La Nuit des Temps

La Nuit des Temps (1/2)

La Nuit des Temps (2/2)


"J’ai toujours vécu dans cet endroit, bien que je n’aie pas l’impression de toujours l’avoir connu."

"En fait je crois qu’au fil du temps qui s’est écoulé, quelque chose s’est confondu entre ce à quoi j’étais sensible, ce dont je me souvenais, et ce que m’en racontait mon père ; "

"c‘est ainsi que j‘en suis arrivée à ne plus percevoir de ce monde qui m‘entourait que son essentielle vérité, comme s‘il n‘y avait eu que son âme pour se montrer à mes yeux."

"Paradoxalement, je ne passais que très peu de temps à l’extérieur, moins parce que le contact du monde avait fini par m’effrayer ces derniers temps, depuis le jour où mon père avait décidé de ne plus permettre à la télévision de pénétrer notre paisible foyer, qu’à cause de la fascination qu’exerçait sur moi cet environnement féerique que j’avais tout le loisir de contempler depuis la fenêtre de ma chambre les jours où l’éclat du soleil se reflétant sur ces prés infinis et cette rivière chantante, confondait le chatoiement des papillons au tremblement des grains de poussière et des protozoaires dans les rayons de la lumière."

"Il y avait tant de choses à voir que je pouvais y rester des heures, hypnotisée par le délicieux silence qui suintait de ce prodigieux mélange de mon imagination et de la grandeur naturelle ; "

"j’avais l’impression que j’étais bien la seule à pouvoir et à savoir jouir du spectacle de ces collines et de ces bosquets argentés, bruissant mystérieusement lorsqu’une fois toute les demi-heures, les tintements de l’église au-delà des éblouissants horizons me sortaient de ma langueur et me faisaient réaliser que je me trouvais là à réinventer ce monde plein de subtiles beautés qui n’avaient en réalité jamais rien voulu d’autre que de demeurer en paix."

"Je me délectais de cet univers qui semblait d’autant plus fantastique et irréel que de façon certaine, il était incomplet tant que je ne m’y trouvais pas également, c’était pourquoi il attendait ma venue, s’épanchant depuis le lever du soleil puis se rétractant tout au long de la journée, happé par ma propre gravité, si bien que lorsqu‘il arrivait à la nuit de tomber, ce n‘était pas les ténèbres qui ravissaient toutes ces formes, ces couleurs et ces bruissements, mais moi-même ;"

"bien que cela prît des heures, je m‘appliquais quotidiennement à tout absorber de ce paysage pour ne rien laisser à la nuit, et c‘était ainsi que je me sentais exister, et que je sauvais la mémoire de ces lieux enchantés."

"Ces champs de merveille à la contemplation desquelles je m’adonnais si consciencieusement, consistaient en les histoires que m’avait faites mon père de l’endroit où nous vivions, mais avec une précision et une passion telles que tout effort avait été banni de l’amour avec lequel je me représentais toutes ces choses."

"Cette maison avait toujours été là, elle était bien plus ancienne que la plupart des arbres qui l’entouraient ;"

"bâtie par quelque ancêtre de ma famille, elle avait autrefois dû servir de foyer aux artisans qui avaient fabriqué du grain dans le moulin qui bordait la rivière en amont."

"De toutes les merveilleuses illusions qui peuplaient cet endroit éclatant, c’était en fait ce moulin qui était le plus silencieux ;"

"ses pales s’enfonçaient tranquillement dans l’eau et leur ombre dégoulinante de vie n’en sortaient qu’avec un faible bruissement qui passait volontiers pour la brise estivale poussant les nuées de papillons et de demoiselles dont les couleurs déclinaient l’émeraude au cyan en voltigeant dans l’ombre des arbres."

"Je le devinais assez facilement ; toutes ces fantaisies pastorales devaient être le haut lieu des émotions que suscitaient en lui-même les mémoires de mon père, car rien dans la façon qu‘il avait toujours eue de me décrire la réalité passée de ce paysage directement issu de sa plus tendre enfance, et même un peu de la mienne, ne trahissait le fait qu‘il y tînt autant qu‘à son propre regard, ou qu‘à moi."

"Cet endroit imaginaire, c’était le reflet de l’amour que nous partagions,"

"lui et moi."

"En réalité il n’a suffi que de quelques mois après ma naissance pour nous joindre à leur société, même si c’est plutôt leur société qui est venue à nous."

"Cela, mon père ne me l’a guère raconté que quelques fois, davantage par souci d’équité envers la vérité de ces lieux de jadis, que pour satisfaire ma curiosité suffisante qui m’avait poussée à le questionner à de nombreuses reprises au sujet de ces bâtiments qui nous avaient entourés, ainsi que de ces murs de béton si hauts qu’il était parfois devenu impossible de voir le ciel, et pourquoi la silencieuse rotation des pales du moulin était devenu le lourd bruissement des moteurs, et le crissement des grains entre les roues métalliques, la rumeur insoucieuse et indifférente des gens qui passaient dans la rue."

 

"Le frémissement des bois, des papillons et des demoiselles froidement scintillantes avait été le premier à disparaître après que la terre des prairies fut transformée en terreau à bitume, et le lent chuchotis de la rivière sur les cailloux consistait en la seule chose dont je me souvenais à l’époque où j’ai réalisé que c’était une grande route qui avait été érigée par-dessus son cours ;"

"il s‘agissait d‘un axe bien plus vital encore que l‘eau à laquelle plus personne ne s‘était intéressé, pour rallier la ville au reste du pays."

"Il y avait quelque chose d’enfantin dans toutes ces constructions qui n’avaient pas mis plus d’une décennie à toutes se retrouver autour de nous, comme si du jour au lendemain tous ces êtres ayant encore beaucoup à apprendre de la vie, s’étaient donnés le mot pour s’inviter à vivre avec nous, mais il est toujours resté impossible de comprendre comment cela avait démarré ; il semblait simplement qu‘ils s‘étaient spontanément mis à fuir quelque chose, probablement la même chose, et qu‘en venant s‘échouer à cet endroit ils avaient espéré pouvoir survivre mieux en s‘appuyant les uns sur les autres."

