Le Dangereux Univers des Hommes

Le Dangereux Univers des Hommes (1/3)

Le Dangereux Univers des Hommes (2/3)

Le Dangereux Univers des Hommes (3/3)

 

"La ville avait fini par se tasser dans le temps qui s’était écoulé, morne et grisâtre, en découvrant les pierres sous les revêtements de ciment, et comme plus personne ne faisait rien pour stopper cette érosion, je me disais qu’immanquablement, tous ces bâtiments finiraient par redevenir poussière en emportant dans leurs gravas les habitants qui avaient cru demeurer en sécurité dans cette ville qu’ils avaient bâtie de leurs propres mains."

"D’ici là, lorsque la pluie aurait fait débordé les gouttières, que le vent aurait fait tomber toutes les fenêtres et qu’il n’y aurait plus eu qu’une armée d’âmes exilées à parcourir les trottoirs, ma maison aurait encore eu le temps de survivre, sûrement invisible pour tous ceux qui auraient choisi de rester vivre dans ces lieux désolés qu’il avaient cru être leur terre promise à une lointaine époque dont ils n’auraient plus le souvenir,"

"mais demeurant toujours dans le cœur de la vieille dame que je serais alors."

"Lorsque je me mettais à la fenêtre de ma chambre et que je regardais tous ces toits sur lesquels il n’y avait guère que les oiseaux pour aller se promener, je continuais à me promettre qu’il y avait quelque part la moindre raison pour qu’il arrivât un jour où je ne pourrais plus vivre dans cet endroit dont je connaissais pourtant tous les secrets, l’ombre des collines qui s’étaient effacées sous l’asphalte, et l’insoupçonnée verdure qui frémissait encore derrière le vrombissement de tous les moteurs ;"

"tout cela continuerait d’exister quelque part dans un univers dont ils n’avaient jamais eu conscience, tant que je serais là pour en protéger l’entrée du passage, même si j’avais moi-même perdu le moyen de m’y rendre depuis le jour où j’avais cessé d’être une petite fille."

"Pour le monde qui m’avait pris en lui, l’adulte que j’étais devenue avait simplement perdu ses rêveries mais en réalité c’était quelque chose de bien plus complexe et dont je dissimulais le bouleversement à Ingres."

"Lui s’en était accommodé bien mieux que moi, et cela l’avait même fait sourire d’avoir de nouveau une femme à la maison ;"

"il se savait étranger à tous ces phénomènes car cela faisait si longtemps qu’il était devenu l’une de ces grandes personnes, qu’il était désormais pratiquement impossible de l’imaginer sous une autre forme."

"Cela était certainement dû au fait qu’il n’existait à ce jour plus personne qui eût pu rappeler la mémoire de cette jeune personne qu’il avait été, et que par conséquent celle-ci avait totalement cessé d’exister, autant dans la réalité que dans les mémoires."

"En ce qui me concernait, l’enfant que j’avais été vivait toujours quelque part, non pas en moi, mais en la mémoire d’Ingres qui continuerait probablement à en entretenir le souvenir, mais s’il devait arriver le jour où il ne serait plus là pour me le rappeler, alors je serais entièrement et irréversiblement devenue une grande personne."

"Irréversiblement, car malgré tout j’avais toujours le sentiment d’avoir quelque part dans mon cœur le pouvoir de revenir dans le temps et de ne faire plus qu’une avec cette enfant dont l’ombre resterait dorénavant sur le seuil de ma mémoire désolée de ne plus avoir le temps de s’occuper d’elle ;"

"c‘était un pouvoir dont je croyais posséder toute la connaissance mais dont je ne daignais me servir pour un obscur motif qui m‘échappait à moi-même car je ne voulais pas m‘avouer qu‘il n‘était pas réel, et que mon existence avait finalement été happée par les forces contraires de l‘avenir et de la cité, comme tant d‘autres vies triviales."

"D’autres parts, je concevais difficilement qu’Ingres, qui s’était pourtant lui-même vu emprisonné par cet inquiétant monstre de bitume et d’incertitudes, eût pu cessé d’exister à un moment ou un autre de ma vie ;"

"il n’était ni la personne qui construisait des horloges à coucou et réparait des violons, ni mon mortel géniteur, mais l’éternel gardien de l’uchronie dans laquelle il m’avait créée, et dont il était le seul ingénieur de la temporalité."

"La perte de mon irréalité, mon arrivée dans le monde, c’était le fait de son horloge qui s’était déréglée, premier signe de sa faiblesse qui ne tarderait désormais plus à lentement investir son corps tout entier, puis son âme, jusqu’à ce qu’il disparût totalement, dans un temps dont je n’avais pas encore une idée tout à fait exacte."

"Lui prenait cela avec détachement et humour, mais en ce qui me concernait, je mesurais pour la première fois de ma vie quel serait le monde où j’aurais été condamnée à vivre seule."

"Le temps n’avait pas fait qu’encombrer les gouttières et découvrir les murs de la ville, il avait aussi alourdi les traits de mon visage et quelques mois avaient suffit à faire une réalité de cette idée que je n’étais plus une fillette, aussi n'était-ce plus sans risque que j'appartenais au monde,"

"car si l’innocence et la fragilité d’une fille étaient ce qui la protégeait aux yeux des personnes qui le peuplaient, sa fatale appartenance aux rouages du temps la rendait également complice de tout ce qui la rendait attrayante aux regards des personnes les plus mal intéressées."

