L'Ecole est finie

 L'Ecole est finie (1/2)

L'Ecole est finie (2/2)


"J’avais trouvé un nom pour cet univers qu’il m’arrivait de visiter durant mon sommeil ;"

"il était l’Eurythmie."

"Il y avait déjà quelque temps que je conduisais une hypothèse que je voulais aussi rigoureuse que plausible, car je m’étais rendu compte que si je ne doutais pas de la véracité de ces voyages que je faisais depuis mon enfance, les fois où j’essayais de la raisonner et de chercher les mots qui m’auraient permis d’en parler avec la fidélité de mes sentiments, c’était un flot d’absurdités et discours prolixes et débiles qui me prenaient au piège de mots que je ne comprenais pas mais qui avaient déjà suscité la perplexité d'Ingres les rares fois où j’avais essayé de lui en parler."

"C’était de la sorte que j’avais depuis longtemps deviné que je pourrais d’autant moins en parler librement que j’étais une fille que tout le monde désignait comme imaginative, aussi m’étais-je donné l’ambition d’acquérir les facultés et les compétences de faire concorder le langage rationnel dont ils avaient tous besoin pour le comprendre, avec ce qui se passait dans mon esprit ;"

"partager ce qui se passait dans ce dernier mais qu’ils regardaient comme une tare à éradiquer au profit de ce qui pourrait raisonnablement nous sauver, semblait être devenu une obsession pour moi, un but à atteindre, comme si ç’avait été cela qui leur aurait vraiment permis de survivre."

"J’avais alors fait l’état des lieux de tous les moyens qui étaient à ma portée, et en dehors de la fantaisie de mon père qui avait déjà déteint sur ma personnalité, le conseil de quelques voisins aussi anciens mais pas aussi sages que les secrets que je poursuivais, ainsi que deux ou trois collections d’encyclopédies qui ne me seraient pas vraiment d’un grand secours dans la bibliothèque de la maison, il n’y avait guère que l’école qui pouvait m’instruire, ou au moins me fournir certaines des pistes que je cherchais."

"De plus, c’était également à l’époque où m’était venue cette curiosité de comprendre et d’expliquer, que mon père avait arraché le décodeur de la télévision pour le jeter à la déchetterie ;"

"même aujourd’hui je ne suis pas tout à fait certaine que dans ses inlassables élucubrations la télévision m’eût donné les programmes dont j’avais besoin pour affiner les connaissances que je recherchais, et dont en réalité très peu d’hommes devaient avoir le savoir."

"L’école non plus n’était pas la source de ce que je cherchais ;"

"je n’y apprenais rien de plus que quelques banalités qui nous racontaient que les dinosaures avaient vécu quelques millions d’années avant les hommes, et que ces derniers n’avaient pas toujours vécu dressés sur leurs deux membres postérieurs."

"Les sciences naturelles étaient passionnantes, mais elles avaient ceci de restrictif qu’elles s’appliquaient à n’étudier que la nature, là où quelque chose de surnaturel m’aurait intimé que ce qui se passait dans mon esprit était une passion cherchant encore sa science dans des domaines autres que la raison ;"

"ce n’était pas dans les salles de classe que ces paradoxes avaient cours."

"Aussi, une fois que les heures de l’institut étaient terminées, j’avais le loisir de m’immiscer dans la bibliothèque, là où se trouvaient les élèves théoriquement plus âgés, car je savais que si cet endroit fonctionnait comme un dépôt de vérité et que nul n’aurait su remettre en doute ce qui s’était trouvé dans les livres, mais les rayons en étaient si vastes et les choses que je cherchais si floues, que je mis longtemps avant de trouver quelque chose."

"Là non plus je n’apprenais ni ne comprenais pas grand-chose ;"

"j’avais subitement l’impression d’être une exception à l’ordre universel."

"Pourtant, je saurais bientôt entre les cours de sciences naturelles et les bibliothèques, que le monde tel que nous le connaissions n’était pas aussi petit que ce que j’avais jusqu’alors supposé."

"Quelques siècles auparavant, il avait été convenu que la planète sur laquelle nous n’habitions que depuis quelques centaines de milliers d’années, était de forme ronde, puis ensuite qu’elle tournait autour d’un soleil,"

"à l’instar de multiples autres orbes dont les noms nous ramenaient à un passé mythologique que je trouvais amusant d’étudier sous tous les angles que nous proposait l’institut."

"Mais là où cela devenait intéressant et un peu plus sérieux, c’était que cet ensemble d’être surnaturels et phénoménalement méconnus, flottait dans un vide si immense que notre imagination ne pouvait la concevoir exactement,"

"et pourtant ces prodigieuses créatures de l’univers n’avaient que la taille de bactéries en comparaison des monstres à la surface desquels elles se trouvaient, car il y avait aussi des galaxies,"

"et ces prodigieuses créatures n'étaient qu'une quantité infinie de petits poissons qui dérivaient sous la forme de bans dans les abysses infinies de l’univers, lesquelles étaient tout à fait insondables pour nous qui, lorsque nous regardions les étoiles dans le ciel, n’en recevions qu’une image si distante qu’elle-même était âgée de plusieurs millions d’années."