"Mon père n’en a jamais fait montre, mais je crois que quelque part au fond de lui cela lui avait fait mal de voir les vallées de son enfance et les pâturages de ses ancêtres engloutis sous des mégatonnes de béton armé, bien que ce ne fût pas triste, car c’était là le cycle naturel dont s’étaient pourvus les êtres humains, c’était un peu comme s’il avait perdu de son identité."

"Il n’était ni un paysan dépendant de ses terres ni un ermite n’ayant d’amour que pour ses racines, mais un être apeuré d’avoir perdu sa sérénité, laissé pour compte par ce monde dont il avait admis l’existence, mais duquel il avait décidé de se préserver."

"Je n’avais pas compris exactement ce choix lorsque je fus en âge de réfléchir à notre condition, mais il avait ses raisons, et puis finalement le monde était fait de sorte à bientôt le rattraper ;"

"évidemment, personne ne pouvait lui échapper."

"Je le voyais souvent dressé en face d’une fenêtre au rez-de-chaussée lorsqu’il n’était pas en train de travailler, il croisait ses mains dans son dos et regardait l’extérieur d’un air affligé ; il était surtout désolé de ce qui se passait, puis pour ne rien laisser paraître de sa perplexité, il répétait souvent que peu lui importait ce que les autres avaient fait de son univers, car j’étais toujours là pour lui rappeler qu’ils n’avaient rien touché de son plus précieux trésor."

 

"En fait il s’était même plutôt bien accommodé de tous ces changements, et moi j’avais très rapidement pu aller à l’école ;"

"cela aurait relevé d’une mauvaise foi à laquelle il refusait de se livrer, que de s’accorder à voir l’arrivée de la ville comme un irréversible basculement en enfer."

"Les seules rencontres que nous faisions, le peu d’amabilité et d’urbanité qu’il nous était possible d’acquérir, il n’y avait qu’à l’école que cela était possible."

"Je voyais d’autres filles, nous étions différentes et d’aucunes savaient par un biais bien mystérieux que j’appartenais à la plus ancienne famille de la ville, mais leur société m’était tout à fait suffisante pour n‘attirer aucun soupçon destructeur sur la vie que moi et mon père menions dans notre maison qui était par ailleurs objet de bien des curiosités."

"Nul ne s’expliquait pour quelle raison cette vieille bâtisse qui avait une façade de briques et des murs de chaux, ainsi qu’un remarquable toit d’ardoises rousses magnifiquement taillées, tenait toujours debout entre les tours uniformes, les maisons grises et les ombres que le jour faisait courir sur l’asphalte serpentant dans les prairies d’autrefois."

"A ce sujet, mon père me racontait quelques fois qu’il avait signé un accord avec l’urbanisation pour ne pas faire passer le tracé de la grande route sur la maison, comme cela avait été prévu initialement, en échange de quoi le terrain sur lequel était construite la petite grange adjacente devait être cédé."

"C’était dans ces conditions que ce branlant assemblage de poutres grinçantes et poussiéreuses plusieurs fois centenaires avait été abattu, et à part les émanations noirâtres de l’asphalte venues opacifier les carreaux, la maison était restée parfaitement intacte, comme le cœur insoupçonné de cette ville dessinée par des enfants à l‘orgueil plus grand que le talent."

"Il arrivait souvent que je ne fusse pas à la maison, et alors, aussi étrangement que comme beaucoup d’autres choses que je ne m’expliquais pas, je pouvais tout ressentir de ce que mon père faisait en mon absence."

"Je crois que je ne lui en ai jamais parlé ; était-ce un secret que je désirais garder, ou bien est-ce que je ne voulais pas l’inquiéter encore davantage ?"

"Mon père était horloger."

"Plus qu’un métier, cette passion lui prenait tellement de temps qu’une fois que j’étais partie pour l’école il devait à peine se souvenir qu’il avait une fille, car plus rien d’autre que son travail d’orfèvre et l’extrême précision avec laquelle il donnait les coups façonnant petit à petit la moindre de ses œuvres, n’avait d’importance à ses yeux."

 

"Il cherchait,"

"traçait,"

"découpait,"

"poinçonnait,"

"frappait,"

"trouait,"

"huilait,"

"emboîtait,"

"concevait,"

"...durant d’interminables heures où donner un sens à sa vie revenait à un jeu fascinant, car à fabriquer le temps avec autant de facilité et de plaisir, au fond de cette cave qu’il avait aménagée de ses propres mains comme son atelier, il devait avoir le sentiment d’être une sorte de dieu comme Chronos."

 

"Fabriquer des horloges à coucou était son activité favorite ;"

"en plus de l’habituelle habileté qu’exigeaient les rouages et les subtils mécanismes d’une montre et qui n’étaient jamais les mêmes d’un objet à un autre, les engrenages et les ressorts d’une boîte à coucou étaient la machinerie la plus fine et la plus difficile à mettre en oeuvre que l’on eût su concevoir, car elle était en outre la plus amusante, et bien que l’horloge à coucou fût depuis longtemps passée de mode sur le marché, mon père prenait toujours un temps fou à confectionner ces maisonnettes de bois qui avaient parfois tout l’air de nichoirs."

"Des modèles à chaque fois différents passaient dans son imagination florissante puis entre ses mains, et lorsqu’il en avait fini d’assembler ces grosses boîtes disgracieuses destinées à être suspendues au mur, avec les mécanismes qui prévoyaient non seulement de faire tourner les aiguilles à l’inlassable rythme des secondes, mais également de faire surgir à chaque heure le fameux oiseau chantant, mon père prenait un ultime plaisir à fabriquer puis peindre ce dernier avec un soin démesuré ;"

"sa fascination pour les coucous était aussi ancienne qu’incompréhensible, mais cela ne réduisait en rien l’irremplaçable joie que lui apportait ces arts surprenants, et ce sentiment était en lui-même un profit bien plus grand que tout l’argent que pouvait lui rapporter la boutique qu’il tenait quelque part ailleurs dans la ville, et dans laquelle il lui arrivait de se rendre pour vendre ce qu‘il considérait davantage comme ses œuvres ;"

"l‘effort qu‘il devait faire pour céder de véritables objets d‘art comme de simples horloges à des inconnus, était considérable."

