Partie 3/3

" -Elle n’était pas trop lourde à redresser au moins cette étagère ?

-C’était un meuble en bois massif, mais ce n’était pas le fait de le remettre sur pied qui nous avait pris du temps, c’était celui de réorganiser les livres qui nous a ralenti…Comme il n’y avait plus de navette à l’heure où je suis sorti de la librairie, Kasuchige s’est gracieusement proposé de me ramener à la maison et il était presque minuit quand je suis allé me coucher ; j’ai dormi tout de suite.

-Et alors ? Monsieur Nojima, avait-il l’air d’avoir quelque chose à se reprocher ? Semblait-il comme d’habitude ?

-En fait, lorsque l’on a l’habitude de côtoyer les gens seulement la journée, rien ne nous semble normal dans leur attitude la nuit. L’éclairage n’est pas le même, la fatigue modifie les traits de leur visage, libérés des contraintes de l’horloge, ils pensent différemment et leur personnalité apparaît sous un jour nouveau. Kasuchige est une personne pleine de surprises comme il s‘en trouve très peu.

-Sais-tu quelle était l’histoire préférée de Monsieur Nojima ?

-Alice au Pays des Merveilles, un classique…Cela ne faisait d’ailleurs rien de particulier de lui…Il a été décapité par la Reine. "

Les policiers étaient venus frapper à la porte du domicile d’Ingmar très tôt le matin ; le meurtre de Kasuchige n’avait apparemment pas mis longtemps à être signalé. La culpabilité du jeune homme aurait arrangé beaucoup de monde, dont ses propres parents, mais à défaut d’être le criminel parfait, l’apprenti documentaliste s’était révélé être un témoin de premier ordre puisque personne ne semblait aussi bien que lui avoir cerné le personnage de Kasuchige Nojima. Aucune trace d’effraction n’ayant été constatée, aucune empreinte significative n’ayant été relevée et l‘arme du crime abandonnée sur les lieux, l’angle d’incidence de la plaie dans peau coïncidant, il fut bientôt supposé que le vieux bibliothécaire émigré et ermite s’était suicidé après avoir vainement essayé de noyer sa solitude dans son rapport aux livres et à son assistant.

" -Et maintenant, qu’est-ce que tu vas faire ?

-Ca sera difficile pour moi d’oublier cette librairie, j’y passé de si bons moments…Je vais déjà finir ma dernière année de lycée, je n’ai plus qu’une poignée de mois à faire avant d’avoir mon diplôme et puis trouver un nouveau rythme de vie…Ce travail comptait beaucoup pour moi. Mais j’ai toujours des questions auxquelles apporter des réponses…Oui, je sais ce vers quoi je vais maintenant me tourner.

-Tu resteras entouré par les lettres, c’est ce que je te souhaite.

-Quoi qu’il en soit, je garde sur moi les clefs de la librairie, j’ai maintenant toute une bibliothèque à portée de main jusqu’à ce qu’elle trouve un nouveau propriétaire.

-Pourquoi est-ce que ça ne serait pas toi, le nouveau documentaliste en chef ?

-Il faut déjà que je finisse mes études…Oui, du temps, il me faut du temps…C’est dur à trouver du temps, lorsqu’on est mortel, vous ne trouvez pas ? "

La pluie avait cessé à l’extérieur. Tandis que le long reflet de la lumière tamisée des réverbères flottait sur les flaques d’eau qui s’étaient formées le long de la rue, l’atmosphère trempée se redéployait lentement, telle une primevère émergeant de l’hiver. Le lointain grondement du tonnerre retentissait sourdement au sein de l‘horizon, tandis que le ciel s’éclaircissait subrepticement en épousant la forme et les bourrelets des colossaux nuages vagabondant dans les airs. Les bras croisés sur sa poitrine, Ingmar ferma les yeux et soupira longuement. La voix de Kasuchige résonnait encore dans son esprit : " L’horizon n’est jamais aussi loin que quand on s’en sent le plus proche… "

Lui qui avait cru pouvoir effleurer les étoiles voyait dorénavant son ciel couvert d’une désolation aussi noire que la perplexité qui habitait ses songes. Il ne comprenait pas comment Nojima avait pu finir d’une façon aussi atroce. Il estima tout de même grande et orgueilleuse la chance qu’il avait eue de ne pas avoir été désigné comme l’assassin du bibliothécaire. Les Roses de la Reine allait cependant rester ouvertes puisqu’il en possédait toujours les clefs. Il y retournerait bientôt et lorsque viendrait la période de Noël, il descendrait au premier sous-sol et recueillerait une rose noire.

