Le Violon d'Ingres

Le Violon d'Ingres (2/2)

 Le Violon d'Ingres (2/2)


"Ce n’était qu’à une époque désormais lointaine que mon père avait entrepris de me raconter ce qu’avait été l’endroit où nous vivions à l’époque de sa jeunesse."

"Moi j’étais une petit fille avide de fables dont les couleurs m’auraient peut-être permis d’échapper à la ville qui venait alors de nous capturer en son sein, et lui il était un père émerveillé que je fusse encore là, moi, son plus précieux trésor, et c’était à ce moment-là que nous étions devenus les deux meilleurs complices."

"Ce rapport privilégié ne s’est jamais réellement arrêté, nous l’avions simplement tu, car moi j’avais grandi, gagné en maturité, et j’apprenais désormais plus avec l’institut qu’auprès de mon père qui n’avait alors plus de raison de ne pas consacrer à l’horlogerie."

"Ingres, ses outils et ses coucous, auraient fait beaucoup de bruit dans la maison si son atelier ne s’était pas trouvé dans cette cave qu’il avait lui-même aménagée en une sorte d’antre à laquelle il était le seul à avoir accès."

"Bien sûr, j’aurais pu y descendre, mais tout ce que j’y aurais trouvé aurait consisté en un amoncellement de boîtes à outils et des ustensiles de grande précision répartis sur son plan de travail plein de plans et de colles, ainsi que des murs cloutés de toutes parts pour suspendre les plus grandes fantaisies de sa création ;"

"mais lui, c’était tout à fait sur autre chose qu’ouvrait son imagination, un monde obscur et bruissant d’engrenages, de courroies, poulies et autres cadrans qui s’activaient avec une rumeur si intense que je me demandais tout le temps si ce n’était pas dans ce tonnerre mécanique que s’entendaient les voix avec lesquelles il lui arrivait si bien de discuter que parfois, les chuchotement indiscrets de son timbre franchissaient la porte de son atelier tandis que je passais devant."

"Magicien, il l’était certainement lorsqu’il pouvait savoir quel était le problème d’un vieux réveil hérité, d’une ancienne horloge à pendule, ou bien encore d’un rouage de montre à gousset, dont on lui avait confié la réparation, mais ce sans plus d’effort que de simplement poser son oreille sur l’engin et de se laisser pénétrer par les vibrations des ressorts qui trahissaient l’avarie."

"Les montres étaient comme des êtres humains,"

"disait-il,"

"il n’y en avait pas deux qui fussent totalement similaire sans qu’il n’existât un ensemble de ressemblances qu’il avait apprises par cœur, fort longtemps auparavant, et pour le reste, c’était sa sensibilité à l’égrainement des secondes qui lui permettait de travailler, car à une montre il parlait de la même façon qu’à un être humain."

"Nous aussi nous étions constitués d’engrenages et de mécanismes que certains s’employaient à entretenir et à réparer sans pour autant renier l’impénétrable part de mystère qui résidait en cette machinerie kantienne, et en nous aussi il se trouvait une horloge qui comptait une à une les secondes qui nous rapprochaient de la mort."

"Les secondes étaient l’une des rares choses que l’humain avait inventées, mais dont il avait presque immédiatement perdu tout contrôle ;"

"personne n’était jamais parvenu à en interrompre le cours, à en comprendre le fonctionnement."

"Il n’existait que soixante secondes différentes, or, multipliées par l’infini, on se rendait facilement compte du fait qu’il s’agît d’un laps de temps bien trop court pour l’analyser ;"

"une seconde, c’était un temps mécaniquement indivisible qui nous traînait à travers la vie avec la force vengeresse de la mort."

"Ingres n’avait pas non plus choisir d’être horloger ;"

"ç’avait été une révélation de son destin, une illumination surgie du désespoir que lui avait un jour inspiré le cours de sa vie, même s’il disait que c’était également quelque chose qui lui permettrait de mieux me protéger."

"Je ne me sentais pas en danger, mais je comprenais ce qu’il voulait dire, car je savais qu‘en matière d‘horlogerie et de mécanismes compliqués, il n‘y avait pas que ceux des réveils et des boîtes à coucou qu‘il avait vu s‘arrêter sans plus d‘explication qu‘en donnait le destin lorsque celui-ci ravissait une vie."

"Le but qu’il avait donné à sa vie à partir du moment où il l’avait enfouie dans les minuscules rouages du temps, avait été de pénétrer les secrets de ce dernier pour le comprendre, le trouver dans le monde d’où il puisait ses secrets, et identifier son langage afin d’en faire son allier, et d’en demander les grâces."

"Au fond le temps était exactement à Ingres ce que le chat était à moi ;"

"nous nous étions découverts, et nous comptions sur les secrets et les révélations de l’autre pour nous sauver de quelque chose de chimérique, mais dont nous connaissions l‘inéluctabilité."

"J’espérais pour lui, et même pour nous, qu’il arriverait bientôt le jour où il obtiendrait une réponse, car il était certain que l’on n'avait jamais vu homme plus dévoué à sa tâche ;"

"les journées entières qu’il passait dans le silence religieux de son atelier s’apparentaient à des jours de jeûne ou de profonde méditation, au cours desquels sa fantaisie créatrice serait devenue une inspiration sublime, un divin élan dans la contemplation duquel ses outils triviaux seraient devenus de véritables cierges."