"Les rares conversations que lui autorisait la responsabilité de ce commerce lui étaient suffisantes ;"

"les quelques personnes qu’il voyait défiler les jours où il s’occupait de son magasin formaient une ressource convenable pour se tenir au courant de ce qui pouvait se passer d’intéressant, et surtout pour ne plus exister dans le seul dessein de s’occuper de moi."

"En outre, les heures qu’il passait dans la cave n’étaient pas si solitaires que ce qu’il m’arrivait de croire, car les coucous de bois et de ressort étaient une compagnie agréable, silencieuse et fort courtoise pour apporter une réponse pertinente aux monologues, or ses soliloques ne manquaient jamais de se révéler être de grands instants de profonde réflexion, que venaient parfois rythmer les coups de marteau ou le grincement des vis transperçant le bois."

 

"Son nom était Ingres, c’était également ainsi que le connaissaient tous ceux qui avaient jamais eu affaire à lui, car il s’agissait encore du nom qui ornait en grandes lettres aussi rouges que sa chemise, la vitrine de son magasin ;"

"d’aucun aurait gagé qu’il était un peu déréglé ou même malade en le voyant penser à voix haute devant les horloges qu’il confectionnait avec un perfectionnisme névrotique, mais ce à quoi j’étais particulièrement sensible, c’était la mélancolie avec laquelle il s’appliquait à demeurer un père respectable, car je savais déjà à l’époque que si ma présence dans sa maison ne l’avait pas obligé à me tenir comme l’invitée de son destin, Ingres aurait depuis longtemps pris le chemin d’une autre vie à laquelle il aspirait secrètement, et que lui rappelait chacun des rouages qu‘il insérait dans les mécanismes du temps qu‘il passait ses journées à recréer."

"Patient, vertueux et bon avec moi, il existait peu de choses qui passassent à côté de sa connaissance, mais je me demandais toutefois si quelque part ce n’était pas son temps et ses horloges qu’il préférait à moi."

"Il avait également en la plupart des choses une honnêteté à laquelle peu d’hommes eussent pu prétendre, mais au cours du temps que je partageais avec lui, il me semblait avoir trouvé deux choses auxquelles cette qualité faisait défaut, car il était incapable d’y apporter réponse ;"

"il s’agissait d’une part de cette question qui aurait exigé de lui qu'il choisît entre ses boîtes à coucou et ma personne, et d’autre part de tout ce que je pouvais lui demander qui avait trait au passé."

"Tacitement, nous nous savions très éloignés l’un de l’autre, nous étions deux étrangers vivant sous le même toit, et pourtant en tant que père et fille, nous étions deux étrangers profondément amoureux l’un de l’autre, certainement car il n’existait rien au monde qui eût pu nous séparer, et ce n‘était pas non plus pour rien que nous étions tous deux gorgés de secrets."

"La seule différence qu’il y avait entre nous de ce point de vue-là, c’était que moi seule avait accès à ce qu’il pensait ;"

"je ne le croyais pas capable de voir en moi aussi clairement que ce que je me permettais avec lui."

"Cela s’expliquait par le fait que sa personnalité relevait constamment d’une grande ambiguïté dont le prix était un grand renfort d’énergie, une énergie qu’il ne pouvait pas investir à me connaître plus à fond."

"Prédestiné, son nom aurait trouvé là toute sa signification, c’était celui du peintre aux milles incohérences qui s’était essayé au violon ;"

"amoureux mais indifférent, fin connaisseur mais délibérément ignorant, horloger mais constamment en retard, un retard d'au moins une décennie qu’une sorte de douloureuse nostalgie l’empêchait de rattraper de son plein gré ;"

"j’en savais extrêmement peu, et ces manquements au devoir de mémoire dont il était obligé en vertu de son rôle paternel, ne m’empêchait nullement de le considérer avec amour et respect."

"Je grandissais simplement avec l’espoir de trouver un jour ce que m’avaient jusqu’alors épargné de concert la réalité et les histoires de mon père."

"Depuis le matin jusqu’au soir, Ingres restait dans son atelier pour fermenter tout ce qu’il ne disait pas en une épaisse liqueur de culpabilité, et il ne mangeait pas plus qu’il ne se reposait, comme si le seul fait de nourrir son âme de toute ces étranges machineries avait suffi à rassasier ses besoins physiologiques ;"

"il était bien la seule personne au monde à se nourrir de souvenirs."

"Il avait coutume de s’enfermer dans la cave dès qu’il entendait la porte se refermer derrière moi lorsque je partais pour l’institut, mais les soirs où il y passait la journée, lorsqu’il m’entendait revenir il restait attendre dans le souterrain que le temps se tassât ;"

"finir quelque matrice d’engrenage, fignoler la peinture du toit d’une boîte à coucou ou bien polir les cloches d’un réveil, étaient autant de petites choses qu’il pouvait faire dans l’attente du moment où le silence retomberait dans la maison, et ce n’était qu’alors qu’il sortait de la cave, légèrement ébloui et avec la tête qui lui tournait d‘être resté tant de temps dans la lumière de la petite ampoule qu‘il avait lui-même suspendue."

"Ensuite, il restait errer de longues minutes à travers la maison, il semblait chercher son chemin, ou bien reconnaître les lieux comme après une longue existence d’amnésie, suivant le sillon d’une voix qu’il croyait entendre lui intimer des secrets qu’il n’imaginait pas, mais cela était assez triste de le voir déambuler de la sorte ;"

"il semblait se repentir de la solitude qu’il s’imposait comme en deuil, et espérer ma présence à ses côtés, bien qu’il sût probablement que je ne pouvais rien remplacer dans son cœur."

"Les solitudes que l’on choisit sont bien plus impénétrables que celles dont on fait l’expérience à ses propres dépends, mais bien plus malheureux aussi sont ceux qui s’y perdent."