 

En silence, il descendit de la fenêtre depuis laquelle il pouvait observer tout le quartier et s’étendit fiévreusement sur son lit. Ses mains se croisèrent sur sa poitrine et sombrant dans une apathie qui réduisit à néant les pensées qu’il parvenait à aligner, Ingmar s’endormit sans prendre garde aux ombres qui commençaient à bouger tout autour de lui. Les formes se figèrent dans un espace qui semblait un autre univers et tandis que les silhouettes se distinguaient, le jeune homme s’effaça derrière l’étrange sensation.

" -Les roses dont la reine ne voulut pas ?!

-Oui, je crois qu’elle les a refusées parce qu’il en émanait le pouvoir qui lui permettrait de voir son propre avenir. Elle fit décapiter sur-le-champ le valet qui avait pensé bien faire en les lui offrant et se débarrassa des fleurs maudites.

-Je n’ai plus l’âge de m’endormir en écoutant des contes pour enfant, tu sais…Murmura Adeline en inclinant la tête dans l’ombre. "

Kasuchige croisa alors les bras, comme consterné et se mit à sourire avec la malice qui le caractérisait. Il fixa la jeune aveugle dont le visage s’était figé dans une expression particulière, elle semblait s’être affranchie du temps sous son grand manteau de rouge.

" -Alors cette librairie n’est qu’une illusion ? Il y a bien des trésors enfouis derrière ces murs. Un rempart de savoirs insignifiants et des siècles de philosophies imprimées sur du papier sont tout ce que tu as trouvé pour dissimuler la créature.

-Je ne l’ai cachée à personne tu sais…Quiconque la cherche peut la trouver.

-C’est justement là le problème. Regarde ce que tu en as fais…La seule chose qui te soit venue à l’esprit en trouvant une rose noire est de la couper…Tu l’as dis toi-même ; tu étais dans l’erreur. Que penses-tu faire maintenant ? "

Kasuchige ne répondit pas, il se leva gravement de son fauteuil en esquissant une sorte de grimace puis regarda tout autour de lui, comme saisi par l’impression d’être surveillé. Adeline essaya de prononcer un mot, mais le vieil homme la fit taire avant que le moindre son ait pu sortir de sa bouche. Il regardait désormais dans le vide et fit peser un lourd silence, jusqu’au moment où il défit les liens qui entravaient la parole d’Adeline :

" -Que se passe-t-il ?

-Tu ne sens pas ? Nous ne sommes pas seuls…

-Les roses dont la reine ne voulut pas, hein…Peut-être a-t-elle changé d’avis ? "

Le jour se levait dans le ciel que plus aucun nuage ne troublait. La nuit avait été un long repos des rêves que recevait l’univers et les étoiles avaient brillé avec toute le luxe dont elles étaient capables pour le répit des philosophes en quête des fragments de vérité qu‘elles avaient disséminés. Subitement éclairé par un rayon de lumière, Ingmar se hissa hors des ténèbres avec l’étrange sensation de ne plus être le même, ou sinon que quelque chose d’imprévu s’était produit durant la nuit. Il plongea le bras sur son corps et s’aperçut que non seulement il avait dormi sur les couvertures de son lit mais qu’en plus il était resté entièrement vêtu, jusqu’aux chaussures qu’il n’avait pas enlevées. La lointaine odeur pleine de nostalgie de la sombre et sèche asphalte frappée par le soleil se propageait dans la rue sur laquelle la fenêtre de la chambre était restée ouverte.

Quelque chose s’était passé, il en était certain. Son réveil sonna sourdement en indiquant qu’il était neuf heures et quarante minutes alors qu’il avait la certitude de l’avoir programmé pour retentir à huit heures. Quelques livres, des pages de cahiers arrachées et des crayons gisaient épars sur le sol, au pied de son bureau. Intrigué par ce chaos, il se leva sans aucune douleur particulière en regardant la porte restée entrouverte et ramassa le désordre qui s’était installé autour de lui. En rassemblant les feuilles de papier en une boule qu’il destinait à la corbeille, il s’aperçut que sur certaines d’entre elles avaient été gribouillés des signes ou des écritures significatives. Ingmar plissa les yeux pour essayer de les décoder, mais il ne parvint à entendre les cris désespérés qui s’échappaient des idéogrammes dessinés dans une sorte de précipitation interdisant toute application et toute compréhension.