"J’observais ces pompeuses messes avec inquiétude, car je savais que si c’était ainsi que mon père était heureux, je voyais également comme son état empirait très lentement, de jour en jour ;"

"il s’enfermait à double tour dans sa chapelle, et même moi, profane, y étais parfois interdite d’accès, il n’en sortait pas et s’acharnait de façon absurde à la fabrication d’une horloge à coucou, et il lui arrivait parfois même de s’obstiner à en faire une entière en une seule journée."

"Je ne m’en plaignais nullement, et je savais qu’il était des gens bien plus dévots par ailleurs, mais ceux-là, Ingres les méprisait, ne comprenant manifestement pas que le Dieu que louaient ces derniers, c’était la même chose que le temps dont il resserrait les vis et emboîtait les engrenages à longueur de journée."

"« Dieu,"

"disait-il,"

"n’existe pas, il n’y a que le temps, les aiguilles qui tournent depuis la nuit des temps, leur spirale nous prend dans ses illusions et raccourcit notre vie."

"Le temps, c’est la mort et Dieu en même temps, et je pense que s’il n’existait pas, nous serions tous Dieu."

"Te souviens-tu de Lapalisse qui disait de la mort de l’un de ses généraux, que cinq minutes avant sa propre mort il était encore vivant ?"

"Eh bien moi j’affirme au contraire que la plupart du temps, cinq secondes d’une existence suffisent à la garder en vie. »"

"Ses réflexions me laissaient perplexe, car la plupart n’avait pas de sens, et je désespérais de devoir corriger mon propre père sur quelque rudiment de logique, mais surtout il s’obstinait à croire en ses paroles comme en une vérité prophétique ;"

"il ne semblait envisager ni reconversion ni remise en question."

"En réalité, il était hanté à l’idée d’avoir perdu son temps durant toutes ces années où il ne s’était occupé que des horloges, alors qu’à l’inverse, le sentiment que lui avait toujours conféré ces mécanismes d’une précision apothéotique était celui d’une grandeur fulgurante, l’impression de se retrouver au cœur d’une montre comme au sein de l’univers, et que subitement le cours du temps se retrouvait entre ses mains, comme si sa volonté s’était faite divine et qu’il avait suffi d’un rouage placé différemment ou d’un ressort tendu d’une façon que les puissances universelles n’avaient jamais expérimentée, pour qu’il inventât un nouvel univers dont il aurait été l’ingénieur de la temporalité."

"Le soleil,"

"les nuages,"

"le vol des oiseaux,"

"le chant des bosquets de son enfance ;"

" tout du passé, du présent et de l’avenir, était dans le pouvoir insoupçonné de ses outils, et son espoir ultime était de, "

"peut-être après avoir exploré les entrailles de toutes les horloges du monde,"

"trouver l’essence véritable et épurée dont était constitué le temps, et arriver ainsi à isoler le secret engrenage des origines à déloger puis à remplacer par un autre qu'il aurait taillé à la seule mesure de ses espoirs, pour remonter le cours du temps."

"Ingres était un homme comme les autres ;"

"il aspirait à déloger Dieu lui-même, mais pourtant il faisait juste partie de l’insondable foule des mutilés de la vie qui n’avaient su vers où diriger leur sentiment de révolte, et qui n‘avaient trouvé que le ciel comme explication."

"Un vide dans sa maison et dans son cœur, et c’étaient les raisons mêmes de son existence qui avaient vacillé."

"Malgré tout Ingres savait que Dieu n’était pas une machinerie, et que ses fondements n’auraient su consister qu’en un assemblage d’engrenages dont il passait pourtant sa vie à dessiner les plans."

"J’hésitais parfois à lui parler, lui faire comprendre que tout cela était inutile, mais que serait-il resté de lui après que je lui aurais annoncé que ce qu’il cherchait n’existait pas ?"

"Heureusement, Ingres avait quelque chose d’autre, ce que je me serais aventurée à appeler un loisir s’il ne s’en était pas également servi pour remplir les rayons de son magasin."

"Mon père était également luthier."

"Des violons, des violoncelles, des guitares, ces bois précieux, savamment taillés et étudiés pour le plaisir de ses oreilles, relevaient d’une science au moins aussi énigmatique que celle des horloges, mais infiniment plus concrète, c’était en cela que la lutherie lui apportait une sérénité que l’étude et la fabrication du temps détruisaient avec un génie surnaturel."

"Lorsqu’il dessinait,"

"traçait,"

"découpait,"

"limait,"

"assemblait,"

"collait,"

"perfectionnait"

"...ces créations dont l’élégance n’avait rien à envier aux plus resplendissantes merveilles de la nature, il n’émanait pas de son atelier le moindre bruit, et comme il restait totalement silencieux pendant des heures où ne s‘entendaient plus que les caresses de ses outils sur les bois luisants, je savais qu’il venait de gagner là la paix qu’il n’avait toujours cherchée que dans les hautes strates de l’existence auxquelles il n’avait pourtant pas accès."

"Il ne voulait cependant jamais entendre parler de ce genre de mot, cela ne lui disait rien, l'éloignait des choses qu'il connaissait, et encore une fois il avait ses raisons ;"

"la vie était devenue de plus en plus chère tandis que la ville s’était agrandie, et puis il avait dû s’occuper de moi, c’était pourquoi la lutherie, dont il avait reçu un enseignement de la part de l’un de ses grands-parents étant plus jeune, était avant tout une ressource financière indispensable à organiser notre survie, car les horloges se vendaient de moins en moins bien, à mesure que la lassitude qu’avaient les gens de voir le temps dévorer leur avenir, était devenue un mode de vie."