"Ce n’était pas que pour ma propre image que j’étais devenue méconnaissable en face de mon miroir, mais également pour la foule des étrangers que je pouvais croiser dans la rue ;"

"autrefois je les regardais avec curiosité et parfois sournoiserie et en retour ils me voyaient, mais désormais je cherchais à m’esquiver à leur passage, et c’était eux qui me scrutaient, essayant de deviner par ma seule apparence qui était cette inconnue qui venait de surgir de l’irréalité de l’enfance, et à ce sujet il n’y avait guère que de ceux qui me reconnaissaient de vue, que je n’avais rien à craindre."

"A nouveau, le rapport de force s’était inversé, et j’avais le révoltant sentiment d’être retombée, soumise à ces regards et à ces mains qui sortaient du vide pour prendre ma personne et la toucher dans toutes les dimensions ;"

"j’apprenais alors quelle était cette désagréable sensation d’avoir un corps rejeté de toutes parts, et qui était d’autant plus difficile à comprendre qu’après la disparition du passage vers l’Eurythmie, je passais à l’intérieur de celui-là un temps beaucoup plus long et essoufflant qu’auparavant, si bien que, privée des ressources dont s’était autrefois servie mon âme pour se sentir inatteignable,"

"je me sentais faible, vulnérable, ne fût-ce que sur les courtes distances que j’avais à faire pour me rendre de la sortie de l’institut à chez moi."

"Le temps avait passé, et bien que l’école ainsi que tout ce qui j’y apprenais ne fût nullement épargnée par ces changements, le miracle tant attendu ne se produisit jamais, et je continuais à être l’élève à la fois ennuyeusement excellente et excellemment ennuyée. "

"On s’en inquiétait d’autant plus que cette situation n’était plus tenable ;"

"les années avaient passé, j’avais continué à regarder cela avec le même détachement qu’Ingres lorsqu’il me voyait grandir, et bien qu’il me restât encore quelque temps avant de déclarer la situation alarmante, on me dépêcha de penser à l’avenir."

"C’était quelque chose qui ne m’effrayait pas réellement, mais la complexité en était telle que je mis longtemps avant de comprendre qu’en réalité je n’étais nullement adaptée à la vie dans le Chaos ;"

"c’était dans l’Eurythmie que j’aurais dû me trouver, là où le temps ne s’écoulait nullement et où la solitude était source de toute inspiration."

"Je réalisai que j’avais été dupée par quelque chose qui me dépassait, comme si j’avais perdu au change et qu’en mettant en péril la promesse de retourner un jour dans l’Eurythmie, je m’étais constituée prisonnière de ce monde qui avait juste exigé ma présence, sans promesse ni contrepartie ;"

"je me maudissais de m’être abandonnée sur ces rivages où les courants étaient trop forts pour que je pusse les remonter."

"Le soir où j’étais rentrée à la maison en racontant à Ingres avec une ingénuité toute feinte à la mesure de sa sensibilité et de la peur qu’il avait de me perdre, qu’un inconnu en imperméable était resté dans l’ombre d’un porche mais avait posé sa main sur mon épaule en me demandant si je voulais bien me laisser accompagner jusque chez lui pour voir quelque chose de fascinant, le sang de mon père ne fit qu’un tour et je le vis si tourmenté et en colère à la fois que je regrettai presque cet élan de manipulation que j’avais mis en œuvre uniquement afin de dédramatiser ce qui venait de se passer."

"Je ne lui voulais pas de mal, mais le fait était que j’avais l’impression de le voir plus isolé encore que moi de la réalité, et que par conséquent il n’était pas nécessairement évident pour lui de prendre conscience de la dangerosité que cela représentait pour une jeune femme comme moi d’exister dans un monde comme celui-là, aussi tenais-je à lui montrer sans ambiguïté quelle était l’ampleur du danger qui allait désormais peser sur moi à chaque instant, et peut-être quelle serait la peur que cela engendrerait une fois qu’il ne serait plus là pour m’écouter, et me protéger."

"La réaction ne se fit nullement attendre ;"

"Ingres fit tout ce qui était en son pouvoir,"

"il imposa,"

"exhorta,"

"se débattit,"

"fit valoir sa qualité d’autorité paternelle, puis enfin me montra toute la tendresse dont il était capable afin d’obtenir l’apaisement dont il avait besoin, et ce fut ainsi qu’il obtint de venir me chercher tous les soirs à la sortie de l’institut."

"A cela j’apportai la condition qui contourna l’angoisse que j’avais eue depuis mon enfance et qui, elle, ne m’avait nullement quittée, et il fut convenu qu’il aurait toujours une trentaine de minutes de retard sur l’heure de la fin réelle des cours."

"J’entrai alors dans une période qui resta dans ma mémoire comme celle d’une transition d’un inconnu vers un autre, une période exceptionnelle mais très courte, durant laquelle j’eus le sentiment d’avoir le contrôle de mon univers tout entier, de sorte à ce que rien ne pût m’effrayer, me faire douter ou même me rappeler l’Eurythmie dont le souvenir s’enterrait petit à petit sous les certitudes que j’amassais, nécessaires, dans le but d’affronter le monde ;"

"ce qui, à l’âge auquel j’accédais alors, avait encore un semblant d’air de possibilité."

"Ingres vint me chercher tous les soirs avec son retard habituel qui me comblait, et jamais de ma vie je n’avais eu le sentiment d’être aussi bien auprès de lui seul, mais je crois que cela n’était pas fait pour durer, car il arriva bientôt le jour où il ne put venir me raccompagner jusqu’à la maison, et où je reçus la consigne de le rejoindre au magasin."

"Situé à deux rues des plus hauts bâtiments de fonction du centre-ville, le magasin d’Ingres demeurait toute la journée dans l’ombre des tours de verre, à l’exception du soir, lorsque les rayons orangés se courbaient par-dessus les toits des plus hautes barres d’immeubles, si bien qu’il régnait à l’intérieur de sa boutique une ambiance chaude et rassurante lissée par les grandes lettres rouges de la vitrine."