" Il serait idiot de me débarrasser de cela parce que je ne le comprends pas… ". Songea Ingmar en aplanissant les feuilles qu’il avait chiffonnées. Il rangea alors Pandémonium dans une pochette cartonnée qu’il archiva dans son petit bureau, à l’abri de son propre regard avant de se rendre à la fenêtre où luisait puissamment le froid soleil d‘automne. " Le jour commence donc plus tard pour moi aujourd’hui… ". Continua-t-il en déposant ses coudes sur le petit balconnet d’où il observa le vol d’un petit oiseau clair qui n’était qu’une hirondelle errant lentement entre les toits des bâtiments. Il fit étape en solitaire sur une gouttière où s’écoulait un mince filet de pluie de la veille puis fut rejoint par un autre volant gracieux. Le regard tourné vers les collines qu’Ingmar aveuglé par le soleil ne pouvait apercevoir, les deux artistes gazouillaient pour la fantastique beauté de ce qu’eux seuls pouvaient deviner.

Mais au milieu de tout, alors que son camarade chantait de mélodiques proses, l’oiseau sombre reprit son envol, évanescent puis s’évanouit dans les cieux, ne permettant pas au solitaire de la gouttière de faire plus de quelques bonds dans l’eau, impuissants et insignifiants par rapport à l’inconcevable immensité que caressaient déjà les ailes de son acolyte. " Un jour je volerai aussi haut que toi et pour toi, grâce à toi, mon chant sera celui d’Orphée ! ". Promit le petit oiseau dans son infortune, saisi d’angoisse à l’idée que son camarade ne puisse déjà plus l’entendre.

Ingmar se redressa et en un seul élan, il sortit de la chambre, longea le couloir et quitta l’appartement. Quelques secondes plus tard, il était déjà dans la rue. En enfouissant ses mains dans les poches de sa chemise, il sentit quelque chose glisser sous ses doigts. Saisi de curiosité, il s’empara le morceau de papier déchiré à toute vitesse et put y lire distinctement, en lettres capitales respectant les empreintes de sa propre écriture :

" 03EGN29 "

Quelque chose s’était effectivement passé pendant la nuit, mais pour le moment il n’avait curieusement pas envie de savoir ce dont il s’agissait. Tandis qu’il marchait vers le lieu qu’il espérait, son esprit se rappelait la route qui aurait été à suivre si la belle journée qui s‘annonçait ne s‘était pas aventurée en dehors des sentiers du cadre qu‘Ingmar pensait avoir suspendu, si bien qu’il était dix heures lorsqu’il passa devant les portes de son lycée où son emploi du temps affirmait qu’il devait déjà se trouver en cours. D’un geste de dédain de la tête, le lycéen continua de descendre la rue et s’enlisa bientôt dans les faubourgs de la ville qu’il connaissait désormais parfaitement. Il passa à côté de la terrasse du café où se trouvaient quelques lycéens, mais la saison estivale étant déjà achevée, les parasols du propriétaire avaient été ramassés et la chaleur des tasses de thé ne paraissait qu‘au travers des épaisses fenêtres rustiques.

Ingmar ne s’arrêta que sur la petite place où tout semblait avoir commencé. Devant lui s’élançait la chatoyante vitrine de la fleuriste aux roses. Il se souvint du jour où il en avait franchi le seuil pour la première fois et remarqua que les fleurs derrière la grande paroi de verre lui parurent encore plus sombres. En s’en rapprochant, il se rendit compte avec un violent sursaut de surprise que de nouvelles roses noires avaient été reçues. Ingmar rentra dans la petite boutique fortement éclairée et se plongea dans le dense univers de toutes les nuances de vert coloré qui tenait compacté à l’extrême dans la petite pièce. Au centre avait été érigée une étagère circulaire présentant une dizaine de variétés de roses dont les fameuses aux pétales obscures. " Offrez la bonne fleur à la bonne reine ". Disait un panneau publicitaire suspendu au-dessus du présentoir.

Soudainement curieux, Ingmar se pencha sur les roses noires et en observa l’agencement ; les pétales étaient disposées exactement de la même façon que celles d’une rose ordinaire et plus troublant encore, lorsqu’il en palpa le tissu, ce fut une réelle impression de naturel qui fit frémir ses sens. De telles fleurs n’avaient rien de synthétique, alors qu’il en émanait un sombre éclat si subtil que la nature ne semblait pas avoir été capable de l’offrir. En voyant un tel intérêt porté à ses produits, la petite dame aux fleurs s’approcha d’Ingmar et lui parla simplement :

" -Elles sont magnifiques, n’est-ce pas ?