"La musique avait, elle, ceci de particulier qu’elle se faisait intemporelle et laissait à l’imagination l’illusion qu’il pouvait exister une éternité dont les sensibilités étaient les garantes."

"Il était devenu coutume de croire ces dernières années, et je n’échappais nullement à cette tendance, qu’entrer en communication et se faire des affinités avec quelque chose qui nous dépassait, était un moyen d’échapper à la vie et à la mort, voire d’exister comme quelque chose d’autre que nous n’aurions même pas supposé possible si cette sensibilité ne s’était pas subitement révélée en nous."

"C’était ainsi que changeait le monde ;"

"certains voyaient leur salut en le temps qu’il avaient continué à contempler comme le bien le plus précieux de tout ce qui avait été hérité de notre histoire, d’autre le croyaient en Dieu comme la plus parfaite des inventions dont l’entendement s’était donné les moyens, mais en ces temps de profondes et inquiétantes convulsions dont nul ne pouvait prédire le devenir, la plupart avait choisi un art pour se transcender."

"C’était ainsi que d’orfèvre à magicien, Ingres était devenu un vendeur de rêve ;"

"il s’assurait que tous les instruments de musique dont il était le créateur passionné, fussent enclins à produire les accords des imaginations."

"Ses violons n’étaient pas que bois et colle ;"

"ils étaient âme et songe incarnés dans cette enveloppe féminine et naturelle, ils étaient nudité de la sensibilité et sensualité de la métamorphose."

"Lorsque nous parlions de ces petits êtres de matière et de son, Ingres avait beau me répéter qu’il en existait des bons et des mauvais, et que la qualité des instruments n’obéissait pas toujours au talent de leur maître, moi je continuais à croire que personne d’autre au monde ne savait confectionner de plus beaux organes de musique ;"

"peut-être que ses tentatives de s’approprier les secrets du temps étaient jusqu’alors restées des échecs, mais de façon certaine, il avait accédé au panthéon des dieux qui avaient su réveiller la musique."

"Son atelier était une caverne des origines, le lieu où naissait toute création musicale dont la nature n’avait aucune commune mesure avec les humains, et mon père était grand détenteur de ces savoirs sacrés, mais force était de reconnaître qu’en réalité il s’en servait à fort mauvais escient."

"Utilisées dans le sens où il cherchait déjà un moyen d’échapper au monde par le temps, les énergies passionnées qu’il déployait à façonner ses instruments l’auraient porté vers de grandes choses, bien que plus j’y réfléchis, mieux je me rendis compte qu'en réalité remonter le cours du temps n’était pas toujours du ressort de la musique."

"Il devait probablement exister une alternative à ce problème, et dès qu’il m’arrivait de me demander si mon père allait continuer pendant longtemps à disséquer les infinies enveloppes du temps, je me disais que si j’en avais connu la solution, j’aurais passé le restant de mes jours à la mettre en œuvre."

"Et puis, Ingres n’était pas que le concepteur de la musique ;"

"avant d’en faire son commerce et de satisfaire les fantaisies de ceux qui venaient lui acheter un violon ou une guitare, il lui fallait s’en assurer de la qualité, laquelle ne consistait pas, comme ce à quoi j’avais trop souvent tendance à me limiter à chaque fois que je découvrais les nouvelles lignes de l’une de ses créations, si gracieusement taillées dans la cambrure d’un dos de femme, qu’en sa régularité, la proportion de ses svelte lignes ou la brillance de sa peau, mais surtout en la douceur des gémissements qu’il produisait lorsque son archet venait en rencontrer les cordes."

"C’était toujours un grand spectacle pour moi lorsque Ingres se mettait à jouer ;"

"il n’était pas un grand technicien particulièrement talentueux, ce n’était pas ce qu’exigeait de lui son rôle dans la fabrication de la musique, mais au moins connaissait-il quelque manière de porter l’instrument, ainsi qu’un solfège dont il avait dû hériter du langage en même temps que le savoir-faire de la lutherie, qui lui permettaient de s’assurer de la bonne qualité des violons qu’il fabriquait, car il était évident que rien ne devait être laissé au hasard ou à la médiocrité dans si précieux et si respectable mécanisme."

"Cela n’avait rien à avoir avec l’horlogerie, mais je me demandais dans lequel de ces domaines il excellait le plus, lorsque le voyais déployer toute la douceur de la musique dans les rouages de ses boîtes à coucou, et toute la précision du temps à l‘attention de ses altos."

"C’était la plupart du temps des violons qu’il confectionnait, car il semblait que c’était l’instrument le plus envoûtant et le plus à même de faire oublier les inquiétudes auxquelles était confronté le monde alors tourmenté de toute parts ;"

"des violoncelles et des guitares, il n’en fabriquait qu’à la demande, ou bien il les réparait, mais il était bien plus difficile pour lui d’en jouer."

"Jouer de la musique n’avait jamais fait partie de son désir d’éternité ;"

"s’il continuait à affirmer que c’était les rouages du temps qui lui permettraient de le sauver une fois qu’il en aurait absolument compris le fonctionnement, il confessait également que la lutherie était en elle-même une secrète forme d’art."