"Je réalisai lentement à quel point nous étions perdus, insignifiants et impuissants au sein de cet incompréhensible univers, et je désespérai d’en pouvoir parcourir toute l’étendue le jour où j’appris que quelque chose était vraiment anormal dans ce monstre en dehors duquel rien ne pouvait exister ;"

"il semblait qu’il était constitué dans son immense majorité d’une étrange substance dont nous étions incapables de comprendre la nature, car elle était proprement irréelle selon les critères que nous donnions aux choses que nous connaissions."

"Ce corps qui encombrait le cosmos de toutes parts sans que nous ne le connaissions, c’était la matière noire, une chair pour notre univers, une cage de résonance pour les appels désespérés que nous lancions dans le vide, tellement plus haut au-delà des échelles que nous pouvions mesurer, qu‘il n‘était pas difficile de le qualifier d‘infini."

"Rien des sommaires explications et des constats triviaux que nous en donnait l’institut, ne savait me contenter ;"

"ce sentiment n’était pas le fait que ce laxisme ontologique fît entrave à mes déambulations dans l’Eurythmie, mais je ne comprenais pas que ces êtres humains qui m’entouraient, fussent en train de s’entendre dire que le monde où ils vivaient était rempli jusqu’à la moelle de quelque chose qu’ils ne connaissaient même pas, dont la profonde complexité méprisait naturellement la vie et l‘intelligence, et que pour autant ils continuassent à vivre comme si de rien n’était."

"A cause de ces gens qui regardaient le ciel en faisant semblant d’être rêveurs, mais s’en détournaient en se disant qu’ils étaient bien petits et qu’après tout cette ignorance universelle ne les empêcherait pas de vivre, nos existences et notre intelligence, le fait même que nous fussions l’improbable œuvre de l’univers, ne valaient guère mieux que la matière, cette chose qui flottait sans but dans ce que nous appelions le vide, mais qui était en réalité la vacance de nos esprits."

"Ce fut très précisément à ce stade de mes maigres recherches, que j’avais trouvé le nom d’Eurythmie pour mon univers ;"

"c’était en opposition avec le monde que nous observions depuis la nuit des temps sans en comprendre une once, car contrairement à notre condition de machine, celui-ci n’était régi que par le Chaos, par de gigantesques lois universelles qui prédisaient le mouvement des astres à de si grandes échelles que nous n’en percevions jamais que d’incompréhensibles phénomènes, se contredisant et contrariant toutes les certitudes que nous pensions avoir établies jusqu’alors."

"Il était même impossible d’observer notre espace, nous demeurions dans une bulle qui flottait entre l’infranchissable grandeur qu’elle représentait à notre échelle, et sa ridicule petitesse à celle de l’univers."

"Parfois, pour répondre au complexe de solitude et d’ennui lorsque je pensais au faux orgueil que nous avions de prétendre tout savoir et toujours agir avec certitude alors que nous ne connaissions absolument rien de notre place dans ce monde,"

"je m’imaginais que tous ces fibreux amas de galaxies, ces tresses d’étoiles qui voyageaient dans les gaz de l’univers, et ces sombres énergies qui s’insinuaient en toute chose, composaient une sorte de toile, un réseau fini mais infiniment complexe qui, observé d’un extérieur que nous ne pouvions imaginer, car j’avais également entendu dire qu’au-delà les inexistantes frontières de l’univers, il était des choses que l’imagination ne pouvait concevoir, formerait l’enveloppe d’un atome,"

"un atome qui se serait trouvé au cœur ou à la surface d’une cellule, sur le tissu d’un être vivant ou d’un minéral, lequel aurait existé dans un monde d’une autre échelle, un monde de géants pour lesquels, en somme, la totalité de notre univers n’aurait été qu’une particule observable dans un microscope, mais impénétrable."

"Malgré cela, j’aimais à croire qu’il n’était pas impossible que les deux échelles de nos vies, incomparables, ne nous empêchassent nullement de communiquer avec ces géants qui nous savaient peut-être de l'autre côté de leur microscope, et puis, cela impliquait également que l’infinité d’autres atomes qui formaient le monde, et le cosmos de ces géants, consistassent en d’autre formes d’univers comparables à celui dans lequel nous vivions,"

"celui auquel nous prêtions une forme d’absolu, avec une naissance, une existence que nous essayions mettre en œuvre dans nos esprits."

"Je me demandais parfois aussi si les êtres géants de cet autre monde en deçà duquel nous vivions, avaient des rêves, un ciel étoilé, des galaxies comme les nôtres, et si en franchissant à nouveau les échelles auxquelles ils existaient,"

"il apparaissait que leurs amas de vide et de matière noire, formassent à leur tour les fibres d’un nouvel atome,"

"dans un nouveau monde d’une nouvelle grandeur, et ainsi de suite, à l’infini,"

"à moins qu’à la vérité, ces êtres d’une grandeur supérieure à la nôtre,"

"fussent nous-mêmes, et que nous vivions en quelque sorte dans un monde étrange, dont l’infiniment petit serait un reflet de l’infiniment grand, et que nous n’existions que dans la lueur de ce paradoxe qui nous donnait la vie et nous animait de curiosité."

"Ces miroirs qui formaient le ciel et les particules constituant notre univers, je me demandais si ce n’était pas la matière noire elle-même, cette chose mystérieuse dont je lisais tant de choses mais dont je ne parvenais à me faire une idée précise malgré tous les sens dans lesquels je tordais mon esprit."

