des amphithéâtres, et bien que l’attention que me portait cette jeune demoiselle aux arrogants airs de bohème ne fût pas réciproque, je devais m’avouer touchée par la lucidité du diagnostic qu’elle prononçait à mon égard. Selon elle, toutes les fois où je tombais de sommeil étaient par la cause d’une crise de narcolepsie, mais comme je n‘étais ni une amie ni quelque personne d‘importance pour cette étudiante, ne jugeant ni très sage ni très sain de dévoiler mes états de santé, je demeurais évasive sur ce que je savais de ces dysfonctionnements qui ne m‘inquiétaient pas réellement ; en dehors de ces quelques minutes d‘absence lorsque la matinée avait été trop épuisante, et depuis les quelques années que je me contentais de nuits de deux ou trois heures, je n‘avais pas noté d‘autres effets indésirables.

J’avais beau m’obliger à rester lui faire face lorsqu’elle s’inquiétait pour moi et m’affirmait qu’il existait des psychiatres auprès desquels je pourrais assurément soigner cette narcolepsie avant qu’elle ne devînt plus handicapante, je ne parvenais jamais à me convaincre que c’était ce que j’allais faire ; quand bien même j’aurais eu envie de consulter quelque psychiatre ou spécialiste du sommeil, je savais que ce genre de spécialiste n’existait pratiquement plus dans la ville, aussi me doutais-je que les derniers avaient doublé leurs tarifs et que par conséquent je n’aurais ni les moyens ni le temps de me déplacer pour cette vétille. Tout à fait avachie, je levai un œil circonspect à côté de moi en croyant que c’était Alicia qui était assise là, mais j’avais déjà oubliée que j’étais arrivée en retard ce matin-là et que c’était à côté de la rousse que j’avais pris place ; celle qui semblait n’avoir absolument rien remarqué à mon sujet. Je louai cette indifférence qui me laissait tranquille et affirmait la concentration des gens qui m’entouraient, car cela me rassurait d’être entourée de ces gens qui grattaient sans jamais s’arrêter, ils semblaient donner au monde l’énergie dont avait besoin les rotations de la planète, et tous ne s’en portaient que mieux. L’université fourmillait de ces personnages dont le catalogue était aussi intarissable que fastidieux, tout comme chacune de ses entrées se révélaient aussi différentes les unes des autres qu’inintéressantes, c’était pourquoi je faisais en sorte de ne pas trop encombrer ce que j’avais d’esprit disponible pour suivre les cours, avec ces personnes qui m’entouraient plus ou moins volontairement, mais dont la société ne m’étais guère arrangeante. Malheureusement, ce n’était pas exactement à cause du peu d’affinité que j’avais avec ces personnes que je les considérais comme des fantômes au travers des couloirs que je fréquentais, mais bien parce que je les savais susceptibles de disparaître d’un jour à l’autre, sans prévenir, car les lois des universités de la ville étaient strictes et n’épargnaient pas le moindre de ses étudiants. Je me rappelai notamment d’une jeune étudiante à qui avait singulièrement sis l’uniforme, et avec laquelle j’avais fait connaissance à mon arrivée dans la ville, et même si c’était avec elle que j’avais fait la découverte de ce vaste univers particulièrement en proie au danger, le sort avait voulu qu’elle fût dans les premières à disparaître des bancs sans laisser plus de trace qu’une lettre qu’elle m’avait envoyée quelques jours après cet évènement regrettable qui ne m’avait cependant pas empêchée de poursuivre dans la voie que nous avions tracée toutes les deux, et pour preuve que je m’en étais bien sortie, j’étais toujours là. Dégoûtée, je n’avais jamais fait suite à ce courrier, et j‘espérais que mon sort ne suivrait pas le sien aussi longtemps que je la garderais éloignée de ma mémoire ; j‘avais espéré qu‘elle ne prît pas mal cette jetée aux oubliettes et qu‘elle comprît que c‘était un moyen que j‘avais trouvé de me préserver, mais je ne me faisais guère d‘illusion, car le monde était déjà suffisamment peu propice aux amitiés sans qu‘en outre les imprévus s‘assimilassent à de la trahison. Chacune de nous aurait pourtant dû savoir, ou au moins se douter, que le chagrin devait rôder en chacune de nous, et que s’attacher à quelqu’un n’était possible qu’au prix de s’attendre à ce que cette menace s’abattît sur nous avec la force de notre crédulité à l’espoir ; j’en avais fait l’expérience une fois, mais pas deux. C’était par ce concours de réflexions que je me sentais hautaine et imperméable par rapport à toutes ces personnes avec lesquelles il n’était aucune compréhension possible, et pourtant ce que je leur donnais au quotidien, c’était ma parole que jamais elles n’auraient quelque chose à craindre de moi.