"Musique, sculpture, peinture et amour de la précision et des formes les plus sensuelles se retrouvaient dans les ateliers des luthiers dont certains, qui avaient l’expérience la plus longue de cette instrumentalisation des éléments, disaient être capables de traverser les époques au moyen de leurs techniques ancestrales, et même de ressusciter le temps perdu en ajoutant quelque chose de personnel et d’énigmatique dans les instruments de leur création."

"C’était peut-être à la recherche de cette secrète âme des instruments de musique que s’était lancé Ingres, espérant ainsi ramener à l’existence ou au moins au souvenir toutes les choses qui émanaient des ouïes qu’il avait lui-même taillées, mais qui me restaient définitivement mystérieuses, car c’était évidemment du passé dont mon père refusait de parler, qu‘il s‘agissait."

"J’avais aussi l’impression que nous avions tous les deux la même espérance, que je ne fusse pas la seule spectatrice de ce flot d’accords et de gémissements qui remplissaient soudainement notre maison, car Ingres devait aussi se servir de ces essayages acoustiques comme d’une prière à l’attention de ce visage qui nous veillait à chaque fois que nous nous retrouvions dans cette pièce."

"Il lui arrivait même, une fois qu’il se sentait satisfait des vibrations qu’il avait délicatement prélevées dans son instrument, de lever les yeux vers ce portrait et de se plonger dans d’intenses pensées au cours desquelles il ne faisait probablement même plus attention à moi ; il se demandait si sa musique était parvenue à pénétrer le temps et à ressusciter cette mémoire qui nous contemplait peut-être."

 

"Je ne savais pas si elle recevait les pensées que nous lui adressions dès que nous croyions en quelque chose pour elle, mais ce dont j’étais certaine, c’est qu’elle n’était pas la seule à nous écouter."

"Cela faisait longtemps que j’avais remarqué les notes qui s’échappaient par la fenêtre et couraient dans les airs pour se fondre au bruissement de la rue, et souvent, c’était alors Viole qui les récupérait une à une et recomposait la mélodie dont les échos étaient venus trembler à la fenêtre de sa maison, là où était allongé le chat ronronnant de tant de sensualité."

"Je me demandais si dans ces moments-là il sentait ma présence et mes inquiétudes, et s’il s’en rappellerait lorsque nous nous retrouverions dans la nuit."

"Il ne ressemblait pas beaucoup à tous les autres chats que j’avais jamais vus par ailleurs ;"

"même dans la réalité où il se réveillait sur mon lit et où nous le ramenions chez sa maîtresse, il démontrait toujours une surprenante impassibilité, souvent immobile et regardant les choses passer avec une ennuyeuse lassitude malgré son corps exceptionnellement grand et puissant, et surtout il avait un visage très particulier, mal formé, ou au contraire trop humain et expressif pour celui d’un animal."

"Ses yeux qui semblaient toujours chercher les horizons de la nuit dont il était le savant maître, avaient l‘air de constamment s‘interroger sur le monde qui l‘entourait, comme si de celui-là il n‘avait jamais rien compris et qu‘il préférait rester dans le giron de sa maîtresse dont il avait hérité des prunelles."

"Lorsque je les voyais tous les deux de l’autre côté de la rue, je restais toujours les regarder avec toute la discrétion dont j’étais capable, puis je me demandais ce que cela signifiait ;"

"si Viole savait le secret de son chat, s’il lui arrivait aussi de l’entendre penser, ou bien si j‘avais été la seule à jamais l‘avoir découvert, inopportunément."

"Pourtant à chaque fois que je trouvais cette lueur en lui, et que je le voyais tourné vers nous, les oreilles tendues pour mêler les vibrations du violon à celles de son ronronnement, je ne pouvais m’empêcher de me convaincre de ce qui était en train de se passer dans son esprit ;"

"il entendait les prières de ces accords, il recevait nos pensées, celles que mon père espérait justement voir traverser le temps, et moi j’aurais voulu le supplier de les porter jusqu’aux ténèbres où aurait continué à exister ce visage qui nous contemplait toujours au travers de son portrait."

"Mais cela était certainement chose impossible ;"

"depuis le temps que ces cérémonies avaient lieu dans notre maison et que Viole et son chat avaient été en train de nous écouter, quelque chose aurait déjà pu se passer, et puis ce n‘était jamais que des séances d‘accordage au cours desquelles Ingres ne s‘était jamais rendu une seule fois compte que l‘on avait été en train de nous observer."

"Dans leurs reflets bleutés, les yeux du chat semblaient dire : « Je suis désolé, je ne peux rien faire. Peut-être qu’un jour, tu pourras. »"

 

"Je tenais cela pour dit ;"

"ce n’était ni une pensée qui m’avait traversé l’esprit au hasard, ni la parole sibylline d’un quelconque espoir, car je savais au plus profond de moi qu’il existait un lien entre le monde de la nuit que je connaissais, et le temps qu’essayait désespérément de retrouver mon père."

"C’était pour cette raison que je me croyais son unique espoir, et comme je ne savais pas de quelle façon arriver aux secrets dont le chat avait l’air de me cacher certaines ombres, je décidai d’expérimenter à mon tour les procédés qu’Ingres avait déjà mis en œuvre pour faire barrage au temps."

"Les temps, ce fut ce à quoi je travaillai en premier ;"

"en musique ils étaient à peu près la même chose que les secondes, à la différence près qu’ils avaient une valeur bien plus relative que la seconde qui divisait de manière incorruptible l’élan de toutes nos journées, car le temps contenait en lui-même toutes les notes et les contrôlait d’une bien plus audacieuse main que celle du destin."