-Est-ce que c’est du plastique ? Demanda le jeune homme arrivé au plus haut de son attention. Ces fleurs, sont-elles synthétiques ?

-C’est intriguant, n’est-ce pas ? Ricana la petite femme en refaisant le nœud de son tablier. Oui, c’est du synthétique, comme quoi, on peut tout faire de nos jours avec un minimum de matière et de savoir-faire…

-Du plastique…Murmura Ingmar en écarquillant les yeux d’horreur.

-Oui, je suis désolée de vous l’apprendre. En fait celles que j’avais il y encore quelques semaines étaient des vraies. Ces roses n’en sont qu’une réplique, vous savez…

-Des vraies ! S’exclama-t-il. Comment cela est-il possible ? Où peuvent naître de telles merveilles, Madame ?

-Je suis navrée de vous décevoir une nouvelle fois, mais les véritables roses noires que j’avais en rayon étaient elles-mêmes issues de laboratoires botaniques, le fruit de sélections et de manipulations génétiques, élevées en serre. De tels spécimens n’ont jamais été observés dans la nature…

-Ce n’est pas grave, madame…Répondit Ingmar en cachant son affliction. Ce n’est pas grave…

-Vous partirez bien avec un exemplaire tout de même ? "

Ingmar ressortit de la petite boutique avec une fleur en plastique noir entre les mains. Il ne demeura pas longtemps solitaire et désolé dans la foule, car son regard rencontra bientôt la morne masse des passants, mais entre des dizaines de visages et de corps différents, la texture rugueuse d’une jupe en blue-jean retint particulièrement son attention. La jeune dame qui lui tournait pour le moment le dos déambulait au rythme du fourmillement en portant sous son bras un sac en papier servant au transport de plusieurs longues baguettes de pain.

" Magalie ? ". Appela subrepticement Ingmar. L‘instant d‘après, la jeune dame se retournait et il put reconnaître la ratte de bibliothèque sous sa chevelure rousse à la longueur démesurée. Celle-ci chercha pendant quelques secondes la personne qui avait pu l’appeler et lorsque enfin elle reconnut le documentaliste, elle sourit vaguement et s’en rapprocha.

" -Ingmar, il y a un problème ?

-Oui, bonjour Magalie, je crains qu’il soit impossible pour toi de venir à la librairie aujourd’hui…

-Comment cela ? Quel est le problème ?

-Il est arrivé malheur à Kasuchige, la police pense qu’il s’est suicidé et Les Roses de la Reine sera fermé jusqu’à trouver un nouveau propriétaire…

-Ah, je suis désolée…J’espère que tu n’auras pas trop de problèmes pour retrouver la routine, ce bureau avait l’air d’avoir tant d’importance pour toi…

-Merci. En fait, j’ai toujours les clefs et j’aurai accès à la bibliothèque quand je le voudrai, donc si tu as besoin de quelque chose, tu pourras me faire signe.

-Oui, mais prend quelques jours pour faire le deuil du vieil homme, je t’en prie…

-J’y veillerai. Répondit-il sagement en posant la main qu’il avait laissée vacante sur les épines en plastique de sa rose. Monsieur Nojima était digne de tous les hommages.

-J’assisterai à la cérémonie, je viendrai…Maintenant excuse-moi, mais il faut que je prenne la prochaine navette.

-Avant que tu ne partes, je voulais juste te dire que ce n’est plus la peine de maintenir ce que nous avions prévu. Ajouta Ingmar en haussant la voix pour arrêter la marche qu’avait entamée la jeune femme.

-Ce que nous avions prévu ? Répéta Magalie, perplexe. Je ne vois pas ce dont tu parles…Affirma-t-elle mystiquement mais sans aucune ironie.

-Tu sais bien, je t’avais rattrapée hier soir avant que tu ne prennes le bus. Ajouta-t-il en essayant désespérément de prendre un air persuasif.

-Hier soir, après notre soirée dans la librairie ? Tu as passé mes livres à la caisse…Je suis sortie, j’ai descendu la rue, j’ai attendu le bus sous la cabine…Le bus est arrivé et je suis monté dedans…Je ne vois pas de quoi tu parles, Ingmar…

-Je…Ce n’est pas grave Magalie…Balbutia-t-il en déclenchant un sourire d’attendrissement chez la jeune dame. Va pendre ton bus ; je m’en voudrais de t’importuner davantage… "