"J’avais l’impression que ce n’était pas uniquement notre compréhension de l’univers qui dépendait de la nature de cette chose faisant perpétuellement notre monde, mais également la résolution de toutes les énigmes que s’étaient posés les humains depuis qu’ils s’étaient interrogés sur la création, la vie, la mort, mais également sur leur esprit."

"C’était à mon sens une erreur que de croire que la matière noire était une petite particule sans autre importance que celle de la masse qu'elle imposait à l'univers dans son imperceptible mouvement ;"

"non seulement elle occupait une place du vide que nous connaissions mal, mais en plus les propriétés qui lui étaient attribuées ne cessaient de se multiplier entre elles depuis que certains étaient parvenus à en observer les réactions aux échelles les plus proches de nous."

"La plupart disait en effet que la matière noire se trouvait partout dans l’univers ;"

"au centre et à la périphérie des galaxies, et que c’était leur force, l’énergie noire, qui impulsait l’orbe des astres et l’ordre du monde, qui contrôlait les contractions de l’univers et qui donnait vie à toute chose."

"Cette entité mystérieuse qui flottait dans le vide comme de larges masses obscures avec comme seule propriété perceptible par nos esprits de détourner la lumière, je la croyais davantage comme une sorte de fluide, un courant qui aurait circulé exactement de la même façon qu’une rivière en tout endroit de l’univers, un vagabond de l’univers qui aurait cherché son chemin depuis l’éternité, ou bien au contraire un être créateur qui aurait fondu son existence dans son œuvre,"

"je ne savais pas encore tout à fait ce dont il s’agissait, mais dans la théorie que j’avais lentement mise en place, c'était un flux si éthéré qu’il pouvait s’insinuer dans l’infinité des choses qui constituaient l’univers, et qu’il en avait le contrôle absolu à chaque instant."

"Le flux noir était dans les halos du vide intersidéral, dans chacune des respirations de l’univers, entre les galaxies, au cœur de nos étoiles, et même en chacun de nos seins, et ce jusqu’au fond des plus petits électrons d’un atome de carbone."

"Dans ses tentacules de ténèbres, tous les êtres de l’univers étaient les mêmes composants de cet être absolu et éternel ;"

"il était le sang, le plasma du monde, et peut-être même le reflet de Dieu et du temps."

"Galaxies et bactéries étaient mues exactement de la même façon dans cette matière que nous essayions vainement de comprendre, et pourtant, si nous la touchions du bout du doigt, c’était probablement qu’elle s’était laissée approcher par nos esprits."

"Je me demandais s’il n’y avait pas là quelque paradoxe qui serait venu compromettre mes pensées, ou si au contraire cela trahissait une avarie, quelque chose que le dessein de la matière noire n’aurait pas envisagé dans le déroulement du monde, comme si nos existences n’avaient pas été prévues au cœur de l’univers, et qu’il s’était agi de quelque chose d’anormal ;"

"là encore, du fait de notre isolement, de notre ignorance, ou bien au contraire de l’impénétrabilité des secrets de l’univers, nous étions condamnés à n’en rien savoir."

"Notre existence elle-même n’était peut-être qu’une théorie."

"Ce que je croyais dans ma théorie, c’était que l’Eurythmie était un endroit en dehors non seulement du temps, mais également de l’univers, une sorte de bulle ouverte par la seule chose qui fût proprement humaine, l’esprit, et dans lequel la matière noire ne se serait pas fondue."

"A la suite de ces recherches et de ces questionnements, les sciences naturelles me parurent finalement d’un ennui inqualifiable,"

"d’autant plus que ce que je considérais comme des problématiques universelles qui n’avaient en aucune façon le droit d’échapper à l’esprit de tout être censé et ayant conscience de la transcendante grandeur de l’univers dans lequel il évoluait, ne consistaient pour les professeurs qui me dispensaient cet enseignement, qu’en un amoncellement de billevesées métaphysiques sans plus de réponse que d’intérêt."

"Il semblait qu’en dépit de cette malheureuse aversion pour les sciences que l’on nous enseignait, je fusse une élève prodigue dont nul ne comprenait l’aisance, car l’attitude que je laissais transparaître lorsqu’en classe nos professeurs nous parlaient davantage des fortifications guerrières que des grands collisionneurs, ne laissait guère d’optimisme quant à l’intérêt réel que je portais au cours ;"

"j’étais désespérante et laissais perplexes tous ceux qui ne comprenaient pas que je sache autant de choses alors que j’étais si dissipée."

"C’était pourtant bien simple ;"

"pour être un être accompli et en harmonie avec le monde il suffisait de tout connaître de l’infiniment grand et de l’infiniment petit, or le premier, mes allers-retours entre les quelques livres de physique théorique et mes scrupuleuses observations de mes pensées et du ciel m’avaient permis d’établir à son sujet une théorie que je tenais comme suffisamment solide pour m’en convaincre de la véracité,"

"et du second j’avais une connaissance aiguisée à force de regarder, de comprendre et d’écouter Ingres lorsqu’il travaillait les horloges et les instruments de musique, car à l’évidence il n’était rien au monde qui fût plus fin, subtil et inatteignable que ces précieux fluides que mon père manipulait avec une inimitable maestria."

"De plus, ces observations et ces comparaisons m’avaient dernièrement menée à une remarquable analogie ;"

"d’une part le temps était un fluide insaisissable, un produit mystérieux qui oscillait dans chaque instant de l’univers, mais dont l’humain était parvenu à refléter l’essence grâce à une complexe machinerie d’engrenages qu’il avait mise au point, et d’autre part l’univers était gorgé d’un autre fluide mystérieux dont le fonctionnement semblait tout aussi obscur et infaillible que celui du temps, et j’en arrivai à me demander si la matière noire et le temps, ne consistaient pas en réalité en la même chose."