"Je compris rapidement que si la musique avait un trait très intime avec la façon dont était organisé l’ordre du monde, l’ouverture qu’elle laissait dans le temps était bien trop étroite pour me permettre de le remonter, aussi étais-je aussi impuissante qu’Ingres face à ces pouvoirs censés selon certains, pouvoir nous soustraire à l’incertaine direction qu’avaient empruntée les destinées."

"Ingres avait confectionné un violon tout spécialement pour moi, aux proportions mesurées à partir de mes mains, et enduit d’un reflet qui reproduisait étrangement les senteurs baroques dans lesquelles je me sentais à mon aise, mais surtout au volute taillé avec une précision et une élégance dont il n’avait jamais fait usage, fût-ce pour fabriquer le coucou de l’une de ses horloges."

"Il me l’avait donné quelques années auparavant pour m’initier à quelques rudiments de solfège que j’avais essayé de développer par ailleurs, mais bien que l’instrument et sa musique fussent plus séduisants que ce à quoi s’était attendue mon âme d’enfant, le violon était une très difficile pratique qui m’avait coûté beaucoup d’énergie, aussi après que je fus inspirée par ces séances d’accordage et cet élan d’enthousiasme qui m’avait laissé croire que peut-être en jouant avec la corde des émotions je pourrais ressusciter au grand jour le secret monde que je n’explorais que la nuit, j’avais redécouvert avec une douloureuse obstination la pratique de l’instrument."

"Le solfège était une science aisée et des plus dures, dont l’exécution était parfaitement adaptée à l’esprit humain ;"

"il me donnait l'impression d’être un automate, une boîte à coucou remplie d’engrenages et d’une complexe machinerie lisant des notes et des rythmes pour en faire un temps qui coulait le long de mon bras et faisait grincer les cordes de mon instrument qui devenait alors une extension de mon corps entièrement monopolisé par les échos que décantaient les portées."

"Il était la science des rouages qui contrôlaient mon esprit, mais la musique était l’essence ce qui m’en libérait au contraire ;"

"il imposait à mes sens le roulement des notes et la division des temps en une série de coups de tambour qui résonnaient dans mon corps tout entier, mais la musique était ce qui me transcenderait bientôt et ne tarderait pas à entrouvrir les portes célestes de cet infini auquel moi et mon père aspirions."

"Je comprenais cependant quelle était la lourdeur de cette pièce inaccessible, et je savais désormais pourquoi mon père n’y accédait toujours pas, bien que cette direction semblât être la bonne."

"La musique était un puissant instrument, mais à l’évidence, les rouages qu’elle mettait en branle étaient bien trop importants pour déverrouiller les limbes dont elle évoquait l’existence."

"le temps depuis lequel je n’avais pas joué pesait sur mes épaules en plus de l’irrépressible hâte que j’avais de retrouver les éthers de la conscience, aussi était-il impossible de se concentrer et de tout se rappeler du solfège qui m’aurait permis de me hisser au-delà de ce corps dont j’avais justement désespérément besoin pour mettre à l’œuvre tous ces rouages qui rappelaient ce qu’il y avait de plus profondément humain en moi."

"Ce n’était qu’alors que je comprenais que les difficultés auxquelles je me confrontais n’étaient pas exactement les mêmes que celles que connaissait mon père ;"

"lui avait un peu de la technique sur laquelle tant d’autres comptaient également, mais il ne savait où irait son esprit une fois que le solfège l’aurait transformé en horloge, alors que moi j’étais encore incapable de me scinder comme il le faisait."

"Pourtant je me forçais encore et toujours à tenter cet impossible, et je m’y obstinais si bien qu’il n’y eut rapidement que mon esprit se raccrochant désespérément aux lambeaux du firmament que je déchirais en essayant de m’y hisser, tandis que mon corps se désarticulait et se perdait, les rouages se désaccordaient et la machinerie s’affaiblissait, perdant progressivement son rythme et sa puissance jusqu’au point où toute l’énergie que j’avais jusqu’alors déployée dans mes bras se trouva insufflée dans les vaines tentatives de me rendre assez légère pour me laisser porter par le flot des notes que je construisais puis déconstruisais ;"

"elles n’étaient en réalité plus que gémissements poussiéreux et grincements muets."

"Le solfège devenait un supplice, et lorsque l’âme avait absorbé toutes les ressources du corps, il n’était plus qu’un amas de plans vides de sens et impossibles à mettre en œuvre, de stériles compositions n’ayant guère plus de vie que de songe, avec en plus l’encre et les portées comme reflet de la prétention de quelque ancien génie d’avoir aspiré à mettre sur le papier ce dont seul l’esprit et l’imagination avaient été les détenteurs."

"J’essayais cependant de reprendre mon souffle et de retrouver quelques notes, mais tout était si faible que cette musique sans saveur ne pouvait porter d’autre nom que le bruit lui-même ;"

"j’étais tombée de si haut, autant des espoirs que j’avais placés en la redécouverte de ce violon et des savoirs que j’avais en solfège, comme des hauteurs que j’avais pensé pouvoir atteindre en prenant mon élan sur les balbutiements de mon instrument en lequel j’avais eu si confiance, que désormais j’étais épuisée au point de ne plus pouvoir quitter le lit."