"Ingres était toujours un cas à part, incomparable, il ne rentrait dans aucune des normes que je lui attribuais ;"

"cela n’était pas seulement dû au fait qu’il était mon père, mais surtout il avait une formidable capacité à se faire passer pour qui il voulait ;"

"il aurait très bien pu être un notable de la ville si son cœur n’en avait pas été las, il aurait pu avoir une grande famille et s’expatrier de cet endroit qui avait cessé de lui appartenir, mais en l’état il était respectable, et son autorité était aussi grande que silencieuse et naturelle."

"Dénudée, notre maison l’était certainement, elle ne nous servait pas tant que cela, et aucun de nous deux n’y passait réellement de temps ;"

"j’étais à l’institut, puis dans ma chambre, mon père était dans la cave ou au magasin, puis se promenait, en somme nous ne nous retrouvions que pendant les repas, et un certain sentiment nous gênait, de plus en plus chaque jour."

"Je me rendais bien compte que tout avait commencé le jour où Ingres avait décidé de supprimer la télévision ;"

"ce miroir déchu du monde gisait désormais dans une petite pièce de l’étage, désespérément vide et sinistrement noir, comme pour signifier sans jamais s’arrêter tout ce qu’elle aurait eu à déverser sur nos esprits déjà forts préoccupés, si nous nous étions aventurés à la remettre en marche."

"Je ne me faisais de toute façon pas la moindre illusion ;"

"mon père avait eu raison, désormais nous ne dépendions plus le moins du monde de ce qu’elle avait à nous annoncer, et comme cela nous nous suffisions, c’était juste un peu plus dur qu’avant, mais tout me semblait bien mieux de la sorte."

"Je me demande si parfois, il n’arrivait pas à Ingres de s’immobiliser devant l’écran et de se rappeler le temps où il se serait pendu à tout ce qu’il y aurait appris ;"

"peut-être que désormais toutes ses inquiétudes se trouvaient décuplées par la seule force de son imagination qui avait alors été l’unique moyen de concevoir des mauvaises nouvelles."

"Le monde pouvait parfaitement se réduire à notre foyer, nous étions parfaits ainsi, et tout ce qui ne nous appartenait pas était un vide absolu dont nous n’avions pas conscience, un écran noir que plus aucune image ne venait éclairer."

"Nous avions cependant décidé de la laisser à son emplacement d’origine, juste à la sortie de la chambre où j’avais élu domicile en fait ;"

"c’était juste au moment où Ingres passait devant et s’arrêtait pour regarder son reflet dans l’écran, que j’entendais ses pas craquer sur le plancher."

"Je tendis alors l’oreille ; allait-il savoir que c’était là que je me trouvais ?"

"En réalité, c’était tous les soirs que je pensais de la sorte, et n’étant pas tout à fait fou, mon père avait dû entendre depuis de nombreux soirs, voire même quelques années, qu’il m’arrivait aussi bien que lui de parler toute seule dans mes moments de solitude."

"Cette intense activité orale que nous entretenions chacun de notre côté n’empêchait cependant pas la communication de se faire, et lorsque nous nous retrouvions pour le dîner, nous nous asseyions à table puis discutions si bien de ce que nous avions fait durant la journée, des horloges qu’il avait vendues et des idées qu’il avait eues, ainsi que de tout ce que j’avais appris à l’école, notamment en sciences naturelles, qu’à peu de choses près nous paraissions être une famille normale."

"Je crois que ces quelques choses qui font la différence, j’ai toujours vécu dans leur ombre, j’ai toujours senti leur présence glaciale à mes côtés lorsque je m’endormais, de même qu’elle avait gelé les larmes d’Ingres et prostré sa résignation, et cela faisait si longtemps qu’elles s’étaient coulées dans nos habitudes et nos inconscients que nous étions tous deux, moi plus que lui qui avait autrefois connu autre chose que cette imperceptible absence, incapable de sincèrement les remarquer."

"Penchée sur mon livre, je devais avoir l’air imperturbable, mais les lectures me lassaient rapidement ;"

"elles restreignaient l’univers de l’art comme peau de chagrin, les artistes qui les mettaient à bas étaient des tailleurs de l’infinité qui déchiraient un lambeau dans le firmament des imaginations composant l’inconscient universel, et en le brandissant à la lumière de leur création, ils en faisaient le produit d’un génie, alors que tout cela existait déjà bien avant, dans un monde qui nous est étranger depuis la nuit des temps mais qui est bien formé de la même façon que nos esprits, et que très peu d’entre eux avaient jamais dû visiter ;"

"leur création, c’était le fil qui liait leur imagination à cet univers dont ils étaient séparés par une invisible cloison leur renvoyant constamment leur propre image."

"Très peu d’entre eux sont sensibles à ce qu’ils font réellement, la plupart ne soupçonne même pas l’existence de cet ailleurs frémissant de toutes parts, ou alors ils veulent simplement rester dans l’illusion, pour laisser croire qu’ils en sont toujours les maîtres."

"C’était ce reflet factice qui me répondait à chaque fois que je voyais une peinture, entendais une mélodie, ou ouvrais un livre, quel qu’il fût :"

"pas un seul artiste ne rattrapait l’autre, et leur travail consistait toujours en la même chose, restreindre à l’imaginaire ce qui était encore bien plus grand et inaccessible à notre entendement, alors que c‘étaient bien eux, les artistes, les garants du sublime, que quelque chose avait désignés comme relais entre le monde des humains et cet ailleurs où seule une poignée de mystiques privilégiés avaient jamais pu se rendre."

"Personne n’avait l’air de l’avoir compris ; étais-je la seule ?"

"J’avais hésité à plusieurs reprises à le lui dire, mais tout comme lui avait des boîtes à coucou pour lui susurrer les chants dont il avait un besoin viscéral de la régularité, moi j’avais de respectables secrets que je gardais, non pas jalousement, mais comme si une part de mon existence en dépendait ;"

"très peu de personnes au monde estimaient la juste valeur des secrets lorsque les personnes s’en servent pour dissimuler leur véritable et profonde nature, mais ce n‘était pas non plus un mensonge."