"Ingres aurait probablement été intéressé de savoir cela, mais j’avais eu peur qu’il se mît à chercher dans les étoiles et l’infiniment grand ce qu’il était bien plus appliqué à chercher dans ce qui tenait entre ses mains."

"En somme j’avais été, dès l’enfance, sur le point de trouver la solution qui aurait concilié les théorèmes ennemis des physiques universelle et quantique, mais l’institut tenait déjà à ce que je sache tout de l’éphémère règne humain, des évolutions de l‘hominidés, de ses conquêtes, ses guerres, ainsi que de sa fébrile et destructrice histoire sur un monde qu‘il avait dominé."

"La métaphore la plus significative que j’avais entendue à ce sujet, était justement celle de l’horloge ;"

"selon certains, si la création avait dû être représentée sur un cadran de vingt-quatre heures, Homo Sapiens Sapiens serait apparu à vingt-trois heures, cinquante-neuf minutes et trente secondes."

"Ce seul constat contenait à lui tout seul tout le désespoir, l’amertume et l’impétuosité de mon esprit de jeune fille embrasé par la vérité que j’avais le révoltant sentiment d’être la seule, incomprise, à soupçonner ;"

"nous n’avions que trente secondes pour exister, et de ce temps infiniment précieux dont nous disposions pour penser et découvrir l'univers tout entier et ses mystères jusqu'au coeur de nos propres esprits, nous faisions n’importe quoi."

"Je me sentais doublement incomprise, car ce n’était pas ennuyée que j'étais, mais révoltée, et je savais que si, en outre, mes résultats scolaires n’avaient pas été satisfaisants, le monde qui m’entourait ne se serait jamais contenté de cette attitude."

"Même Ingres, depuis qu’il avait appris que c’était en bâillements et en rêveries que j’occupais mes heures à l’institut, et notamment celles de sciences naturelles, s’était étonné de mes capacités, et ç’avait été à cette occasion que j’avais essayé de lui expliquer que tout était lié dans ce qui m’intéressait ;"

"les mécanismes d’horlogerie étaient exactement les mêmes que ceux de l’univers, alors une fois que j’avais compris les deux, savoir ce que l’on m’apprenait en cours était d’une facilité exaspérante."

"Il ne m’avait pas crue, et j’avais alors réalisé que mon projet de rationaliser les mystères sur lesquels j’avais basé la gravité de mon existence afin de la rendre compréhensible auprès de ceux qui n‘y avaient pas accès, s’était soldé par un échec ;"

"cela ne valait pas non plus la peine de parler de l’Eurythmie, car ces fantaisies, opium de l‘enfance, n‘étaient en fait nullement nécessaires pour me faire remarquer."

"C’était un institut féminin, et j’avais comme voisine de classe une dénommée Magalie, une jeune fille peu distinguée des autres, qui me semblait avoir deux activités essentielles au déroulement de ses journées ;"

"d’abord s’étonner du surprenant écart qui demeurait entre ma désinvolte passivité qui n’était pourtant ni feinte ni provocante, et la remarquable aisance que j’avais à remplir les fiches d’évaluation pour ensuite m’ennuyer à nouveau en attendant d’être autorisée à aller à la bibliothèque où elle ne me suivait jamais,"

"puis elle me conseillait de faire attention à ma tenue, car elle avait constaté depuis un certain moment que la chemise rouge que je portais sous ma veste n’était nullement conforme à l’uniforme auquel nous étions assujetties."

"Cela partait toujours d’une bonne intention, car c’était toujours lorsque l’un de nos professeurs ou une instance de l’administration nous dévisageait, qu’elle me faisait cette remarque, mais à nouveau, mon excellence ne manquait jamais de m’épargner les remarques désobligeantes ;"

"j’étais la rébellion incarnée, mais en l’absence de révolution à faire couver et de controverse à criailler, cette infraction au code vestimentaire demeurait une irréparable bavure dont je m‘étais excusée si longtemps auparavant que ma voisine en oubliait la raison à chaque fois que je la lui rappelais."

"Aussi avais-je quant à moi le loisir, à chaque fois qu’elle pensait me rendre service en me faisant remarquer que ma chemise n’était pas celle qu’imposait le règlement, de lui répéter que j’avais énigmatiquement perdu celle que l’école m’avait fournie le jour de la rentrée ;"

"les lois martiales de l’établissement m’avaient refusé une nouvelle tenue, et à la vérité, très peu de ces uniformes devaient réellement endurer les quelques années durant lesquelles ils étaient supposés être arborés dans cette école.

"Ces préoccupations étaient bien loin derrière moi."

"Cela faisait longtemps que je m’étais accoutumée à tout cela, et nombreuses étaient les habitudes qui faisaient mon existence à l’institut, parmi lesquelles la chemise rouge avait effectivement été la première."

"Ne faire confiance qu’en ce que j’apprenais par moi-même avait été la deuxième, puis rapidement été apparue la troisième, moins évidente, plus douloureuse."

"Certes j’étais profondément frustrée par la superficialité de tous les savoirs que nous parvenions si péniblement à mettre en œuvre, et j’aspirais à bien plus, mais aussi longtemps que je restais à cette école, il était quelque chose qui me gênait et m’enseigna bientôt la réalité de ma différence."