"Je restais allongée, et je repensais à cette tristesse que j’avais de n’avoir pu aider, et de n’avoir trouvé par quel biais rejoindre ce mystérieux ailleurs."

"Cependant, alors que je me sentais sur le vertigineux point de tomber dans le sommeil, je me retournai vers le violon que je venais de poser à côté de moi, et lorsque je plongeai mon regard dans les profondeurs obscures des ouïes de l’instrument, je crus trouver là un bien singulier reflet."

"J’eus tout d’abord l’impression que dans le minuscule monde qui s’étendait au sein même des mystérieuses entrailles de mon violon, c’était le chat qui se trouvait avec ses grands yeux bleus qui me cherchaient à travers l’obscurité pour consoler mon désarroi, mais en réalité rien ne transparaissait dans cette fine embrasure de ténèbres."

"J’y voyais le sentiment de mon échec, ma honte et ma solitude dans cette effroyable situation où il était presque évident que plus jamais je ne m’aventurerais à jouer de la musique pour ne plus concentrer mes énergies que sur ce dont j’avais réellement le pouvoir, mais surtout il y avait le grondement de portes qui se refermaient."

"Je ne savais si cette vibration qui m’avait tout l’air anormale et inquiétante venait des tréfonds de l’instrument traumatisé, ou si c’était à nouveau mon imagination qui déformait le monde à sa guise, mais ce que j’entendais était bien le bougonnement d’un courant d’air qui s’essoufflait dans la nuit et s’arrêterait bientôt de gronder, dès que le couloir depuis lequel il avait été poussé se refermerait."

"Mon cœur se mit à battre à tout rompre, car j’étais certaine que ce souffle de nuit était le même que le flot aveugle et opaque que je sentais à chaque fois que je me rendais dans les prairies ombreuses du monde que je connaissais, et cela ne pouvait signifier qu’une seule chose ;"

"il se trouvait là un nouveau passage secret vers l’ailleurs que nous recherchions tous, et dont nous avions tous désespérément besoin, comme si la musique que j’avais tenté de jouer avait réellement déchiré un lambeau dans le firmament des artistes, et que de la sorte un passage s’était ouvert, permettant à cet air nouveau et inconnu, de s’écouler, faiblement, dans notre monde."

"Peut-être même existait-il dans cet ailleurs d’autres endroits que je n’avais pas explorés mais qui n’étaient pas pour autant aussi dangereux que ce que m’avait laissé craindre le chat, des endroits cachés par les incohérences de l’imagination, mais qui aurait recelé suffisamment de nostalgie refoulée pour permettre au vagabondage de déborder les frontières du temps."

"Je commençais à réfléchir à un moyen d’y emmener Ingres, pour qu’il trouvât la magie qui était nécessaire à son voyage, et qu’il ramenât à l’existence tous les songes qu’il avait laissé s’écouler par le passé, mais tout cela me sembla trop rapidement impossible à mettre en œuvre ;"

"pour remonter ce courant d’air chargé des vapeurs qui devaient être nocives à la conscience, il devrait user des mécanismes de la musique, et il lui serait trop difficile de se maintenir éveillé dans cet univers transcendé et de s’y mouvoir en même temps comme moi et le chat le faisions."

"En réalité, ce serait à moi de me charger de ce voyage, d’en repousser les frontières que je croyais finies sans jamais m’aventurer dans les recoins d’ombre, mais malheureusement je ne saurai précisément que chercher ;"

"je n‘ignorais pas le portrait qui nous regardait dans la maison, mais Ingres ne m‘en avait jamais parlé, je n‘avais pas tous les souvenirs que lui avait de cette chose, et je n‘étais pas certaine de pouvoir la retrouver dans le monde que j‘étais seule à connaître, car c‘était l‘un des commandements édictés par le chat : "

"« Tu croiras connaître ce monde jusqu‘à ce qu‘il réfléchisse et anticipe les mouvements de ton imagination. »"

"Reposée, je me rappelais la fois où il m’avait donné cette consigne comme une menace à l’adresse de quiconque aurait essayé de travailler les rouages du temps dans ce monde où les secondes pouvaient parfois se compter en millénaires ;"

"il avait également précisé qu’il était dangereux d’y croiser les songes de quelqu’un d’autre."

"Je me demandais toujours ce qu’il avait voulu dire par « dangereux », car rien de ce qui se passait là-bas n’avait l’air réel, on ne pouvait y perdre son temps, on ne pouvait y souffrir, et la seule carte en était l’imagination."

"J’inspectai la sensualité des formes de mon violon, et l’art dont il était l’œuvre me laissait perplexe ;"

"se pouvait-il que mon père y eût construit un passage vers cet ailleurs qu’il cherchait désespérément sans même en avoir conscience ?"

"De toute façon, je comprenais que quoi que représentât ce lointain espace pour une autre personne que moi qui était seule à pouvoir m’y promener en toute impunité, je n’avais pas à intérêt à l’y inviter."

"Tous ces mystères devaient rester intacts, tels que mon imagination les avait mis en place."

"Mais, il existait aussi dans les fentes courbées de mon instrument, une sorte de vapeur dont les volutes s’élevaient à moi comme les émanations d’un poison aux effets lénifiants."

"Entre envoûtée et hypnotisée par cette inquiétante sensation qui s’infiltrait si subtilement en moi que je n’en recevais ni odeur ni couleur lorsque je réalisais que la puissante et destructrice mélancolie qu’elle suscitait était déjà en moi, je découvrais le maléfice qui s’y trouvait enfermé."