"La douceur de la soirée et la présence d’Ingres semblaient ne faire plus qu’un lorsque je franchis le seuil de son magasin, ce qu’en fait je n’avais pas fait depuis de nombreux mois, temps depuis lequel s’était également renforcée l’odeur amère de la colle de lutherie qui s’insinuait entre les pièces des violons qu’il venait de mettre en rayon."

"Contrairement à son atelier de la cave de la maison où tout était rouages, poussière et recyclage, cet endroit empestait le neuf et luisait depuis le moindre recoin, jusque sur la glace des métronomes qu’Ingres prenait toujours le temps d’astiquer avant de fermer son magasin."

"De son visage étrangement déformé par la sagesse et de son dos voûté par le travail, émanait une étrange confiance, une sympathie que je ne lui connaissais pas par ailleurs, comme s’il avait eu une gratitude certaine à exprimer envers ses clients, ou comme si c’était le vide dans ses rayons qui lui avait inspiré ce sourire complice et professionnel à la fois."

"J’étais toujours surprise en entrant dans sa boutique, de voir que le nombre des instruments qu’il avait vendus dans la journée ne baissait jamais, et que les bagages dans lesquels il ramenait à la maison ceux dont on lui avait confié la réparation ou le perfectionnement, continuaient à se compter en si grand nombre qu’il lui arrivait de ne pas avoir assez de bras pour tous les emmener en un seul voyage."

"Il semblait que la musique s’était imprégnée dans le cœur de ce monde profane en décadence, et que mon père tenait là l’affaire la plus rentable de la ville, bien qu’il entretînt continuellement ses apparences modestes qui seyaient à la perfection à son statut d’artisan, et j’aimais à me dire que si l’un des derniers luthiers des lointains alentours n’avait pas été mon père lui-même, le monde entier se serait tourné vers un autre salut que la musique."

"J’apparus à l’entrée de son magasin où je restai un moment à tenir la porte entrouverte, partagée entre la fascination que m’inspirait cet endroit aussi luxuriant qu’une forêt de songes et la tintement d’une cloche qui venait d’annoncer mon arrivée comme la dernière cliente de sa journée."

"Ce fut cette dernière comparaison qui lui apporta un nouveau sourire d’autant plus franc que j’arrivais justement au moment où il terminait de nettoyer son dernier rayon ;"

"il se redressa alors, essuya son front puis soupira en jetant sa serpillière sur un coin du comptoir où la petite caisse certainement plus vieille que moi, était déjà refermée."

"Ce ne fut qu’en retournant vers le fond de sa boutique afin de refermer la porte de l’entrepôt à l’entrée duquel il avait laissé les sacoches des instruments dont il allait devoir s’occuper, qu’il me salua et me demanda si j’avais passé une bonne journée ;"

"cessant de penser aux tourments qui rôdaient dans la rue gonflée des foules pleines d’inconnus, je souris à mon tour et lui répondis que je ne pouvais pas en avoir eu une meilleure que la sienne, ce dont il se plaignit de la banalité."

"Je le regardai réunir ses affaires tandis qu’il me demandait de prendre avec moi l’encombrant étui d’une guitare, avant de rejoindre son comptoir où il se saisit du trousseau de clefs, mais dans cette attitude esquive et légèrement gênée, j’avais l’impression de rencontrer un sentiment nouveau chez mon père, comme si cela lui pesait que tout se passât aussi bien entre nous deux."

"Je le suspectais de regretter le temps où j’étais fragile et lui peureux, et où cette faiblesse que nous partagions nous rapprochait dans le silence ;"

"désormais tout était devenu explicite entre nous, nous ne nous contentions plus seulement de nous écouter parler tout seul l’un et l’autre et de croiser nos regards pour nous dire ce que nous avions au fond de nous tandis que nous nous racontions nos journées, car il fallait également que nous nous rappelions qui nous étions pour l’autre."

"Il semblait que ma transformation avait simultanément déclenché en nous deux cette prise de conscience du fait que nous étions fragiles et que le destin s’aiguisant à chaque instant dont nous avions pris le parti de ne pas nous informer, nous séparerait peut-être plus tôt que ce que nous croyions ;"

"aussi nous fallait-il nous assurer à tout moment que nous étions là, et que contrairement à ce que nous nous étions laissé deviner auparavant, nous pouvions compter l’un sur l’autre."

"Nous repartîmes pour la maison, mais alors que nous étions sur le chemin, j’observai le sourire d’Ingres se transformer en une sorte de moue nerveuse, un chagrin qu’il taisait lui crispait les lèvres, et je devinai qu’il désirait me dire quelque chose qu’il n’osait prononcer."

"Peut-être avait-il été sur le point de me parler pour la première fois."

"La nuit tomba d’autant plus rapidement que nous marchâmes longuement au travers de la ville pour rejoindre notre maison, à moins que ce fut la soudaineté avec laquelle tombait l’obscurité qui laissa s’insinuer en moi l’impression que nous mîmes une éternité à franchir le centre-ville,"

"mais la présence de mon père me rendait de toute façon imperméable à tous les dangers que je sentais nous guetter depuis la pénombre de ces quartiers sinistres ;"

"dans le giron de mon père j‘étais aussi invincible qu‘un fœtus dans le ventre de la mère."

"De l’autre côté de cette paroi translucide où filtraient tous les sentiments, je ressentais le danger auquel s’abandonnait la ville dans la nuit, et la métamorphose du monde des hommes était totale dès que le soleil cessait de les veiller."

"Nous arrivâmes dans la rue de notre maison, mais alors que nous étions sur le point de mettre le pied sur le seuil de notre porte, le choc qui serait le premier bouleversement de mon existence, surgit de derrière nous."