"Lorsque sonnait la fin des cours et que toutes mes camarades rejoignaient la sortie de l’institut pour rentrer chez elles, moi je ne perdais jamais une occasion de perdre du temps, de rester derrière les autres, de m’asseoir à la bibliothèque, même si c’était pour relire une dixième fois le livre qui avait cessé de m’inspirer."

"Peu m’importait la façon dont je patientais, car tout ce qui comptait était que cette demi-heure de mon temps s’écoulât aussi rapidement que possible, mais ce n‘était ni un défi à la façon dont me désoeuvrait cet endroit, ni un refuge ;"

"il s‘agissait simplement de me retrouver seule à la sortie de l‘institut."

"Je traversais lentement la cour, et dans certains de ces voyages je voyais la lumière du soir gonfler de l’autre côté des bâtiments qui entouraient la sortie de l’école dans les brumes de la ville,"

"c’était ainsi que je me sentais envoûtée, ensorcelée par la mélancolie de cet endroit désert qui semblait n’avoir toujours attendu que mon passage pour refermer ses lourdes portes de fer sur ma présence."

"Ces portes dont j’avais tellement peur n’existaient pourtant que dans mon esprit ;"

"tout ce que je faisais en réalité, c’était retarder l’heure de mon départ en espérant qu’un jour peut-être elles se refermeraient sur moi et me retiendraient prisonnière d’un nouvel endroit où nulle âme ne s’était jamais aventurée, de sorte à ce que mon corps tout entier se retrouvât plongé dans une nuit que je pourrais explorer avec toute la réalité que je prêtais à notre univers du Chaos."

"Cela revenait à nier l’existence de l’Eurythmie, et j’en avais un peu honte, mais si je me demandais parfois ce qui valait le mieux entre continuer de croire en ce rêve d’enfant et tout mettre en œuvre pour qu’il accédât à la réalité et que tout le monde l’y acceptât, je me disais que tous les sacrifices devaient en valoir la peine."

"Je me savais être quelqu’un d’exceptionnel, et pourtant je devais m’abaisser à renier ce que j’étais et à m’abandonner à cette ivresse de la mélancolie du monde et de mon délire, pour qu’ils me comprissent, eux, tous ceux qui formaient la masse intemporelle des gens qui croyaient puis qui détestaient, ceux qui faisaient de leur existence un avenir dont il croyait être les seuls maîtres."

"La plus importante des choses que m’avait apportées l’institut, c’était la conviction de ne pas être comme eux, et étrangement, ce sentiment de me trouver absolument seule face à ce monde qui ne pouvait même pas imaginer ce que j’essayais de comprendre dans l’univers, me rendait plus forte et me fixait dans ma position ;"

"je continuerais à les défier aussi longtemps que je sentirais l’énergie sombre couler dans mes veines et mouvoir le monde, mais cependant sans oublier qu’elle avait également pris le contrôle de mes desseins et de mes actes, et qu’il allait forcément se passer quelque chose dont je ne suspectais pas encore le déroulement."

"En réalité, je devais bien me l’avouer, le sens de ces errances métaphysiques qui retardaient l’heure de mon départ, étaient le reflet d’une toute autre vérité dont le panache était bien moindre ;"

"j’étais émue d’une certaine crainte, celle de voir mes camarades à la sortie de l’institut, dont la plupart était rejointe par leurs parents."

"Le seul fait de rencontrer une personne adulte dans la rue était déjà pour moi une expérience qui me rendait le souffle difficile pour le reste de la journée, mais en voir qui étaient parents, c’était un tourment auquel il m’était insupportable de me livrer."

"Au moment où elles retrouvaient leurs parents, il y avait dans le regard de chacune de mes camarades une lueur que je ne désirais pas voir, mais leur insouciant bonheur que le monde ravirait bientôt ne m’effrayait nullement, c’était le reflet de leur mère."

"Depuis les premiers jours qui avaient suivi la rentrée, Ingres avait été touché du grand souci d’être là pour moi à la sortie de l’institut, et je ne me suis jamais vraiment rendu compte que si j’éprouvais toujours une grande joie à le voir apparaître de l’autre côté du mur, les regards de mes camarades s’étaient également posés sur moi,"

"comme pour se demander avec toute l’ingénuité et l’innocence que s’accordaient les enfants, ce qui n’allait pas en moi."

"Je sentais légitime ma joie de retrouver mon parent, mais elles la méprisaient et la salissaient pour ne pas qu’elle effleurât la leur, celle à laquelle elles étaient tant attachées."

"Je ne leur en avais jamais voulu, le fait était simplement que cela non plus je ne le comprenais pas, alors qu‘il s‘agissait de quelque chose qui se situait exactement à mon échelle, simplement n‘était-ce pas de mes préoccupations."

"Cela aussi c’était faux, sinon je ne me serais pas cachée d’elles pour ne pas que l’on voit trop fort à la sortie de l’institut, que c’était Ingres qui venait me chercher."

"En réalité, il ne l’avait fait que quelques fois ;"

"nous habitions suffisamment proche de l’école pour qu’il me fît confiance, et puis la société des autres parents d’élèves ne le ravissait guère, si bien que nous y trouvâmes tous deux notre compte."