Du haut du rang où je me trouvais, le professeur, bien qu’il se trouvât sur l’estrade d’où il pouvait se saisir de tous les regards qui plongeaient dans sa direction, n’était guère plus qu’une forme très floue dont le gris ne me permettait pas de la distinguer de tous les autres uniformes qui étaient assis autour de moi, et sa voix, comme c’était des haut-parleurs disposés sur les grands murs de l’amphithéâtre qu’elle me venait, ressemblait davantage à un écho venu du plafond. Je me disposais enfin à en écouter les palabres lorsqu’un grand tonnerre se mit à retentir après que la forme du professeur se fut dirigée vers son bureau où elle paraissait être en train de ranger ses affaires dans son cartable ; l’heure de la fin du cours avait sonné, et toutes les étudiantes fermaient désormais leur cahier et s’apprêtaient à gagner les sorties de l’amphithéâtre. Je me laissai d’abord surprendre par la soudaineté de ce départ qui survenait sans prévenir et bien rapidement, mais après que moi-même j’eus refermé ma besace et que je fus sortie du rang, poussée par la rousse qui avait l’air bien plus pressée que moi de se fondre dans la foule qui commençait à dévaler les escaliers, je me rendis compte qu’entre les retards que j’avais accumulés pour arriver à l’université et le temps que j’avais passé à dormir, il n’était finalement pas étonnant que le cours passât si rapidement. Je suivis le courant de la masse compacte des uniformes qui s’écoulait dans une grande clameur de commentaires chuchotés, gloussements et claquements sur les marches, et il me suffisait de trouver sur les visages de toutes ces étudiantes la même légèreté d’un esprit parfois insouciant, d’autres fataliste, pour me rappeler qu’il n’importait pas que j’eusse autant de problèmes de concentration ; j’étais tout aussi compétente qu’elles, et en plus je savais que notre place à chacune était menacée, je les méprisais, et je les défiais presque à savoir laquelle de nous resterait le plus longtemps en place.