"Le sort semblait avoir frappé un nouveau coup avec force ironie ;"

"c’était la voiture des voisins ayant les animaux en horreur qui avait écrasé le chat."

"Le poids de la sacoche me pesait encore sur le bras, mais la douleur qui m’écrasa la poitrine et me retourna l’esprit fut beaucoup trop vive pour que je me sentisse de ce monde ;"

"le tonnerre grondait sur l’Eurythmie, et le vent venait de souffler la précieuse âme de mon mentor."

"Jamais le souvenir de mon propre univers n’avait été aussi fort en moi, mais c’était dans sa dernière convulsion, impulsée dans le vide qu'avait laissé le départ du chat, que son choc m’avait atteint, effondrant dans son ombre le seul passage que j‘avais jamais su emprunter, celui de mon sommeil, et dont le chat avait toujours été le garant."

"Cette longue traînée rouge qui étalait son âme sur l’asphalte, c’était l’empreinte laissée par l’éboulement du plus profond désespoir ;"

"la mort du chat sonnait la fin du monde, mais la fermeture de l’Eurythmie m’annonçait ma propre fin."

"Comme pour combler cet éboulis de songes, Ingres glissa sa main sur mon épaule, et je sentis alors le frisson de tout mon corps froid et gelé que je réinvestissais malgré moi, celui-là même qui avait pourtant semblé prêt à se désinvestir de mon esprit une dernière fois pour retourner dans l’Eurythmie et garder un dernier fragment du précieux fil argenté."

"Un instant auparavant, j’avais été sur le point de m’effondrer de chagrin et de mourir dans le sillage sanguinolent laissé par le chat, mais par sa main, Ingres venait de reprendre le contrôle de mon existence et me retenait désormais dans le Chaos."

"L’enfance venait de se dissoudre dans les courants d’air qui parcouraient mon corps, car pour la première fois je me retrouvais entièrement dans le monde vaste et inconnu de la réalité où comme tous les autres êtres j’allais devoir trouver le tribut à payer pour justifier mon salut."

"Froide et triste, cette solution m’éloignait définitivement de mes rêves, car ce n’était pas seulement un ami de toujours que j’avais perdu, mais le tuteur de mon propre esprit ;"

"en un instant les trésors de mon enfance disparurent et j‘oubliai le chat que j‘avais rencontré sous la grange, nos errances, ses enseignements, et même tout ce qui appartenait à l‘Eurythmie."

"Vidée jusqu’au plus profond de mon âme, je me sentais désormais seule au monde, avec dans ma mémoire le chat que j’avais tenu dans mes bras et dont les ronronnements m’avaient consolée à chaque fois dont j’en avais eu besoin, comme si la main qui s’appuyait sur mon épaule était déjà celle d’un mort."

"Je respirais de plus en plus difficilement ;"

"l’air de cette nuit qui commençait dans le malheur était un poison, une vermine que je respirais pour la première fois et qui s’insinuait dans mes poumons comme dans mon esprit en n’y laissant que glace et désolation, exactement comme si la mort était restée rôder autour du vide qu’avait laissé le chat dans la brutalité de sa mort, et qu’en apercevant la cicatrice que venait de me laisser ce choc elle avait décidé de venir s’emparer de moi."

"Je tremblais légèrement, je ne sentais plus qu’un souffle dans mon corps, et ma vue se troublait par la faute des larmes qui s’accumulaient à la surface de mon visage, si bien qu’il n’y avait plus que mon ombre coulant sur l’asphalte rougie pour me rappeler que j’existais."

"Ingres était désolé, mais il restait sur place, s’éloignant de moi à chaque instant où la peur le retenait de me rejoindre ;"

"ce fut la dernière fois que je sentis la présence de mon père, et il me manquait déjà."

"Quant à ma vue, elle ne redevint jamais normale."

"Le tourment que me causa la brutale disparition du chat fut pourtant bien moindre en comparaison de la souffrance qu’elle infligea à sa maîtresse ;"

"c’était un enfant que Viole avait perdu, et le vide dans son cœur était désormais aussi grand que celui qui emplissait le nôtre, à Ingres et moi-même."

"La première chose à laquelle elle pensa une fois que la peine fut passée, ce fut de lui donner une sépulture, afin de permettre à son corps de se fondre à la terre et de retourner à l’univers, et à cet effet elle connaissait un petit endroit de la ville non loin de chez nous, où le bitume n’avait pas encore tout à fait éradiqué la nature des anciennes prairies ;"

"il s’agissait d’un petit parc entre deux quartiers, un coin de verdure dont il fallait profiter de la sérénité avant que le béton n’y fût coulé en masse."

"On l’enterra un samedi matin de début d’automne, au pied du chêne dont l’âge témoignait de l’ancienneté et de la sagesse de ces terres dont la fertilité accorderait peut-être une seconde vie au chat, et en souvenir de cette existence dont même Viole ignorait le numéro, car nul n’était sans savoir que tous les chats avaient sept vies, celle-ci déposa un gisant orné d’une photographie de cet être respectable dont nous retrouverions sûrement la trace dans une autre vie."

"Si Viole s’était permise ce luxe, c’était que l’endroit était aussi peu fréquenté que méconnu, et elle ne craignait pas que l’on vînt profaner la tombe de son protégé, car tout ce qui importait dans ce geste était que son âme reposât en paix quelque part ailleurs."

"J’étais étonnée de l’aisance avec laquelle elle parlait de ces choses-là, comme si ç’avait été une véritable religion pour elle, ou qu’elle aussi avait autrefois voyagé dans l’Eurythmie, et pourtant, me rappelait bientôt Ingres, c’était quelque chose qui faisait partie d’elle, ce n’était pas la première fois que nous l’entendions donner ces sacrements, car elle était très proche de la mort elle-même."