"Par la suite, il lui arrivait quelques fois par semaine de venir me chercher pour m’accompagner jusqu’à la maison, les jours où il avait été s’occuper au magasin, et d’autres fois il me donnait la consigne de traverser une partie de la ville pour le rejoindre au magasin,"

"mais dans tous les cas ce que je cherchais dans ces migrations, c’était moins la reconnaissance de mon autonomie, que la grâce du moment fatidique où je voyais sa figure apparaître à la sortie de l’institut pour me rappeler ma solitude et mon éloignement."

"J’aimais beaucoup Ingres, et je le respectais, mais je n’avais jamais compris en quoi cela aurait été contradictoire avec le sentiment de honte que j’avais d’être vue avec lui ;"

"ce n’était pas lui qui me faisait honte, ou peur, mais le fait qu’il fût le seul pour moi."

"Je crois qu’il était arrivé un jour où il avait compris cet étrange mais naturel sentiment que j’avais, aussi avait-il tâché de raréfier les fois où sa présence venait m’entourer de toute son attention lorsque les cours se terminaient, car ce que je ressentais dans les moments où le regard indiscret d’une camarade pouvait me surprendre au creux de cette intimité dont j’avais passé ma vie à chercher et à inventer les codes, était comparable à celui que j’avais également en retrouvant un vieux dessin de mon enfance."

"Ces œuvres d’art exécutées avec un talent de maître et un génie naissant, prometteur d’un grand avenir, avec tant de soin et d’attention pour ce que nous croyions être le souci du menu détail et de la plus fine technique, nous la retrouvions bien des années plus tard avec au mieux un peu de nostalgie apitoyée pour les souvenirs que cela réveillait inconsciemment, au pire avec un dégoût de la laideur et un effroi de la prétention qui nous avait poussé à créer cette horreur d’une naïveté ne portant d’autre nom que le propre sien."

"Ce que je détestais le plus dans ce dessin que je retrouvai au hasard, c’était la réalité qu’il représentait, et dont j’aurais préféré ne pas avoir de souvenir, de façon à pouvoir plus facilement nier ce qui y était représenté ;"

"de bien niaises retrouvailles avec en guise de personnages ces formes à peine distinctives et si grassement coloriées que c’était la pluie qui paraissait s’être chargée de remplir les silhouettes que j’avais gauchement dessinées."

"J’y reconnaissais Ingres, il avait eu l’air bien plus souriant à cette époque, comme si le dessin d’une petite fille avait été plus révélateur encore qu’une photographie."

"Paradoxalement, depuis que la ville avait été construite, tout semblait aller plus lentement dans ma vie, et puis l’absence de photographie dans cet univers hermétique qu’entretenait Ingres, empêchait formellement d’identifier le temps qui passait, c‘était pour cette raison qu‘à un moment de ma vie où j‘avais senti tant de choses bouger autour de moi avec la crainte d‘en perdre le souvenir à tout jamais, j‘avais ressenti le besoin de les immortaliser par moi-même."

"Une nuit d’insomnie m’avait suffi pour revenir au souvenir originel de ces détestables scènes que j’avais dessinées, alors j’avais l’impression que quelque chose s’était passé entre l’univers du Chaos et celui de l’Eurythmie, comme si la paroi qui les séparait s’était fendue de mon imagination, et que désormais les inaccessibles souvenirs qui avaient formé l’air dont mon esprit s’était abreuvé dans mes nuits d’errance, coulaient dans le monde où ma conscience était éveillée, de sorte à ce que cette dernière pût les recueillir, usés qu‘ils étaient d‘avoir si longuement voyagé dans l‘obscure onde."

"Je ne pouvais pas laisser ces images s’écouler dans le vide et les souvenirs de mon passé sans substance ;"

"je savais qu’il existait beaucoup d’autres dessins, il me suffisait de les retrouver."

"Le monde était chaotique, mais mon organisation, bien que je ne songeasse pas tous les jours et loin s’en fallût à l’explorer, était infaillible ;"

"au bout d’une trentaine de minutes à percer l’obscurité à l’aide d’une petite lampe de poche, à ouvrir des trappes et faire glisser des cartons, je trouvai les archives de ces œuvres du passé."

"Rien n’avait été moins difficile que de les trouver, mais les observer, les analyser et les comprendre appelait désormais une concentration à laquelle je m’évertuais, car il était toujours douloureux de s’aventurer à franchir les remparts de souvenirs sans savoir quelles seraient les émotions qui nous tomberaient dessus, or je savais que les choses qui remontaient à l’époque où je m’étais mise à dessiner de la sorte, n’étaient pas vraiment plaisantes."

"Je ne m’inquiétais nullement de l’heure du soir jusqu’à laquelle pourraient me mener ces investigations ;"

"j’étais pratiquement seule dans la maison car Ingres, qui ne restait jamais travailler tard le soir, avait un sommeil de plomb que ni ma lumière ni mes pas ne pouvait perturber, et les nuits d’été approchaient, annonçant l’imminence de la fin des cours et par-là même l’amoindrissement de mon besoin de dormir."

"Je me passais facilement de sommeil, mais lorsque je suspendais celui-ci, je préférais généralement retrouver le chemin de l’Eurythmie, plutôt que de m’échouer sur les écueils de ces pathétiques dessins au fond desquels il me fallait trouver puis déchiffrer une sorte de code secret, comme si chaque coup de crayon, le moindre détail qui eût pu passer pour une rature, et tous les personnages, portaient une obscure signification dont j’avais perdu le sens."