"Une fois qu’Ingres avait refermé la porte derrière lui, je n’avais qu’à me tourner vers la fenêtre pour redécouvrir l’inimaginable ;"

"aujourd’hui encore je ne sais toujours pas si mon père aurait été capable de voir cela, si ç’aurait été sa mélancolie latente ou trop simplement ses yeux d’adultes qui l’en auraient empêché, mais dès lors, tout ce que j’avais passé ma journée à imaginer, tout ce qui,"

"après des heures et des heures de contemplation,"

"avait fini par se révéler comme la véritable nature de cet endroit, surgissait par le miracle de la nuit, depuis l’autre côté des sombres bâtiments et des blocs de béton dont la morosité avait si bien contaminé la terre qu‘il n‘y avait plus eu que mon imagination pour retrouver la lointaine sensation de l‘herbe, des bocages, et des papillons."

"Tout était redevenu comme dans cet avant bien trop ancien pour que j’en eusse le moindre souvenir, mais que j’avais construit sur les histoires de mon père."

"La nuit, dès que je m’allongeai et que le sommeil m’arrachait à la réalité à laquelle s’étaient habitués nos yeux, c’était l’heure à laquelle éclosait le monde comme une perle de rosée."

"Au début, mon avis était le même que celui qu’auraient partagé toutes les personnes auxquelles j’aurais pu faire le récit de cette prodigieuse illusion ;"

"c‘était un rêve, le produit d‘une imagination perturbée, exaltée par les fables d‘un père neurasthénique et légèrement irresponsable, ainsi que par une fascination pour le monde nocturne qui restait de l’autre côté de ma fenêtre à hanter les songes auquel j’osais à peine imaginer de donner la saveur de l’air frais."

"Pourtant au fil des années il était arrivé le jour où je ne m’étais plus permise de rester allongée alors que j’entendais grommeler toutes ces voix de l’autre côté de la fenêtre,"

"des gens qui m’appelaient,"

"des gémissements,"

"des frémissements qui ressemblaient de loin à ceux que le jour et le vent m’avaient transmis depuis les bosquets pendant la journée, et comme toutes ces choses m’effrayaient naturellement, étant petite elles avaient été les compagnonnes de mes nuits de cauchemar et ce que la plupart des enfants ont toujours désigné comme l’assemblée des monstres sous le lit, j’avais fini par les accepter pour mieux les ignorer."

"Elles continuaient à me surveiller, silencieuses, conscientes du fait qu’elles ne m’atteindraient plus, mais leur présence avait continué à me glacer au plus haut point."

"Puis, bravant les mystères de ma chambre et les vapeurs de la nuit dont les volutes laissaient transparaître les terrifiantes silhouettes de ces monstres, j’avais fini par me lever pour regarder par la fenêtre, et c’était alors qu’au milieu des ténèbres aux reflets cyans, j’avais vu les éclats frémissants de la rivière, les pales silencieuses du moulin, et même les paisibles ombres du bocage, qui avaient pourtant bien été ensevelies sous la ville dans le présent que je connaissais."

"Beaucoup de choses étaient différentes dans ce monde que j’avais découvert, mais pourtant ce n’était que la plus fidèle des images que je m'étais imaginées en supposant que l'endroit où je vivais avait un parfum de faux."

"Dès l’instant où je m’étais rendu compte qu’il y avait une part de vérité dans ces choses, je m’étais mis à louer mon père de m’avoir laissé cette nuit en héritage dans ses récits, véritables passages secrets vers un autre monde qui continuait à m’appeler aussi loin que les échos de ses voix allaient se perdre. "

"Je me regardai une dernière fois avant de passer par la fenêtre, le corps était étendu sur le lit, immobile, intensément endormie, mais toujours là pour me guider dans les nuées de conscience que je m’apprêtais à traverser."

"Je ne me rappelle plus très bien le jour où j’ai découvert ce « pouvoir » pour la première fois, mais une chose est restée profondément gravée en moi depuis le soir où je suis sortie pour la première fois, c’est que je me savais différente, et mon imagination n'en était pas la seule cause."

"Il s’agissait de bien plus encore."

"Le monde de la nuit était léger et si paisible qu’il donnait aux ténèbres l’apparence d’abysses à la surface desquelles aurait flotté un flux de consciences aveugles, les âmes somnambules qui survolaient ce ciel obscur durant leur sommeil, et ces ombres se mouvaient de toutes parts comme des nuages ou des brumes dont le spectre des étoiles rappelait les éclats émeraudes des demoiselles, et les mystérieuses lueurs qui frémissaient entre le ciel et l‘instable horizon que je devinais partout autour de ces clairières infinies, c‘étaient les réminiscences que projetaient dans les airs les battements d‘aile des papillons."

"La nuit n’en était une que par la couleur ;"

"il en émanait par ailleurs une clarté providentielle, la même lueur qu’avaient déjà éveillée en moi les paroles d’Ingres, lesquelles semblaient exactement se retrouver dans cet endroit, à chaque recoin où eût pu s’épancher un reflet de la réalité, car rien ici n’était fantaisie ;"

"je foulais cet univers étrange et abstrait avec l'émotion d'un vagabond retrouvant son chemin, mais en fait c'était bien un peu en moi-même que je me trouvais."

"Cet univers n’était pas qu’irréel : toutes les sensations par lesquelles je me sentais exister étaient celles d’un rêve, mais beaucoup de choses étaient également incohérences et distorsions, comme la petitesse de l’horizon qui reculait à chaque pas que je faisais dans les herbes de la nuit, ou bien la petite grange dont mon père m’avait parlé, et qui était toujours intacte de l’autre côté de la maison, s’appuyant sur la façade qui avait depuis lors disparu derrière un bâtiment tout gris."

"Ce petit réduit plein de poussière et de souvenirs qui ne pouvaient pas me parler, avait été le premier endroit que j’avais été visiter la nuit où j’avais découvert ce monde inquiétant pour la première fois, et ce n’était pas que de l’ombre, des vieux meubles et des planches de bois cassées que j’y avais trouvé."

"Sur un vieux coffre qu’avait gâté le temps dont les horloges d’Ingres ne s’étaient pas occupées, un grand chat noir se tenait immobile dans une ombre qui ne retenait nullement les reflets cyans de son pelage ;"

"je le connaissais, il s’agissait du chat de l’une de nos voisines, il m’attendait là toutes les nuits où je voyageais dans ce monde, et il s’était trouvé là, serein et attentif, tranquille, depuis la première fois où je m’étais introduite dans cette antre, comme s‘il avait été en train de m‘attendre."