"Tandis que Viole priait pour qu’il y eût une autre vie pour son chat dont elle semblait avoir deviné l’existence de l’âme, moi j’avais pris mon violon, à la demande d’Ingres, pour jouer quelque chose de triste qui marquerait ma mémoire tout comme cette musique avait marqué la sienne la dernière fois qu’il l’avait interprétée ;"

"ç’avait également été lors d’un enterrement, mais j’avais été beaucoup trop jeune à l'époque où je l'avais entendue pour m’en souvenir."

"Les pleurs de l’instrument couvrirent pendant quelques instants les grondements de la ville qui bougonnaient depuis l’autre côté du mur, mais lorsque je m’arrêtai enfin, je compris que je ne retrouverais plus jamais le chat, fidèle compagnon de longue date, et que c’était là qu’avait commencé la solitude de mon existence ;"

"je me sentais subitement mal à l’aise parmi ces adultes qui croyaient partager mon chagrin, mais dont ils ne savaient rien en réalité, seule Viole avait peut-être une idée de ce qu’avais partagé avec son protégé, mais je me doutais que sous sa chemise noire, ce n’était pas que la disparition de ce chat que pleurait Ingres, mais également la mienne."

"Viole, qui n’avait jusqu’alors été que notre voisine et l’aimable maîtresse de cet animal qui était à de maintes reprises venu s’insinuer dans mes nuits, devenait soudainement la chaperonne de mon âme, une oreille attentive pour mes chagrins, et une épaule pour mes incompréhensions,"

"et Ingres avait beau me caresser les cheveux, toucher mon visage, il n’y avait guère que le délicat souffle de cette femme que je sentais entrer me pénétrer mystérieusement ;"

"c’était ainsi, elle était presque devenue un membre de ma famille."

"Je réalisai également que le solfège était malgré tout resté en moi, comme si la machinerie de mon être ne s’était jamais mieux portée que depuis que je faisais entièrement partie de ce monde ;"

"tout se déroulait comme du papier à musique et pourtant je sentais que ce n’était pas là ce à quoi j’aspirais, car l’Eurythmie continuait à me manquer d’autant plus cruellement que je sentais s’approcher le jour où je l’oublierais,"

"lorsque je tenais le violon d’Ingres contre mon visage, je me demandais si le mystérieux passage que mon père avait creusé sous les ouïes de l‘instrument existait toujours."

"Lorsque je jouais, je sentais les déchirantes vibrations traverser l’âme de mon violon et se transmettre à ma chair comme un seul être, mais tout comme l’univers de mon inconscient me restait mystérieux, je redoutais la présence maléfique qui se trouvait dans son corps et menaçait de m’engloutir dans sa mélancolie."

"Je repensai alors aux derniers enseignements du chat, et je croyais apercevoir là la dernière chance que j’avais de retourner à l’Eurythmie, en affrontant la créature qui gardait le passage des ouïes, mais la musique était un mécanisme bien trop incertain à mon entendement pour que je m’en servisse sans crainte ;"

"je pris la résolution définitive de ranger le violon dans son étui dès qu’il aurait terminé l’hommage au chat, et de le déposer dans un somber endroit qui m‘interdirait d‘y penser trop régulièrement."

"Cela ferait peut-être de la peine à Ingres, et de la sorte je risquais très certainement de nier le dernier de mes espoirs de me sauver du monde en l’abandonnant à l’oubli, mais je me convainquais déjà qu’il existait une autre solution que je trouverais un jour d‘ici lequel je devrais me protéger de mes rêves."

"Cela ne fut pas réellement un problème, car à la suite de ces disparitions successives qui finissaient d’engloutir mon univers dans la réalité, je perdis spontanément le sommeil et par conséquent je cessai de rêver."

"Je m’endormais vers minuit, et je me réveillais à deux heures, trois heures les jours où je me sentais bien."

"Ce n’était ni de la fatigue ni de la tristesse, et Ingres s’en inquiéta bien plus que moi lorsqu’il se rendit compte que même mon visage changea à nouveau sous l’effet de cette nécrose de mon esprit,"

"comme si j'étais devenue une sorte de morte-vivante"

"ce qui n’était pas totalement faux dans le sens où la fillette qu’il avait autrefois chérie avait cessé d’exister."

"Il me questionna et tenta de me comprendre tant de fois qu’il désespéra rapidement de trouver une solution par lui-même, car il avait toujours prôné que nous nous suffisions amplement et qu’aucun problème ne pouvait nous tenir tête si nous réunissions nos forces, si bien qu’il ne tarda pas à faire appel à un médecin."

"En réalité il avait longuement hésité, pleuré en cachette tant cette résignation l’effrayait, car il avait tout simplement peur que je fusse malade, aussi attendit-il le diagnostic de ce médecin avec une anxiété extrême, comme s’il s’était attendu à ce qu’on lui annonçât que j’allais bel et bien mourir, et qu’il ne lui resterait plus qu’un temps déterminé pour m’annoncer ses derniers mots."

"Son soulagement fut si grand lorsqu’on lui annonça de quoi il en retournait, qu’il crut revivre, car il semblait que j’étais simplement angoissée, et que quelques médicaments suffiraient à me rendre le sommeil ;"

"je n‘étais ni malade ni défaillante, mais troublée, comme tout le monde, d‘être laissée pour compte."

"Comme auparavant, à l’époque où je construisait l’Eurythmie, je restai à nouveau de longues heures à la fenêtre de ma chambre,"

"regardant l’extérieur dans l’espoir que réapparussent les prairies argentées, les bosquets bruissants et les rivières scintillantes, et que le monde me révélât son essence de façon à ce que mes nuits s’en abreuvassent et que je retournasse dans mon univers, saine, sauve mais seule, pour échapper à tout jamais au Chaos qui envahissait mon regard et me plongeait dans les ombres."