"Jusqu’à ce soir-là, j’avais cru que si le monde recelait une vérité qui m‘était destinée, ç’aurait été dans l’Eurythmie que j’en aurais trouvé la trace, mais en fait il me fallait préalablement saisir celle qui me concernait directement, et qui était restée enfouie dans ces documents insignifiants."

"Je me maudissais de m’être laissée un héritage si laid, je regrettai presque d’avoir été si prolixe en images à cette époque dont je n’avais pas gardé d’autre souvenir que ces couleurs et ces enfantines formes des créatures issues de mon imagination, mais ma joie était réelle de m’être arrêtée un jour, comme si de ce jour au lendemain, la mémoire avait pris le relais de cette immature extériorisation, et que la branlante structure de mon être s’était enfin achevée."

"L’accomplissement de l’univers dans mon imagination, et celui de mon esprit, allaient de paire, et pourtant j’avais l’impression de redécouvrir le passé dont ces dessins me racontaient l’histoire."

"En face de certains de ces dessins que je me rappelais pourtant avoir fait, j’avais l’impression que c’était l’œuvre d’une autre petite fille, que l’histoire que racontaient ces naïves images n’était pas la mienne, et que les personnages qui m’y entouraient n’étaient pas non plus tout à fait ceux que je connaissais alors."

"Je reconnaissais toujours Ingres, mais en ce qui concernait les autres figures, je devais toujours faire usage d’imagination pour reconnaître le chat qui avait fait partie de mon existence depuis plus longtemps que ce que je pensais, et Viole, dont l’amitié avec mon père était également plus ancienne que ce que m’en avaient dit mes propres souvenirs."

"Lorsque je me retrouvais face à ce miroir qui s’était brisé, opacifié par le temps qui était venu en user la surface, je me disais que ce mensonge dont je découvrais à peine l’essence, était le fait des différentes instances de ma conscience qui avaient dû se sentir trahies à la mesure de toutes les fois où je les avais abandonnées pour m’égarer dans l’Eurythmie, en dehors de mon propre corps, là où elles n’avaient aucune influence."

"Je me sentais subitement idiote d’avoir laissé dépérir la réalité, celle-là même où j’aurais trouvé autant de souffle que dans l’Eurythmie, car désormais j’étais trop éloignée de ce monde en souffrance pour reprendre confiance en lui, d’autant plus que je ne me sentais pas prête à affronter une nouvelle fois les émotions et les déchirements qu’il réservait au retour de mon existence."

"J’avais fait en sorte de les oublier et de les ranger quelque part où je croyais ne plus jamais y avoir affaire, de façon à libérer mon âme des tourments qui m’auraient empêchée de rejoindre l’Eurythmie, mais je n’avais pas prévu que cela reviendrait me hanter de la sorte, rien qu’au cours d’une insomnie, bien que cela fût parfaitement logique ;"

"le rapport de force n’avait fait que s’inverser pour reprendre son cours normal."

"Je m’étais bien dit que nul ne pouvait échapper au monde qui grandissait, même si c’était pour s’effondrer aussitôt, et il n’y avait pas de raison pour que ce ne fut pas mon cas."

"Je sentis juste une vive peur bleue dans mon cœur, car si j’étais subitement de retour dans la réalité et que mon existence allait devenir semblable à celle d’Ingres, suppliciée et harcelée par le cours du temps dont la recherche de la domination allait devenir la seule préoccupation de mes jours, cela signifiait que je ne pourrais plus sortir de moi-même, que mon être s’était refermé sur lui-même pour m’y enfermer."

"L’Eurythmie avait peut-être fini par disparaître, cet univers que j’avais cru stable et infiniment mien avait en réalité subi les effets contraires et s’était effondré avant le Chaos."

"Ce ne fut qu’à ce moment précis de mon existence que je réalisai que la tristesse du visage que j’avais représenté sur ce personnage qui devait tenir lieu de moi-même, ne m’avait en réalité jamais quittée, et j’avais moins honte de ne jamais m'être séparée de ce sourire triste, que d’avoir eu un jour l’indécence de le représenter."

"Je ne croyais pourtant pas être quelqu’un de triste comme ils auraient tous aimé le croire en faisant la comparaison de mon visage et de ce dessin de moi-même ;"

"le fait était juste que je ne partageais pas leur sentiment, m’étant toujours crue moins mortelle qu’eux en ce que j’avais trouvé un moyen de survivre."

"Ces témoins de papier et de couleur auxquels j’avais moi-même confié la vérité, me rappelaient désormais que j’étais autant en danger que tous ceux qui m’entouraient, et qu’il me faudrait moi aussi trouver un moyen de m’échapper."

"Épuisée par tous ces bouleversements, je m’endormis bientôt sans le moindre effort, décidée à ne plus retrouver avant le lendemain cette existence qui me seyait à contrecoeur, mais durant cette nuit-là, ce fut la première fois que cela se passa ;"

"j’arrivai dans l’Eurythmie par le seul concours de ma volonté, et malgré l’ampleur de l’inquiétude qui s’était alors emparée de mes pensées, je retrouvais exactement le même monde que celui dans lequel j’avais eu l’habitude de me promener, calme, serein, nocturne."

"Cependant quelque chose avait l’air de dysfonctionner, comme si tout s’était en fait bel et bien arrêté, figé dans l’image que j’aurais eu de l’Eurythmie en essayant de m’en rappeler de façon consciente."