Magalie s’en alla sans rien ajouter, abandonnant Ingmar au milieu de la place et des songes impénétrables de la foule grouillante, perplexe, submergé par le terrifiant sentiment d‘avoir été ridicule. Tout semblait s’être distordu dans son esprit, il ne savait pas plus ce qui avait pu se passer que ce que Magalie avait retenu de la veille. Avec une force colossale, son cœur se replia et s’écrasa dans sa poitrine, jusqu’au point où il ne put contenir un gémissement de douleur tant il sentait avec une effroyable et soudaine nostalgie le souvenir de la jeune aveugle s’éloigner dans les horizons obscurs d’une mémoire que rien ne pouvait ramener à la raison. La mort soudaine de Kasuchige lui apparut alors comme une évidence, une fatale réalisation à laquelle il avait semblé incapable de rallier l’idée d’un voyage sans retour ; le vieil homme s’en était retourné vers les lointaines errances et plus jamais il ne pourrait le retrouver, lui qui dans son esprit s‘était fondu comme une idole, un patriarche, une valeur.

Sous ses doigts encore tout frémissants se trouvaient les feuilles contenant les mystérieuses notes, si obscures et incompréhensibles que toute sa vie n’aurait sûrement pas suffie à en tirer un début de piste. Une grande chose en laquelle il croyait profondément, un pilier de son temple venait de s’effondrer comme un vulgaire château de carte soufflé par une brise, l’étrange vent de la mort. Il lui fallait faire quelque chose, il ne savait pas encore quoi, mais il agirait bientôt…

Après avoir fait le tour de la forêt domaniale, la navette déposa sa dernière passagère au pied d’un grand mur de pierres rongées par le lierre, et à l’apparence rouillée des portes qui auraient pu délimiter l’entrée d’un cimetière, le chauffeur s’interrogeait à chacune de ses tournées quant à la nature d’un tel endroit isolé aux orées de la forêt et surtout se demandait si la jeune femme qui y descendait avait réellement quelque chose à faire de ses journées. Jamais il ne posa la question à quiconque. Le bus repartit en écartant de ses ornières les feuilles d’automne qui s’étaient amassées au pied des chênes en bordure de la petite route de campagne. Magalie s’assura que son sac en papier était bien blotti sous son bras puis s’avança de l’autre côté des portes de ferraille qui grincèrent sombrement lorsqu’elle les poussa. A gauche de l’entrée se trouvait la plaque gravée du nom de l’établissement : " Centre National de Développement de la Recherche Scientifique contre la Cécité ".

" Recherche Scientifique…Cécité…Songea Ingmar. Ce n’est pas une école…On pratique des expériences psychologiques sur ces enfants… "

Le soleil était au zénith lorsque l’allée s’aventurant au cœur des bois que descendait Magalie déboucha sur les jardins de l’établissement. Les puissants rayons de soleil paraissaient dans une aura orangée au travers des branchages des chênes dévêtus par l’hiver approchant. La grande cour était déserte et seul un technicien de sol affairé à récolter les feuilles brunes virevoltant dans le vent lui adressa un signe de la tête en guise de salutation. Lorsqu’elle arriva dans la salle d’étude où se trouvaient réunis tous les élèves, les visages se relevèrent et se tournèrent vaguement vers la porte que venait de refermer la demoiselle aux baguettes de pain.

" Comme c’est gentil ! S’exclama un étudiant dont les doigts se promenaient sur une tablette imprimée en braille. De la brioche ! "

Magalie acquiesça en souriant malicieusement et sortit du fond du son sac en papier les précieuses boulangeries qu’avaient repérées certains aveugles avant les suivantes. Les baguettes furent bientôt découpées et tartinées de beurre dans avec une bonne humeur générale grâce à laquelle Magalie comprenait pourquoi elle se sentait heureuse d’avoir un travail dans cet établissement. L’heure à laquelle arrivait la jeune demoiselle aux cheveux roux et souvent accompagnée de produits frais était significative de l’arrêt de l’étude ; l’heure était alors venue pour les petits handicapés de se réunir dans la joie et de se rendre au réfectoire pour manger. Les plus vieux souriaient à Magalie mais retournait immédiatement à leur travail dont la difficulté était aussi élevée que celui d’un élève normal du même âge.

Les crayons parcouraient la feuille avec une agilité d’autant plus incroyable que les élèves ne voyaient rien à ce qu’ils écrivaient, les dissertations et les devoirs s’enchaînaient au même rythme que les notes dont le niveau était satisfaisant ; à tel point que les professeurs en arrivaient à se poser la question de l’éthique d’une telle éducation. Mais tous les adolescents étaient fiers d’avoir été recueillis par cet établissement et la satisfaction se lisait dans leur regard mort.