"Je ne retrouvai cependant jamais espoir, car c’était bien là le sens dans lequel avait continué ce monde auquel je ne m’étais finalement jamais accoutumée ;"

"le sort avait voulu pour moi que je fusse faible à ce point-là, mais pourtant je sentais qu’au fond de moi quelque chose continuerait de résister éternellement, mu par la volonté de retrouver l’Eurythmie un jour, même si cela n’appartenait plus qu’à un rêve que je devais oublier pour être certaine d’avoir une chance de survivre."

"La ville était de retour dans nos cœurs et nous empoisonnait lentement, j’en sentais les émanations prendre possession de ce à quoi la disparition de l’Eurythmie avait laissé le champ libre, c’était un ennui de tous les instants et jamais le temps ne m’avait paru aussi long que lorsque j’allais à l’institut durant cette période qui avait précédé l’hiver."

"Je ne prenais plus la peine de démontrer le point auquel ce que l’on apprenait ne m’intéressait pas ;"

"mes recherches métaphysiques avaient cessé, le pragmatisme avait éveillé un peu de lucidité en moi, et les professeurs s’enthousiasmaient de me promettre l’un des plus grands avenirs qu’ils avaient jamais vus défiler sous leurs yeux."

"On aurait dit que je n’étais pas seulement une bonne élève qui réunissait tous les espoirs de faire quelque chose de sa vie et qui secrètement n’avait pourtant pas la moindre foi en ces prophéties, mais également l’héroïne de toute une génération déchue,"

"une icône potentielle pour sortir le monde de ce nouveau Moyen-âge, et j’aurais certainement été une prophète de pacotille si ce n’étaient pas ces évènements particuliers qui m’avaient mené à cette totale désillusion avec laquelle je tenais le monde loin de moi."

"J’étais la plus grande d’entre toutes celles-là, mais à la différence de l’époque où j’avais commencé à le penser très fort, il ne se trouvait plus personne pour me contester cette vérité ;"

"le monde semblait s’être prosterné à mes pieds, malheureusement quelque temps trop tard pour que j’eusse confiance en lui."

"Je restais cependant, hypocrite en un certain sens, car je n’avais pas la moindre idée de ce qu’il y aurait eu à faire d’autre, et en attendant c’était le meilleur moyen dont je disposais pour enterrer l’Eurythmie, désormais moins pour que je ne retrouvasse plus jamais la tentation d’y retourner un jour, que pour empêcher quiconque d’autre d’y aller à ma place."

"J’en trompais énormément par le seul fait d’exister, mais jamais je ne m’étais déclarée imposteur, aussi n’aurais-je su tolérer que l’on m’assénât ce coup de poignard dans le dos."

"L’hiver arriva, et je me trouvais toujours à ma fenêtre, je regardais le temps passer avec le morne sentiment d‘en faire désormais entièrement partie, c‘était pourquoi je m‘étais mise à compter sur Ingres pour qu‘il en trouvât le rouage, mais en cela non plus je n‘avais nullement confiance."

"Sous les assauts de l’hiver, le ciel s’était refroidi, les nuages étaient devenus une vague fumée qui enveloppait la planète en la menaçant de devenir glace et de nous emprisonner dans sa froide cellule de givre, et la terre avait durci, sèche, elle ouvrait de grandes failles dans le sol et rendait les herbes encore plus rares entre les gigantesques lignes de béton,"

"si bien que je me doutais qu’il ne devait plus rester grand-chose du chat à ce jour où la neige commença à perler le ciel de la même façon qu'une nuée d'étoiles."

"Le chat aussi devait avoir totalement disparu, mais ce qu’il y avait de remarquable, c’était le silence que le souvenir de sa présence avait imposé aux choses autour de lui ;"

"Viole ne s’était pas trompée en choisissant cet endroit comme sépulture en pensant que personne ne viendrait y troubler le repos de son protégé."

"Je pouvais voir ce carré de verdure depuis ma chambre, et ce qui m’étonnait le plus, c’était que le chêne au pied duquel se trouvait la tombe avait cessé de vieillir, comme si le corps du chat s’était fondu dans le sol et que son âme avait été puisée par les racines de l’arbre qui en avait alors gonflé chacune de ses feuilles,"

"recevant son précieux enseignement et s’entourant du même halo que celui qui avait rayonné dans les nuits de l’Eurythmie, repoussant le temps et trouvant dans cet air mystérieux une part d’éternité."

"Devant cette étrangeté de la nature, je me disais qu’il se trouvait peut-être un nouveau passage vers l’Eurythmie que le chat aurait pris le soin de laisser ouvert derrière lui à mon attention, mais la curiosité d’aller vérifier ne m’atteignit jamais,"

"alors je restais à ma fenêtre avec nostalgie et je m‘imaginais que c‘étaient les paroles du chat qui voyageaient dans le vent comme des promesses de me retrouver un jour."

"Bien que j’eusse espéré qu’il trouvât une solution et qu’il ne fût pas aussi chagriné que moi, Ingres devenait de plus en plus inquiétant, plus encore que le temps où je l’avais entendu parler depuis les profondeurs de son atelier, et il en était même effrayant ;"

"rustre, taisant, négligé, il avait continué de vivre, mais ne sortait guère plus de sa cave que pour se rendre à son magasin, et entre temps je ne le vis jamais se nourrir."