Avant de sortir de l’amphithéâtre, je passai à hauteur de l’estrade où le professeur finissait de ranger ses notes dans son cartable, et alors que je l‘observais discrètement, car sa proximité rendait mes yeux capables d’en discerner le détail, je pus voir le tissu de son costume qui ressemblait fortement à l’uniforme des étudiantes, à l’exception de sa cravate jaune qui mettait en relief la grosseur de son ventre, et ne coïncidait pas avec l‘air austère de son visage sombre et touffu, impénétrable à cause de l‘épaisseur de ses verres. Je croisai malencontreusement son regard, et bien que gênée je m’en détournai aussitôt, je pus graver dans ma mémoire l’étrange expression de son faciès, même si cette impression n’avait en réalité rien de physique ; c’était davantage un sentiment que j’avais, que c’était peut-être la dernière fois que je voyais ce personnage. Une fois dans le couloir, je scrutai attentivement toutes celles qui étaient en train de s’éloigner, mais nulle part ailleurs je ne retrouvai cette unique et mystérieuse impression qui semblait pouvoir s‘emparer de n‘importe lequel des visages qui m‘entouraient ; je préférai m‘en aller à mon tour, de crainte de prendre un nouveau retard qui m‘aurait confronté au professeur dont je ne désirai pas revoir le visage, ni retrouver cette expression qui m‘avait mise si mal à l‘aise, comme si elle avait été susceptible de se transmettre à ma propre figure et d‘y faire planer l‘imminence de cette menace. Je longeai le couloir où le bruit des pas retentissait si bien aux heures de sortie des amphithéâtres que c’était un vaste grondement de rumeurs et d’exclamations qui s’y répandait, mais au lieu de me diriger vers la sortie où la plupart des étudiantes aurait rejoint les jardins publiques ou bien la prochaine salle de cours, je courus vers les toilettes les plus proches où je m’enfermai afin de me jeter vers le premier miroir qui eût pu éclairer mon visage inquiet, probablement méconnaissable. Il n’était en effet pas de mes habitudes de m’observer lorsque j’étais fatiguée à ce point, mais j’étais en l’occurrence si incertaine de ce qui pouvait s’y trouver à la suite du regard que j’avais échangé et qui m’avait plongée dans la conviction que l’on ne reverrait bientôt plus cet homme, que je ne pus m’empêcher de réprimer cette inquiétude ; cela pouvait en effet tout aussi bien signifier que ce serait moi que l‘on ne reverrait plus. J’avais deux petits yeux cerclés de noir, une tête maigre et usée, des cheveux encore un peu désordonnés, et la respiration lente et saccadée, mais il ne se trouvait là rien d’affolant, aussi me détendis-je une fois rassurée, et la lueur verdâtre au fond des mes prunelles se ranima suffisamment pour que je parusse être sous mon meilleur jour ; je n’avais plus qu’à lisser ma veste pour ressortir des toilettes, mais à peine avais-je refermé la porte derrière moi qu’on m’appela, et lorsque je me retournai vers le couloir je vis Alicia qui me faisait face et me dévisageait d’une très désagréable façon ; elle semblait être en train de deviner ce qui dans mon regard trahissait mon épuisement, alors qu’il me restait bien assez d’énergie pour faire en sorte qu’elle me laissât la paix.

Je m’abstins cependant, et tout en l’écoutant parler pour me dire à nouveau que j’avais l’air très fatiguée, que je n’aurais pas dû me forcer à venir en cours ce matin-là, et qu’il vaudrait mieux que je trouve immédiatement quelque chose pour me reposer, j’inventais la réponse qui, quoique sincère, la laissa de marbre ; je me sentais très bien. J’avais ceci de différent d’avec les autres personnes qui souffraient d’une déficience du repos, que quelques heures de sommeil par nuit ainsi qu’une profonde sieste de quelques minutes me suffisaient pour recouvrer la totalité de mes capacités, comme si mon organisme n’exigeait qu’un seul et unique cycle de sommeil, mais ce n’était pas cette particularité physiologique qui rendait mes journées et même mes nuits plus intéressantes que celles des autres ; nombreux auraient été les personnes à s’offusquer que je ne profitasse pas davantage de ce qu’ils auraient considéré comme un don de la nature, et que durant mes périodes d’insomnie je ne misse pas au point des vaccins, des plans de machine ou confectionnasse des œuvres modernes d’art plastique. C’était également pour cette raison que je ne parlais qu’à très peu de monde de ce que je voyais comme un simple fait que je ne parvenais à décrire ni comme un don ni comme un handicap ; j’avais peur que leurs fantasmes vinssent s’y greffer et qu’ils se succédassent tous pour me suggérer de quelle manière étrangère et occulte occuper ces heures de vide. Les génies du monde entier se divisaient alors en deux catégories ; d’une part les égocentriques délurés qui auraient imaginé la façon dont ils auraient tiré profit de ce temps pour mettre en œuvre leur création douteuse, et d’autre part les altruistes peu soucieux de ce que je pensais de moi-même, qui m’auraient enchaînée à un lit d’hôpital en posant des électrodes sur mon crâne rasé pour trouver ce qui se passait dans mon cerveau de façon à comprendre quelle était la constitution de ce miraculeux esprit, et peut-être à terme pour permettre à d’autres d’accéder à cette forme méconnue de repos. Je voyais clair en l’esprit rationnel et prévoyant d’Alicia qui ne cessait de me recommander de consulter un spécialiste ; elle avait foi en la médecine moderne, c’était pourquoi je la considérais comme appartenant à la deuxième catégorie des curieux qui se seraient intéressés à moi, et sans même en avoir conscience, c’était du mal qu’elle me voulait puisqu‘à l‘évidence le mieux qu‘elle pouvait me souhaiter était que je fusse comme toutes les autres. De plus, je l’avais entendue à de maintes reprises se plaindre des difficultés qu’elle avait à réunir son temps pour travailler ses écrits, raison pour laquelle il lui arrivait de consommer des boissons énergisantes ; je regardais ces étranges canettes avec un sourire complice en me disant que c’était peut-être ce poison multicolore qui coulait dans mes veines. Alicia et moi nous étions pour ainsi dire rencontrées par ordre alphabétique lors d’un projet de première année qui avait regroupé les étudiants par groupes de trois. La troisième qui nous avait accompagné sur ce travail était partie de l’université juste après que notre note nous fut attribuée, et Alicia avait quant à elle pris cet évènement pour le sceau d’un pacte qui aurait été censé nous lier, mais auquel je ne me fiais guère pour toutes les raisons que je connaissais ; réciproquement, s‘il devait moi aussi m‘arriver de plier valises, ce qui devrait nécessairement arriver un jour, aucun des liens que je me serais efforcée de créer dans cet endroit ne me serait plus de la moindre utilité.