Quelque chose retenait cependant l’attention de Magalie. Son bonheur de se trouver entourée de gens qui avaient besoin d’elle était terni par une lointaine lueur d’inquiétude dans ses prunelles. Lorsqu’elle eût accompagné la vingtaine d’enfants jusqu’à la cantine, la jeune dame revint dans la salle d’étude qui se trouvait désormais abandonnée et se laissa tomber sur une chaise où elle se frotta longuement les traits du visage, laissant lentement tomber son masque. L’anxiété la gagnait.

" -Quelque chose ne va pas ? Demanda soudainement Fanny qui était restée contempler la cime transpercée des bois attenants, face à l‘intense lumière du jour dans les fenêtres en arche.

-Je crois que je ne pourrai plus aller à la librairie dorénavant. Monsieur Nojima est mort…

-Oh…S’exclama la jeune suivante en cherchant vainement ses mots. C’est bien dommage, c’est malheureusement tout ce que je peux dire…

-Comment se portent ceux de la quatrième classe ?

-Bien. Ça sera dur de le leur annoncer…Une élève ne se sentait pas bien au réveil, elle doit passer la journée à se reposer.

-De qui s’agit-il ?

-Adeline, la pauvre a l’air d’être atteinte d’un coup de froid.

-Adeline, oui…

-Que se passe-t-il ? "

Magalie ne répondit que par un hochement négatif de la tête, trop occupée à tenter de se rappeler la dernière fois qu’elle avait parlé de la jeune fille. La troublante et évanescente impression de l’avoir évoquée dernièrement la traversa dans l’espace d’un instant et s’évanouit avec une légère douleur dans son esprit. La lumière de l‘abri-bus de la rue des cerisiers s‘alluma dans son esprit et s‘éteignit progressivement en quelques secondes qui lui furent nécessaires pour recouvrer ses sens et se rendre compte que Fanny avait continué de lui parler :

" -Tu n’es pas d’accord ?

-En fait, je crois que tu devrais demander l’avis de quelqu’un d’autre sur le premier point ! Répondit-elle spontanément en remettant le masque qu’elle avait laissé glisser le long de ses pommettes.

-Oui ! Apolline s’y connaît mieux que toi ! Acquiesça naïvement Fanny en se dirigeant vers la sortie de la grande salle. "

La porte claqua dans le silence et Magalie se retrouva toute seule entre les quatre murs, à la lumière accusatrice des grandes fenêtres. En face d’elle se trouvait le verre à pied dans lequel sa camarade avait versé un peu d’eau. En souriant légèrement pour se persuader que son malaise n’avait été que passager, elle humecta le bout de son doigt et l’appliqua sur le rebord du verre. En en suivant la circonférence avec différentes vitesses et pressions, la jeune demoiselle parvint à produire une mystique musique grave et solennelle qui se réverbéra bientôt dans toute la grandeur de velours de la pièce vide et lorsque tous les échos se répondirent, le requiem se fit très sombre et oppressant ; le lointain chant du verre semblait jaillir des profondeurs ténébreuses d’un univers parallèle que soupçonnait Magalie.

La vérité s’était perdue dans l’obscurité, Ingmar n’éprouvait que le sentiment d’être parti la quérir.

Le jour s’était éteint dans les horizons brumeux des hauteurs de la ville, et loin des mélancoliques lampadaires de la ville, il n‘y avait dans les alentours du CNDRSC d‘autre éclairage que la pleine lune. Vendredi soir n’obligeait pas les internes à rejoindre leurs dortoirs à une heure fixe et ils avaient ainsi l’habitude de veiller en compagnie des suivantes dans la chaleur de l’établissement. Il était cependant une interne qui avait passé la journée à repousser les fièvres au sein de l’école et qui n’avait l’envie ni de s’adonner à des jeux de société ni d’abandonner à des regards communs le spectacle de la dernière lune d’automne dans la merveilleuse assemblée qu’organisait la Voie Lactée dans la soirée zinzolin.

Malgré l’interdiction qu’elle avait reçue de sortir de l’établissement, Adeline avait revêtu son grand manteau rouge par-dessus un confortable habillage et après avoir erré sur le parvis de l’école, elle s’appuya sur la rambarde et leva le visage au ciel en feignant de pouvoir attraper le subtil spectacle qui s’offrait au monde, là-bas…

La jeune fille à l’écart de la surveillance de ses suivantes et protégée par les rubans de ténèbres tourbillonnant tendrement dans l’âme de la nuit entendit très rapidement les bruits de pas qui se rapprochaient d‘elle. Ils n’étaient pourtant qu’à l’entrée du jardin, à une cinquantaine de mètres et Adeline s’apprêtait déjà à recevoir le visiteur.