"Il fut durant bien des années la seule chose que je rencontrasse dans ces inquiétantes nuits où la nature suivait le cours de méandres bien plus imprévisibles que mon imagination, et la présence de ce chat n’en était que plus apaisante ;"

"il avait la sagacité et l’impassibilité d’un être qui aurait passé sa vie à explorer les rivages de ce monde inconnu de la raison."

"Jamais il n’avait eu l’air surpris de me voir arriver, chacune de nos rencontres semblait être le fruit d’un appel mystérieux auquel il avait été sensible, et tous les deux nous avons rapidement formé un couple de voyageurs comme jamais il n’en avait dû exister de par le monde ;"

"nous étions en dehors du monde."

"Ce que je venais faire là, je n’en ai jamais rien su précisément ;"

"j’étais simplement curieuse de ce monde, et même sans but, tout y était si vaste, si lent, si silencieux, que le champ des promenades qu’il offrait ne trouvait sa fin qu’à l’ombre des étoiles, et cet ailleurs, je ne m’y aventurais jamais sans la compagnie du chat, mon guide et mon protecteur."

"En fait, je me suis rapidement rendu compte que nous communiquions."

"Il ne s’agissait pas réellement du même genre de paroles que celles que je pouvais avoir avec Ingres ;"

"lui avait les idées, moi le langage, et c’était ainsi que nous discutions, progressivement, je comprenais les codes de sa pensée qui me venait intuitivement, puis je lui répondais, et de la même façon qu’une horloge à coucou, ce mécanisme se mettait en place, et nous échangions, nous étions les seuls à comprendre cela, mais ce n‘était qu‘une étrangeté parmi milles autres que je n‘avais pas encore décelées dans ce monde."

"Ainsi s’exprimait-il : « Tu croiras connaître ce monde jusqu’à ce qu’il réfléchisse et anticipe les mouvements de ton imagination. »"

"A la fois sage et intrépide, le chat semblait tout connaître de ce monde, aussi bien que s’il y avait toujours résidé, alors que par ailleurs nous étions voisins tous les deux, dans ce que je n’osais pas nommer la réalité."

"En effet, cet endroit auquel je pensais, là où ma maison était encore debout au milieu de la ville, c’était celui où on ne rêvait pas, où on rencontrait d’autres personnes, et où le monde avait des frontières rigoureusement définies par une loi qui échappait à tout un chacun, mais aussi longtemps que je séjournât dans la nuit, je ne trouvai aucun moyen de réellement distinguer les différences ;"

"certes la grange était un anachronisme, la nature de l’endroit était ressuscitée, et tout cela n’existait que dans des nuits étrangement intimes aux songes, mais au fond, j’y existais de la même façon."

"D’un monde à l’autre, les souvenirs étaient les mêmes, ce n’était qu’une seule et même existence, et seules les sensations étaient différentes, comme si tout cela n’avait été qu’illusions, ou projections."

"Troublée, j’avais décidé à plusieurs reprises d’en parler au chat qui, dans son silence, me paraissait être le possesseur de tout savoir, l’érudit de ces ineffables qui flottaient dans l’air cyan de ces éternelles nuits au travers desquelles il allait et venait alors que le temps d’une vie aurait été nécessaire à d’autres pour seulement comprendre de quelle façon ils étaient arrivés là."

"La réponse qu’il me donna fut celle à laquelle je m’étais attendue ; "

"puisque je m’y trouvais, que j’en avais le souvenir, et que je pouvais m’interroger sans en être sortie, alors c’était réel, mais si bientôt je doutais, si je trouvais certaines choses plus réelles, si j’avais peur, alors cela cesserait d’exister et j’y serais engloutie sans jamais retrouver le moindre espoir d’y retourner."

"J’avais du mal à le croire, plus je regardais les choses qui nous entouraient, plus cette nature engourdie par le passé depuis lequel elle surgissait, gonflée par la pénombre, me paraissait sereine et languissante, les nuées de demoiselles et de papillons nocturnes étincelaient entre les arbres, et le délicat bruissement de la rivière nous portait vers de proches rivages que je connaissais, et que je savais également paisibles, déserts et imperturbable ;"

"je ne comprenais pas de quelle façon cet endroit si ressourçant et intimement lié à mon imagination pouvait devenir l’enfer dont le chat semblait me prophétiser l’existence :"

"« Certes tu connais ces passages et ces endroits qui font partie de la réalité à laquelle tu as accès, mais détrompe-toi, ici, contrairement à ce que tu as toujours pu observer de l’autre côté, "

"ce sont les choses que tu ne connais pas qui commanderont ton imagination ;"

"tu es l’objet de ce monde, alors que se passera-t-il si un jour tu décides de franchir les limites de l’univers que tu connais ?"

"Ta mémoire sera incapable de restituer un environnement dans lequel tu ne t’es jamais aventurée, ou dont tu n'as jamais entendu parler et alors, l’imagination corrompue par les pénombres inexplorées prendra le contrôle de tout ce qui était si rassurant à tes yeux."

"Méfie-toi, cet espace n’est ni un jeu ni un jardin d’enfant. »"

"En réalité je connaissais cet endroit depuis toute petite, depuis que les voix qui en émanaient m’avaient menée jusqu’à lui, mais depuis que je l’avais découvert, il ne m’était jamais venu à l’idée qu’il eût pu redevenir l’enfer que j’avais imaginé lorsque, saisie de terreur par les monstres qui guettaient à ma fenêtre, je m’étais abandonnée à leurs cauchemars, ces images et ces paroles qui, petite fille, n'avaient certainement pas été de mon âge."

"A mesure que la nuit ruisselait autour de nous et que je brisais les reflets sur lesquels nous glissions, j’écoutais et pesais la moindre des pensées que je recevais de ce chat dont la témérité et l’assurance m’inquiétèrent bientôt ; s’il s’était toujours appliqué à se placer comme mon mentor et à constamment me retenir dans les lieux environnants que je connaissais, jamais il ne m’avait dédaigné comme cela semblait désormais être le cas."