"Ses ténébreuses tentacules puisaient leur énergie dans le monde de songes que je croyais alors si éloigné de moi que je n’en aurais rien eu à craindre, et puis elles s’étendaient jusqu’à moi et venaient étreindre mon âme, la couper de toutes ressources jusqu’à ce qu’elle s’asphyxiât, avant de me terrifier en ramenant à mon imagination le vide qui se trouvait après que cette créature qui semblait tapie dans l’ombre de l’ouïe se fut nourrie de ce que j’avais auparavant cru être son impénétrable intimité."

"Je me rendais compte que dans sa nudité, l’esprit était une incompréhensible et obscure mélancolie sans fond, d’une noirceur telle que je m’en trouvais subitement terrifiée avant de m’en détourner ;"

"moins par les instincts de survie que cette chose monstrueuse issue de l'inconnue n‘avait pas eu le temps de s‘accaparer, qu’à cause de la subite terreur que j’avais eu d’y être aspirée à tout jamais."

"Mais même lorsque je ne fus plus en face de cette source de vide, je sentis en mon sein un douloureux abattement dont le poids n’avait pas d’égal parmi tous les autres sentiments de tristesse dont j’avais jamais pu faire l’expérience, et alors, portée sur le cours du temps dont le lit semblait s’être brutalement vidé avec une incroyable soudaineté, je me trouvais dans une sorte de cauchemar où mon existence n’avait plus d’autre solution que de se tourner vers l’avenir, mais ce que je voyais alors ne consistait qu’en ce même champ de vide, de désolation et de désespoir que j’avais déjà cru apercevoir depuis le recoin de mon esprit terrassé de peur par la grandeur de ce qu‘il avait approché."

"Je ne m’y trompais cependant pas ;"

"ce n’était plus dans les rêveries que m’avaient inspirées les entrailles de mon violon que je me trouvais, mais bien dans ma chambre, assise à mon lit et éclairée des rayons du soir, blottie contre moi-même comme pour me défendre d’une omniprésente menace que je sentais, et dont j’étais persuadée d’entendre le lugubre grondement partout autour de moi, alors qu’il n’y avait que le silence vespéral et les lointains grincements de la ville."

"Recroquevillée, j’étais effrayée de la même façon qu’un animal venant d’échapper de justesse aux griffes de son prédateur, geignant encore de son traumatisme."

"Pourtant je venais à peine de comprendre ce dont m’avait averti le chat, car il me semblait désormais que c’était bien là que se trouvait le danger de ce monde auquel j’avait essayé de me rendre par un moyen dont je n’avais pas le pouvoir."

"Perdu dans ses mécanismes qui ne lui avaient rien laissé apercevoir, l’esprit s’était laissé surprendre par ce qu’il ne connaissait pas, et la pénombre l’avait débordé, là où Ingres aurait éclairé le passage à la lumière de sa musique."

"Cette expérience n’avait cependant pas été aussi néfaste que ce qu’était en train de crier mon âme tandis que le calme revenait en moi et que l’ombre du violon s’éloignait à mesure que les rayons du soleil étirait la silhouette des immeubles au dehors ;"

"j’avais désormais un but à mes voyages."

"Après que mes énergies furent recouvrées d’elles-mêmes, je me levai, plus étourdie encore que les rares fois où j’avais essayé de m’en aller durant l‘éveil, puis je reconnus lentement les éléments de ma chambre que ma lumière de chevet éclairait de jours et d’ombres auxquels je n’étais nullement habituée, dont le grand miroir qui me faisait face de façon inquiétante."

"Dans l’armoire, je remis le violon que j’avais été reprendre avec prudence, comme si j’avais subitement pris conscience de la présence du monstre qui se trouvait à l’intérieur, désireuse de ne plus y toucher avant d’avoir trouvé le fin mot du secret qu’il recelait, ainsi qu’un moyen de l’affronter."

"Ce soir-là, pour la première fois depuis que j’avais cessé d’être une enfant, non seulement je passai ma nuit toute entière dans un profond sommeil alors que je n’avais jamais eu autant envie de retourner dans le monde où veillait le chat avec lequel je me serais longuement entretenue au sujet des étranges sentiments qui m’avaient assaillie depuis les gorges de mon violon, mais en plus je fis un rêve."

"Plus précisément qu’un rêve, ce fut un souvenir qui me revint spontanément, et bien que ce ne fut que de nombreuses heures après mon réveil que je m’en souvins assez clairement pour pouvoir en noter le déroulement et le ressenti sur le coin d’une page, je me rendis rapidement compte qu’il était pour moi d’une grande importance, car il s’agissait d’un songe qui portait de nombreux espoirs, des débuts de réponse pour éclairer les endroits que je ne connaissais pas encore, et dont le chat ne m’avait rien dit, probablement pace qu’il avait déjà su avant moi que j’avais ce savoir, mais qu’il y avait juste la mémoire qui m’en faisait défaut."

"Sûrement cette nuit-là, mon esprit était-il trop enhardi à revenir dans ce songe, pour repartir de l’autre côté de la nuit."