"Tout était immobile et sans chaleur, les lueurs s’étaient tues et la nuit avait éloigné le ciel autant que possible, comme si ce monde avait décalqué ses dimensions d’ordinaire si surprenantes sur celles du Chaos, et que désormais tout cela resterait pétrifié pour l’éternité."

"Je repensais à la déchirure que je pensais avoir moi-même ouverte dans la paroi pour déverser les souvenirs de ce monde inconscient dans les flux où je pouvais les retrouver et les réfléchir, et je me disais que par-là même, c’était la matière noire qui venait de se déverser dans l’Eurythmie qui ne tarderait désormais plus à mourir dans ses dernières convulsions."

"Cette nuit-là, je ne sus pas à quoi ressemblait l’univers de l’intime où je m’étais toujours crue saine et sauve, car je restai sous la grange, dans l’obscurité qui me laissait à peine entrapercevoir les collines entourant le passé de ma maison où palpitaient tous les songes, et le chat sur mes genoux paraissait bien fatigué, silencieux, non pas comme lors d’un deuil au cours duquel je l’avais déjà connu, mais comme s’il n’avait plus rien eu à dire."

"Je me demandais ce que cela signifiait, si à partir de ce jour où le péril du Chaos avait été si grand que même l’Eurythmie s’y était enfoncé, j’avais été suffisamment mûre pour considérer comme achevés les enseignements du chat, et que j’étais alors apte à découvrir l'univers par moi-même, ou si au contraire tout se trouvait sur un tel déclin que désormais plus aucune parole ne pourrait le sauver, et que par conséquent il aurait mieux valu pour notre sécurité rester au plus proche de nos corps."

"« Si tu sens une angoisse,"

"m’avait-il dit une nuit,"

"que tout se referme sur toi et que le danger est sur le point de te balayer de la même façon qu’un mauvais rêve disparaît de ton esprit au réveil, retrouve la direction de ton corps, il sera la source d’énergie dont tu auras besoin, sa présence te protégera, et tu seras certaine de pouvoir revenir dès que le danger sera trop grand."

"Mais toi, où est ton corps si jamais tu te sentais en danger ?"

"N’oublie pas que je suis un chat, je peux me déplacer beaucoup plus vite que toi, à une vitesse que tu ne soupçonnes même pas, alors fuir le danger lorsque je ne peux pas l‘affronter, cela me connaît."

"Et quels sont les dangers que tu as déjà dû affronter ?"

"Quelques créatures qui étaient entrées par des failles, loin d’ici, il vaudrait mieux pour toi que tu ne les approches pas pour l’instant."

"Dis-moi s’il te plait,"

"lui dis-je désormais en espérant qu’il me donnerait un signe d’existence,"

"est-ce que maintenant je pourrais me risquer à aller plus loin ?"

"Mais certainement, tu es grande maintenant. Si tu as l’occasion de revenir, tu pourras explorer l’univers, uniquement si tu restes très prudente."

"Pourquoi n’aurais-je pas l’occasion de revenir ?"

"Parce que cela va se refermer à présent. Ce n’est pas de ta faute, mais cela fait un moment que les flux se tarissent, il n’en restera plus rien bientôt. Peut-être qu’un jour tu pourras revenir, lorsque tu auras retrouvé ce pouvoir de ton enfance."

"Ah, c’est parce qu’à présent je vais cesser d’être une enfant."

"Il est temps, oui, et puis le monde a plus que jamais besoin de toi, comme il a besoin de chacun. Ne t’en fait pas, moi non plus je ne reviendrai plus de toute façon. Mon temps est passé."

"Avant cela il y a juste une dernière chose que je voudrais te demander."

"Quelle est-elle ?"

"Je voudrais savoir comment il faudrait que je fasse pour aller plus loin, là où s’arrêtent les frontières de mon imagination."

"Eh bien, il suffira de faire usage de la confiance en toi que l’âge t’aura fait acquérir, et d’aller droit devant toi. Il ne faut pas que tu t’en fasses ; l’imagination pourra t’aider, mais attend-toi à être surprise au long de ton voyage. »"

"J’acquiesçai, je ne savais encore de quelle façon mesurer le point auquel cet ultime enseignement du chat allait m’être précieux, mais je savais que le moment venu j’aurais la sagesse de m’en souvenir et d’en faire usage."

"Et puis, l’Eurythmie était trop ancré dans mon cœur pour que je m’imaginasse le voir se refermer à tout jamais ;"

"je me faisais la promesse d’y revenir, même si je ne savais pas quelle serait l’énergie que me coûterait ce voyage de retour."

"Bien que tous les éléments fussent réunis pour que ce matin fût le commencement d’une journée comme les autres, je sus dès le réveil qu’une incommensurable tristesse me tenait éloignée des jours que j’avais autrefois connus, comme si quelque chose de précieux avait manqué dans mon esprit, car je me savais désormais incapable de retourner à l’Eurythmie."

"Les ronronnements épuisés du chat sur mon corps étaient plus froids, et moi j’avais pour la première fois cessé d’être une fille."

"Je comprenais que c’était à partir de là que les choses allaient devenir plus compliquées ;"

"le retard que j’avais sur le monde était trop important pour que je le rattrapasse sans méditer mon retour, et sans penser au lointain jour où je retrouverais le passage secret vers le salut qui m‘avait été dérobé."

 

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