Fébrile, Ingmar approchait à pas lents vers la petite esplanade, se rappelant les mots avec lesquels il avait prévu d’annoncer qu’il demanderait à voir la suivante nommée Magalie. Il remarqua la silhouette voûtée par-dessus la balustrade et en montant une à une les marches qui le rapprochaient inexorablement de l’imposante façade du bâtiment, le visiteur respirait à fond l’air glacé de la nuit, se demandant s’il devrait se présenter à cette première personne. Il se dirigea vers l’étrange présence au regard tourné vers les étoiles, encore enfoui dans l’ombre et avant qu’il n’ait prononcé un mot, la voix profonde et grave de la jeune aveugle l’interrompit dans ses songes :

" -Erwan, c’est cela ?

-Non…Balbutia-t-il de surprise en se rendant compte qu’il venait d’engager la conversation avec une innocente aveugle. Je m’appelle Ingmar.

-Je suis contente que ce nom te plaise finalement, mais pourquoi n’as-tu pas essayé de me mentir ?

-Je n’aurais déjà pas du me diriger vers toi, ce n’est pas toi que je cherchais, je suis désolé…Affirma le jeune homme en demandant le pardon. Bonne soirée quand même…

-Ce n’est pas la peine de crouler sous les excuses ; je ne faisais qu’imaginer les étoiles. Affirma Adeline en se redressant. "

La mystérieuse aveugle se retourna alors et fit quelques pas vers Ingmar jusqu’à se retrouver à l’intersection des lumières du hall et de la lune qui dévoilèrent son visage dans un pâle halo qui éblouit Ingmar à l’instant où il reconnut la chimère.

" -Vous ! Enfin…Toi…Essaya-t-il de s’exclamer pour exprimer l’immense surprise qui venait de le traverser.

-Nous nous sommes déjà rencontrés, je crois…Murmura-t-elle en gardant les yeux froidement rivés vers la présence qu’elle ressentait. Est-ce que tu as le droit d’être ici ?

-En fait je devais trouver Magalie, je l’ai rencontrée à la bibliothèque où j’ai travaillé ces derniers temps.

-Quelle histoire intéressante…Affirma Adeline d’une voix énigmatique avant de continuer dans un murmure. Une bibliothèque tout entière sous tes doigts, des millénaires de sagesse sous ta responsabilité et un savoir hypothétiquement absolu sous la seule réserve de ta volonté…A quel sujet voulais-tu voir Magalie ?

-Je…Cela ne te regarde pas…Répondit Ingmar en hochant la tête négativement pour s’assurer que ce n’était pas ce qu’il pensait. "

 

Adeline répondit en baissant la tête et dans un sombre ricanement elle ajouta :

" -La vérité a disparu dans la plaine, elle fuit son passé…

-Pardon ? Demanda Ingmar qui commençait à ne plus comprendre ce que disait l’aveugle tant elle parlait bas et lentement.

-Ouvre les mains, écoute… "

Ingmar leva alors les yeux au ciel et tendit l’oreille. Le vent s’était levé et balayait les branchages des chênes qui prenaient l’apparence de grands monstres dont la silhouette ne pouvait susciter la moindre angoisse chez Adeline. Son mugissement glauque parcourait les chemins alentours et faisait vibrer les ardoises du toit. Une voix se glissa dans ce flux de pensées et murmura à l’oreille du jeune homme. C’était Adeline qui bredouillait l’incompréhensible et lorsqu’elle eut terminé, elle sourit légèrement et en fermant les yeux, elle annonça :

" -Je suis désolée pour Kasuchige…

-Quoi ?

-Kasuchige Nojima ; il est mort l’âge de quarante-six ans dans sa bibliothèque qui était à la vingt-cinquième adresse de la rue des Cerisiers, Les Roses de la Reine, qu’est-ce que tu faisais là-bas ?

-J’étais documentaliste…Enfin, apprenti. Mais comment as-tu entendu tout cela ?

-J’espère pouvoir te l’expliquer.