"En réalité, il s’agissait du souvenir de la toute première fois où j’étais sortie de moi, non pas celle où ma curiosité m’avait guidée vers la grange où j’avais fait la rencontre du chat, mais bien la toute première, dont ma mémoire n’avait par la suite gardé suffisamment de trace pour en rapporter le souvenir du côté de la réalité ;"

"la fois où, tout à fait paniquée de ne rien reconnaître de mon environnement et de m’y voir presque flotter dans les airs éthérés de cette grande nuit claire, je m’étais mise à courir droit devant moi en criant de toutes mes forces avec l’espoir que quelqu’un me reconnût, mais sans que jamais je ne me rende compte que j’étais absolument seule dans ce monde auquel je n’avais rien compris."

"Cette nuit-là, je venais de faire ma rentrée à l’institut, et c’était probablement pour cette raison que ma mémoire était restée accrochée à mon uniforme, mais malgré la noirceur et la légèreté du tissu, j’avais continué à me distinguer dans la nuit, comme si j’avais pu tout embrasser de ce qui se trouvait autour de moi, et sur moi, et dans le même temps en sentir la transparence et l’apesanteur de l’air glisser sur mes jambes."

"J’avais couru jusqu’à ce qu’à ce que cet air en lequel je n’avais pas eu confiance et que j’avais cru être en train de me ravir au monde qui était réellement le mien, se substituât à de grandes herbes enrobées de ténèbres qui alourdirent mes pas, mais ne m’empêchèrent nullement de continuer à courir pendant une heure ou deux,"

"si bien que lorsque je remarquai que le ciel était resté insensiblement le même et que l’horizon prenait toutes les formes nécessaires à me perdre dans les prairies qui bruissaient de la même façon que dans les plus lointains souvenirs que j’avais de la période précédant l’urbanisation de l’endroit où je vivais, je m’arrêtai à proximité d’un rivage où le silence était tel que je pouvais à nouveau sentir mon cœur battre dans la nuit ;"

"non pas de peur, mais d‘exaltation, car je venais de comprendre quel était cet endroit."

"C’était juste comme si je m’étais promenée dans un monde fait de mon inconscient, une sorte de rêve infini."

"Je m’allongeai dans l’herbe, et je m’élevai dans les airs sans autre effort que celui de m’imaginer plus près encore de ces étoiles dont je contemplais le singulier éclat avec un ravissement d’autant plus délicieux que c’était par ailleurs un luxe que la ville aux lumières agressives n’autorisait jamais."

"Tout était si facile et impuni dans la volonté d’une enfant comme celle que j’étais alors, que si j‘avais désiré y rester quelques siècles, ma conscience s‘y trouverait probablement toujours, car quelque chose m’inquiétait vaguement dans ce monde que j’avais cru infiniment amusant et libre dans l’espace de quelques instants ;"

"je pris pour la première fois conscience du fait qu’il m’était inconnu, et que j’en étais une étrangère, aussi je renonçai aux étoiles dont la splendeur aurait assouvi d’inspiration le plus grand des génies humains, et je me retournai vers les ombres qui tournoyaient quelque part derrière moi."

"Je désirai repartir, reprendre la direction de cette tâche de couleur cyan qui poignait derrière les paysages distordus que je venais de traverser, mais avant de me laisser aller à cette volonté, je fus éblouie par la monstrueuse abysse de ténèbres qui s’ouvrait juste à côté de moi, à l’entrée d’un sombre sous-bois que formaient la voûte de quelques branches tortueuses et dont les griffes semblaient, par ce qui me semblait être une saisissante illusion, se courber dans ma direction."

"Un hurlement plus tard, je me rendais compte que cette créature qui gardait les frontières du monde rempli de ténèbres venait de s’en prendre à moi, et à la force de toute la terreur de mon être, gonflée par le violent désir de me retrouver aussitôt dans le lit où avait commencé ce véritable cauchemar, tout s’arrêta."

"Seul un large crissement accompagna le prodigieux bond que je fis dans les dimensions de mon esprit, le long de ce minuscule fil invisible qui se tordait dans tous les sens et sur lequel semblait s’être accumulée la poussière des étoiles, et lorsque je me réveillai, j’étais en uniforme, dans mon lit défait, et mon cri avait réveillé mon père qui, se trompant pour la première fois à mon sujet, avait cru que j’étais toujours une fillette dont les cauchemars méritaient consolation, et était venu me serrer dans ses bras."

"Il me sembla ce soir-là qu’il était si ému d’avoir pu accourir à temps pour s’occuper de ma détresse, qu’il ne remarqua ni le fait que je m’étais endormie sans même me dévêtir, ni le haut de mon corps dénudé ;"

"il avait juste plongé ses yeux noyés de larmes dans ma chevelure, et tandis qu’il était resté répéter dans la nuit qu’il m’aimait et qu’il ne m’abandonnerait jamais, moi je lui avais raconté le mauvais rêve que j’avais fait."

"Il y avait Maman dans la voiture, et Papa dans les flammes, et moi j’appelais au secours, mais personne n’était jamais venu."

"De l’autre côté, je ne pouvais plus m’empêcher de sentir la moiteur de ma peau dénudée dans la nuit, et de penser à la chemise, retenue prisonnière sur la branche d’un autre monde, et dont la blancheur devait désormais battre dans l’obscurité du plus lointain endroit où je ne m’étais jamais aventurée ;"

"au-delà du monde, là où même les espoirs de l’inextricable masse de ceux qui avaient perdu la foi, ne pouvaient s’imaginer être, mais surtout demeurer."

"Le sublime était ce dont les artistes étaient capables, mais moi je baignais dans les eaux éthérées auxquelles goûtaient parfois leurs rêves les plus insensés."

 

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