"Parfois lorsque nous nous élancions un peu plus loin qu’à l’accoutumé dans les obscures campagnes où mon mentor paraissait s’attendre à trouver une proie, il me semblait que ce chat lui-même était issu des souvenirs d’Ingres à partir desquels j’avais inconsciemment construit ces lieux ;"

"c’était du moins de la sorte que me l’avait expliqué le chat, mais même après avoir réfléchi maintes et une fois, je ne comprenais toujours pas ce saisissant paradoxe ;"

"ce monde était à la fois tel que je l’avais imaginé, mais aussi le reflet de sa nature si profonde que tous l’avaient oubliée."

"Plus je réfléchissais, moins je trouvais cela absolument contradictoire ;"

" peut-être était-ce simplement là une manifestation de la réalité, dans laquelle souvenirs, songes et passé auraient trouvé le même reflet."

"Quant au chat, il était impossible qu’il appartînt aux souvenirs de mon père, car il n’appartenaient pas à la même époque, et je ne tardai pas à deviner que lui aussi était une sorte de voyageur."

"Après nous êtres assis sur un rocher qui faisait face aux ténèbres tout au bout de notre parcours, nous gardâmes le silence pendant quelque temps, et nous regardâmes les tréfonds de la forêt qui nous entourait ;"

"il y avait quelque chose d’inquiétant dans cette vision où ne transparaissait pas la moindre forme alors que les rivières et les sous-bois que nous venions de traverser avaient été baignés de la douce lueur qui accompagnait les promeneurs égarés dans leurs errances nocturnes."

"Je remarquai qu’à partir de cet endroit où seul le bruissement de l’eau nous rappelait la direction du chemin que nous avions emprunté pour nous retrouver là, le silence de la nature était complet, "

"anormal, comme si les grillons étaient restés en retrait et que le vent avait cessé de souffler."

"Je plissai les yeux, et ce qui de loin m’avait paru être un nuage de lucioles se révéla être soudainement une seule tâche blanche qui flottait dans l’obscurité, mais je parvins d’autant moins à la discerner précisément qu’elle ondulait et se déformait, portée par le souffle mystérieux qui parcourait cet univers ;"

"il s’agissait d’une sorte de fantôme enfoui dans l’ombre, silencieusement alerte, traître."

"Je me retournai alors vers le chat, mais comme son regard avait quelque chose d’ardent et de sinistre lorsque ses grandes pupilles scintillantes de noir et entièrement dilatées étaient tournés vers ce champ de ténèbres en fleur, je devinai qu’il ne voyait pas la même chose que moi ;"

"sa condition de chasseur nocturne et de vieux vagabond lui conférait une agilité que nul autre voyageur ne pouvait acquérir au cours de l’éternité qui semblait embrasser cet endroit hors du temps."

"Sa queue ondulait avec une lenteur et une précision incroyables, mais son visage tout entier était absorbé par le cœur des ténèbres qui palpitait au loin devant nous, puis lorsque j’essayai une nouvelle fois d’y jeter mon regard, je ne trouvai plus à la place du fantôme qu’un enchevêtrement de silhouettes tortueuses qui retournèrent rapidement s’enfouir dans les profondeurs de la pénombre, comme si mon attention les avait subitement surpris et qu’il s’en étaient discrètement détournés, espérant se faire oublier plus loin que là où on mon imagination pût aller."

"« Tu ne viens pas de voir quelque chose bouger ?"

"Toutes les choses bougent par ici, il ne faut pas t’en étonner. "

"Mais est-ce qu’elles sont vivantes ?"

"Je ne sais pas, cela dépend de ce que tu veux dire par vivant…"

"Eh bien, il m’a vu, alors il est parti. Peut-être qu’il a eu peur de moi."

"Il ne veut probablement pas que tu le trouves. Il ne te veut pas de mal."

"Est-ce que tu le connais ?"

"Oui, il n’est pas dangereux, il se promène juste d’un endroit à l’autre, comme s’il cherchait quelque chose, mais évite de croiser son chemin."

"De toute façon tu serais là pour me protéger. "

"Oh oui bien sûr, mais je ne peux rien faire contre lui ; il est beaucoup plus puissant que ce qu’il paraît. »"

"Je ne savais pas ce qu’il voulait dire par « puissant », car cette chose au loin, désormais invisible, me paraissait passive, évanescente, elle pouvait disparaître d’un simple regard et faire ployer les décors qui l’avaient entourée, et surtout elle me paraissait d’autant moins dangereuse que je venais de comprendre que pour m'en protéger il suffirait de ne jamais s'approcher des endroits où elle avait l’habitude de rôder ;"

"le chat venait de m’en transmettre l’idée, et je m’y conformais d’autant mieux que cet univers tel que je le connaissais dans l’ampleur avec laquelle nous l’avions jusqu’alors explorée me ravissais plus que de raison, et en plus les champs de ténèbres qui semblaient s’étendre partout autour respiraient une inquiétude et une désolation qui me dégoûtaient et me repoussaient, me tenant instinctivement à distance de ces frontières de l’inconnu."

"A côté de moi, le chat s’était arrêté de ronronner, et bientôt il suggéra qu’il allait être l'heure de rentrer ;"

"j’avais déjà remarqué avant qu’il me l’expliquât, que là le temps passait d’une étrange façon qui était différente que dans le lit où mon corps était resté."

"C’était un peu comme si, penchée sur le reflet d’un ruisseau, j’avais vu mon image reproduire fidèlement mes mouvements puis se laisser pousser par les vagues et les courants jusqu’à m’imiter d’une façon de plus en plus saccadée, et avec une rapidité telle qu’il était arrivé le moment où ses propres mouvements avaient dépassé les miens ;"

"mais alors, ce qui se trouvait entre le miroir aquatique et les courants, était-ce le reflet trop hâté de ce que le destin m’intimerait bientôt de faire, ou bien l’image mue par une volonté tout autre que la mienne ?"

"Tout dans ce monde qui n’était pas exactement parallèle à celui dans lequel j’existais par ailleurs, obéissait à cette interrogation que portait en lui tout reflet."