J’avais peur qu’en découvrant cela Alicia me considéra comme une personne frigide, ce qui n’était en soi pas totalement faux, car cela me troublait dans le sens où il existait cependant quelque exception à ce principe que je croyais m’être fixé, de ne m’attacher à personne ; Edwin avait de l’importance, je m’attendais toujours à ce qu’il m’appelât pour passer la soirée avec moi, alors que c’était simplement dans le métropolitain que nous nous étions rencontrés. J’étais même d’autant plus attachée à lui qu’il n’y avait personne d’autre au monde pour me rappeler que j’existais, et bien que ce fût probablement en d’autres termes, j’imaginais qu’Alicia, qui habitait dans cette ville depuis bien plus longtemps que moi et disposait de tous les amis qu‘elle désirait, savait ce dont je parlais. Une à une, je montais les marches de l’escalier qui menait au couloir de la prochaine salle de cours, et par les épaisses fenêtres d’un autre âge, je pouvais voir l’agitation dans la rue où une petite émeute venait d’éclater autour d’une automobile qui en avait accroché une autre à une intersection ; d’un seul regard je voyais et reconnaissais les protagonistes de cette bagarre qu’essayaient de régler quelques gendarmes dont la voix portait même à travers les carreaux. Au-dessus des immeubles au balcon desquels se promenaient toujours quelques personnes pour se délecter du continuel spectacle qu’offrait la rue, le ciel était largement dégagé, limpide, nous étouffions toutes dans notre uniforme, alors que personne ne s’en plaignait réellement car le printemps était là, dans chaque lever du jour, mais moi c’était à la douceur des nuits que j’en mesurais l‘arrivée. Je me réjouissais également de ce genre de scène de désordre qui se multipliaient et se répétaient, et de l‘air catastrophé que prenaient de plus en plus des gens que je croisais au quotidien, car sans tout cela je devais m’avouer que la métropole me serait apparue comme bien ennuyeuse, d‘autant plus plate qu‘il ne se trouvait rien de bien exaltant dans cette façon que j‘avais de vivre, mais que je menais comme une promesse, laquelle avait en fait porté tous ses fruits sans la moindre exception.

 

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