"Face à cette situation nécessitante, je m‘étais mise à cuisiner moi-même, et la pitié que j‘avais pour cet être en décadence m‘avait poussée à préparer quotidiennement un repas pour lui, charité dont je cessai rapidement le théâtre en me rendant compte que cela ne lui apportait aucun plaisir et qu’il n’avait plus que faire des choses matérielles qui fussent autres que ses horloges ;"

"il avait en effet totalement arrêté de s’occuper de la lutherie, raison pour laquelle son affaire s’était décomposée, tandis que ses économies furent happées par les dettes pharaoniques que lui coûtait son magasin."

"Je me disais qu’il se trouvait dans ce sacrifice une forme évidente de dévotion pour la cause à laquelle il s’était plié, car rechercher le salut dans le temps était d’une audace et d’un réalisme dont personne d’autre au monde n’aurait jamais su faire preuve."

"En réalité il n‘avait probablement jamais pensé à cela, il n‘avait jamais eu les mêmes idées que moi au sujet du monde qui fanait et dont il fallait s‘échapper au prix d‘un transcendant échappatoire ;"

"rien ne pouvait mener son esprit nécrosé à une autre forme d‘existence, et l‘horlogerie n‘avait jamais été la transposition de son fantasme de dominer le temps, mais juste l‘appel au secours qu‘il avait lancé dans le vide pour se cacher sa propre folie et rendre constructives les énergies qu‘avait accumulées en lui une prodigieuse haine dont il n‘avait jamais su que faire."

"La mort du chat et mon passage à l’état de femme semblaient avoir réveillé en lui quelque chose dont il avait forcément voulu me parler le soir où nous étions rentrés et où nous avions découvert le cadavre de mon mentor, quelque chose qui l’avait paralysé de terreur et coulé dans cette prostration, et contre quoi il n‘avait pas la force de se battre,"

"c‘était pourquoi je me mettais à culpabiliser lorsque je réalisais qu‘il avait cessé de manger ;"

"je n‘avais pas entendu son désespoir, et désormais j‘étais incapable de faire quoi que ce fût pour lui, j‘avais attendu de me trouver dans la même situation de désespoir et d‘avoir perdu mes pouvoirs de l‘aider, pour réaliser que nous étions réellement inséparables."

"Je m‘en voulais terriblement de ne pas l‘avoir emmené à l‘Eurythmie."

"Il était devenu un véritable fantôme qui hantait ma maison, un être qui ne me parlait plus ni ne me reconnaissait,"

"et nous,"

"deux parfaits étrangers au sort pourtant si intimement lié, mais lui continuait à vivre dans ce désespérant vide, un enfer d’instruments de musique pourris et d’horloges désaccordées, de pots de colle dégoulinants et de tintamarres mécaniques dont la source s’était perdue au sein de ces ténèbres dont Ingres me défendait jalousement l’entrée ;"

"il devait avoir senti que moi j’étais capable de lui voler ses secrets et de m’en servir pour le trahir et me sauver, mais cette idée ne m’avait même jamais traversé l’esprit."

"En fait, cette folie était peut-être le seul moyen qu'il avait trouvé de se sauver, pensais-je lorsque j’oubliais qu’il me fallait songer à remettre en question cette théorie du sauvetage absolu."

"Mais cela me troublait car en m’exécutant à cette réflexion, il se pouvait que la vie n’eût plus le moindre sens, et que la recherche du bonheur fût entièrement compromise par le sens même de celui-ci."

"J’avais un père fou si bien enfermé dans la cave que je ne le voyais pratiquement plus, et je me demandais ce qu’était le bonheur, ce qui aurait pu lui rendre la raison."

"Prendre le contrôle du temps fut ma réponse spontanée, mais en me rendant à l’évidence des souvenirs que j’avais avec lui, je me rappelais que par le passé l’amitié de Viole l’avait rendu heureux à de nombreuses reprises."

"Je ne perdis pas un instant de plus, et je courus chez notre voisine convenir d’un rendez-vous dont j’informai mon père au plus vite."

"Aussi longtemps que j’en parlai avec lui, me forçant à dépasser la déchirante impression que j’avais de lui être désagréable et inutile, il refusa de sortir de sa cave."

"Ni moi ni Viole n’étions qui que ce fût pour lui."

"J’y allai cependant, elle m’invitai à prendre le thé, seule à seule, et bien que cela remontât déjà à quelques années, je ne manquais jamais de lui présenter mes condoléances pour son chat ;"

"ces paroles l’emplissaient toujours d’une nostalgie et d’un regret que l’empathie rendait amères, mais que l’apparence de son visage traduisait par une sorte de grande douceur, comme si elle s’était mise à me considérer comme son chat, comme son propre enfant."

"Elle me présenta les cadres qu’elle faisait, c’était drôle de voir des tableaux invisibles, uniquement recouverts d’une pellicule de verre, suspendus à ses murs, exactement de la même façon que les horloges à coucou d’Ingres, puis elle me présenta la grande horloge à pendule que celui-ci lui avait discrètement offerte un jour ;"

"à l’écouter, ç’avait été le plus beau cadeau qu’on eût jamais pu lui faire."

"Un grand bruit creux faisait résonner toutes les secondes qu’égrainait le temps dans sa maison, c’était la raison pour laquelle cet endroit ne m’était pas chaleureux, et malgré toutes les amabilités de cette chère Viole, son personnage avait quelque chose de suspect dans son visage étonnamment allongé, qui était profondément incompatible avec ma confiance,"

"et je trouvais cela d’autant plus dommage que je connaissais Viole comme une potentielle alliée que j’aurais pu avoir dans le monde de l’avenir."

"Elle me raconta cependant avec tendresse et mélancolie comme elle avait eu du plaisir à se mettre à la fenêtre de sa salle de vie pour écouter les flots de notes traverser la rue depuis notre salon les jours où Ingres avait été en train de travailler les accords de ses instruments, et à l‘écouter, avec son chat qui avait d'ailleurs été le plus assidu à ce régal des sens."