"De tous côtés cernée par un mur d’eau, je ne savais si toutes ces merveilles déclinant d’un extrême à l’autre les émotions qui avaient composé mon inconscient, étaient cousues du même fil que celui de mes pensées, ou si au contraire elles avaient trouvé dans cet espace onirique le terreau de la fantasmagorie qui leur conférait ce que nous autres appelions la vie."

"Le chat leva ses grands yeux vers moi ; non seulement il devinait mes pensées, mais en plus il en connaissait la réponse."

"La plupart des jours où le soleil se levait sur la ville, le matin n’était pas que le temps où les gens s’éveillaient, où le ciel s’éclairait, où les esprits se retrouvaient à l’issue des corridors de brumes noires, c’était aussi celui où les couleurs redonnaient leurs formes aux choses, et où, incessamment, la ville reprenait les droits que lui avait accordés la réalité sur la nature,"

"de sorte à ce qu’en lieu et place des sous-bois de pénombre, des rivières scintillantes et des pâturages surnaturels surgissent les bocages de bitume, les trottoirs trempés de l’odeur estivale de l’asphalte, et la foule,"

"dense,"

"bruissante,"

"invisible."

"L’éveil, c’était l’état transitoire par lequel passait toute âme en retour du monde de rêves en lequel elle avait cessé de croire, un état de frustration latente où la conscience, attachée au fil tendu entre l’immensité de l’univers que son reflet avait été fouler, et le grondement de la ville qui attendait ses peines pour les lui dévorer."

"Pour d’autres qui avaient continué à croire, ou qui en avaient encore le temps, c’était le temps où la joie et l’ébriété des éthers oniriques finissaient de lentement se diluer dans les esprits encore trop fragiles pour rigoureusement reconnaître le monde tel qu’il s’était trouvé avant le sommeil, et c’était pour cette raison qu’ils se croyaient à nouveau sur le seuil d’une existence qu’il allait encore une fois falloir explorer et comprendre depuis le début ;"

"je faisais partie de ces personnes."

"La ville souffrait toujours de la morose difformité de ses traits, on aurait encore dit que des enfants avaient frappé pendant la nuit, et qu’ils avaient maladroitement érigé ces tours de béton pour marquer leur supériorité sur la nature, elle qui restait imperturbablement passive et permettait à quiconque de faire d’elle ce que l'on voulait."

"Plus rien ne semblait authentique après avoir traversé cet ailleurs d’où je revenais souvent éblouie, comme après avoir passé une mauvaise nuit par la cause d’un mauvais songe, mais ne pas en parler à Ingres me paraissait vital pour que perdurât cet univers dont les secrets m’appartenaient ;"

"je craignais trop que tout cela disparût une fois que quelqu’un d’autre que moi et le chat serait au courant de mes aventures, ou pire, qu’il essayât de m’y rejoindre, et qu’il en déréglât le fonctionnement."

"Moins que le lever du jour, c’était le bruit de ses pas qui me réveillait parfois, un sourd claquement qui montait l’escalier en faisant trembler la charpente de toute la maison, car je savais que lorsqu’il montait de la sorte pour me rendre visite, c’était que je n’étais pas déjà partie pour l’école, et pour cause, c’était la fin de la semaine ;"

"il serait alors plein de curiosité à mon égard, car…"

"Le chat ne se contentait pas d’accompagner mes songes et de guider mes errances tout en m’expliquant les dimensions de cet univers mystérieux dont la connaissance ne m’apportait rien de concret ;"

"il revenait également et passait le reste de la nuit avec moi."

"Certes je m'étais toujours souvenu des moments où j'avais quitté mon sommeil puis mon lit, et où j'étais sortie pour rejoindre l’énigmatique grange sous laquelle je trouvais le chat, mais la façon dont je revenais de mes promenades et où je rejoignais mon corps pour achever le sommeil que je n’avais en réalité interrompu que pendant quelques secondes, je n’en avais jamais le moindre souvenir,"

"c'était à cause de cela que l'autre monde éternel au coeur duquel j'avais eu l'impression de voyager, ne paraissait être qu'un rêve."

"Lorsque je sentais la présence de mon père à l’entrée de ma chambre, je feignais le plus souvent de continuer à dormir, juste le temps que retombât son étonnement et son incrédulité qui étaient toujours plus grands à chaque fois qu’il découvrait cet animal posé sur mes draps ;"

"je voulais éviter les réactions les plus spontanées et les plus violentes qu’il aurait pu montrer dans les premiers instants de cette découverte qui ne manquait jamais de le renverser."

"Cependant, ce n’était pas le fait que j’accueille ce chat avec toute la normalité et la gaieté du monde, et que sa présence ne m’incommodât nullement pour dormir et pour faire des rêves, qui le brouillait, mais juste l’inexplicable façon par laquelle il parvenait à chaque fois à arriver là."

"En effet, si l’on s’en tenait toujours à l’endroit où j’étais restée dormir, il se trouvait que je ne m’étais jamais levée et que la fenêtre était toujours restée fermée, et en plus l’endroit où moi je me rappelais avoir trouvé cet animal n’existait désormais plus ;"

"une maison habitée par des personnes qui tenaient les animaux en horreur y avait désormais poussée, et je me demandais s’il ne fallait pas voir là une sorte d’ironie ou de malédiction à laquelle le chat se serait adonnée avec une gourmandise sans pareil."

"J’imagine qu’à une certaine époque, lorsque j’étais une toute petite enfant et que cet animal était apparu sur mon lit pour la première fois, Ingres se serait proposé de l’adopter, mais il savait également à qui appartenait ce chat ;"

"il vivait chez la voisine d’en face, une jeune dame un peu étrange, "

"disait-il,"

"mais à laquelle il pensait toujours avec panique et précipitation lorsqu’il se rendait compte que son animal avait passé la nuit chez nous, non pas qu’elle nous en eût tenu rigueur, cela était presque devenu un jeu depuis le temps où nous faisions des allers-retours jusque chez elle pour lui restituer le chat,"

"mais il semblait que cet être portait pour elle toute la valeur qu’elle aurait donné à un enfant."

"A elle non plus je n’osais parler des ave

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