"Elle retint alors son souffle et réunit son courage pour me dire qu’elle avait trouvé poignante la musique que j’avais jouée le jour de l’enterrement, et que quelqu’un en particulier, qui devait désormais être en train de me regarder depuis l’autre versant du ciel, avait de quoi être fier de moi ;"

"je ne comprenais pas ce qu’elle voulait dire par ces énigmatiques paroles qui m’inquiétaient quelque peu et me donnaient l’impression qu’elle aussi était complice de quelque chose que je devais ignorer, ou qu’elle en savait bien plus que moi sur l’univers."

"Je ne trouvai jamais l'intérêt de lui demander ce qu’Ingres avait toujours tu, alors Viole m’avoua simplement qu’elle regrettait l’état dans lequel s’était mis son ami ces derniers temps."

"Évidement, elle ne croyait pas si bien dire, car quelques jours plus tard à peine, en plein été, l’impensable se produisit."

"Ingres était tombé malade, de la cave, il était devenu captif de son lit, et il n’y avait désormais plus un seul ailleurs où son âme eût pu le transporter, car ce n’était pas seulement que sa faiblesse extrême lui donnait toutes les apparences d’un mort, mais il ne reconnaissait plus non plus le chant de ses horloges,"

"ses mains s’étaient engourdies au point de ne plus pouvoir tenir un seul tournevis, aussi les rouages de ses prodigieux mécanismes restèrent-ils prisonniers de la poussière, dans la cave, de même que les rares violons qui s’étaient encore trouvés dans son atelier, et qui perdraient toute la majesté de leurs gracieuses courbes féminines au milieu des engrenages rouillés et des planches de bois attendant vainement d’être découpées."

"Tout en lui avait cessé d’exister ;"

"il ne parlait plus, ne bougeait plus que dans le but de respirer, et à peine ouvrait-il les yeux pour me reconnaître, et bien que j’eusse toutes les peines du monde à lire ce qui se trouvait dans ses prunelles, j’espérais que cette très faible lueur que j’y trouvais, hagarde, à moitié consciente mais appuyée avec regret, était celle de sa repentance pour m’avoir négligée dans les derniers jours où il aurait eu les moyens de continuer à me chérir ;"

"Ingres était peut-être mon père, mais il était avant tout un homme, une chose pleine de sentiments et de remords, et il était impossible que dans les derniers instants de sa vie il n’y eût pas quelque chose pour le lui rappeler."

"S’il me reconnaissait, ça ne pouvait qu’être dans le but de me demander pardon."

"Le médecin revint, mais ce ne fut pas pour diagnostiquer à Ingres la même angoisse que celle qui avait vu débuter ma nouvelle existence, car mon père était, lui, réellement malade, il avait contracté la vermine du monde, celle contre laquelle aucun médecin ne pouvait rien faire,"

"et sa mort, si elle n’était pas imminente, ne serait jamais que le fruit de l’ignorance dans laquelle il s’était enfermé depuis des années, et dans laquelle il avait essayé de m’entraîner afin de me protéger."

"Désormais je savais qu’à cela aussi il avait échoué ;"

"je le voyais sur son lit de mort, et moi j’étais toujours en face de la vie, sur le seuil de la fleur de l’âge, et bientôt je n’aurais plus personne à mes côtés que le destin ne m‘eût pas ravi."

"Il n’y avait guère qu’à m’apprendre la solitude qu’Ingres avait réussi ;"

"le reste de ses entreprises,"

"nous garder du mal,"

"nous protéger,"

"vaincre le temps,"

"trouver une solution,"

"m’aimer,"

"n’avait été qu’un continuel échec dont la sentence tombait ce jour-là."

"Je m’en attristai, mais je réalisai bientôt que cela aussi était inutile ;"

"il ne se trouvait plus personne d’autre autour moi pour accompagner les larmes que j’avais, à part le médecin qui s’était attardé dans la chambre de mon père pour regarder d’un air étrange le portrait qui se trouvait au-dessus du lit."

"Je savais cependant que je ne pouvais pas me fier à sa compassion, car juste après sa voix annonçait le jugement qui m’était destiné, celui que je craignais mais dont la réalité allait me rappeler en un seul instant tous les chocs que j’avais déjà subis depuis mon arrivée dans le dangereux univers des hommes ;"

"Ingres allait être emmené, il allait disparaître lui aussi, et moi je ne pourrais pas rester là, il faudrait que je m’en aille."

"Le médecin referma sa valise comme pour m’indiquer le geste qu’il me faudrait bientôt faire, et il quitta la chambre où Ingres n’avait plus d’autre choix que d’attendre le miracle, mais avant de sortir de la maison et de se retirer à tout jamais de ma vie,"

"lui qui était venu y sonner le glas à tout vent,"

"il me tendit une carte en me précisant que ces gens-là pourraient faire quelque chose pour moi."

"Il déposa un chapeau feutré sur sa tête et remonta le trottoir pour disparaître au bout de la rue."

"Plus rien ne serait jamais comme avant, c’étaient les seuls mots qui me venaient à l’esprit lorsque je me demandais comment allait Ingres."

"Son destin remis entre les serres de la mort, mon départ, tout cela n’avait qu’une seule signification ;"

"nous parachevions la création de ma nouvelle existence."

"Sortie de la forge de l’Eurythmie, je venais au monde pour la première fois."

Ajouter un commentaire

Vous utilisez un logiciel de type AdBlock, qui bloque le service de captchas publicitaires utilisé sur ce site. Pour pouvoir envoyer votre message, désactivez Adblock.

Créer un site gratuit avec e-monsite - Signaler un contenu illicite sur ce site

×