-Attends, si tu sais tout ça, tu dois certainement savoir comment est mort Kasuchige ! Affirma Ingmar. "

Adeline poussa une plainte et hocha de nouveau la tête avant de répondre en rouvrant les yeux qu’elle ne pouvait pas le savoir, que quelque chose l’en empêchait. Dans l’attention toute particulière et intense qui l’animait alors, le jeune homme entendit le bruit des pas de quelqu’un se rapprocher. Il lui apparut alors comme une évidence qu’il ne lui restait plus que quelques secondes à passer avec l’aveugle. Il s’élança alors :

" -Tu aimes bien ce qu’écrivait Albert Camus ? Demanda Kasuchige avec un air intéressé.

-Un grand philosophe à mon goût…Répondit-elle en changeant son regard. Son talent résidait dans son habileté à mêler le roman et l’essai…

-Les gens ont très souvent deux facettes qu’ils s’amusent à confondre…Tu n’as jamais lu La Peste ?
-Non, je me fais lire des histoires lorsqu’on ne les trouve pas en braille…Mais La Peste ne me dit rien, c’est pourtant ce qu’il y a de plus connu de cet auteur.

-Crois-tu réellement pouvoir réduire un auteur et l’ensemble de son œuvre, de sa philosophie à un livre ?

-Non, et c’est bien pour ça, je crois, que personne ne pourra jamais rien s’accaparer de plus que ce qu’il a compris de lui-même…

-Le monde n’est qu’une vaste galerie de miroirs.

-L’horizon n’est jamais plus loin que quand on s’en sent le plus proche…Répéta l’aveugle avec un sourire sournois.

-Et alors, crois-tu que c’est en restant sur ta dune illuminée par la lune que l’horizon te révélera sa chatoyante ? Questionna le vieil homme avec reproche en se rapprochant de la porte de sortie de son cabinet.

-Cela m’importe peu de le savoir sombre ou coloré, trouble ou véritable, proche ou lointain ; je ne peux le voir…

-Comme tu as de la chance…Murmura Kasuchige en fronçant les sourcils. Il y a tant d’illusions que tu devrais pouvoir contempler de là où tu te trouves… "

Kasuchige disparut alors dans la coursive desservant son bureau et à l’écho des pas qui se perdaient dans la sombre aura émanant d’elle, Adeline suivit prudemment le vieil homme. De la sorte, ils descendirent le petit escalier qui menait au couloir dallé de blanc et de noir. Sur la droite se trouvait la porte menant à la librairie et en face celle donnant sur la rue dont l‘existence dans la nuit et hors de tout regard n‘était plus certaine. L’homme des livres entra immédiatement dans sa bibliothèque, mais la jeune fille s’arrêta au milieu du sombre couloir, les mains jointes sur le bas de son ventre, ouvrant toute son attention à l’étrange perturbation qu’elle percevait.

Interpellé par cette soudaine immobilisation, Kasuchige s’inquiéta pour sa jeune amie et la regarda lui, seule au milieu de l’étroit couloir, entre les deux portes, les yeux profondément clos et semblant chercher quelque chose. Elle écoutait le doux et profond ronronnement du chat de Cheshire perché sur son épaule. Le vieil homme resta la regarder, n’osant la déranger dans une si intense réflexion. En fait, il attendait que la question sorte de ses lèvres :

" -Que représente le tableau sur le mur à ma droite ?

-La peinture des roses royales par les cartes de cœur. Affirma Kasuchige en croisant les bras. C’est mon passage préféré d’Alice au Pays des Merveilles.

-J’aime. Répondit énigmatiquement Adeline en plongeant un peu plus le visage dans les ténèbres. J’aimerais bien pouvoir distinguer les roses blanches des rouges, cette scène a l’air tellement drôle…Mon personnage préféré de cette histoire est le lapin blanc…Et toi ?

-Le chat de Cheshire.

-Mais les cartes furent décapitées après avoir menti à la reine ?

-Ce n’est pas vraiment du fait d’avoir été trahie que la reine se vengea…

-Mais bien parce qu’en vérité, il s’agissait des roses qu’elle ne voulait pas… "

Un inquiétant cliquetis mécanique retentit dans le corridor, apeuré par ce soudain bruissement, le chat de Cheshire bondit de l‘épaule de l‘aveugle et se sauva dans les ténèbres. Le bruit se retira de la serrure et sous les sinistres regards de Kasuchige et d’Adeline qui s’évanouissaient lentement dans la pénombre, l’embrasure de la porte s’ouvrit avec un léger grincement. Les dalles blanches sur le sol se mirent à briller puissamment sous le pâle éclat de la lune qui pénétrait par l‘ouverture. La silhouette d’une personne se dessina bientôt dans l’obscure auréole et sous le regard accusateur du chat de Cheshire qui la suivait de ses grands yeux depuis le tableau où il s‘était réfugié, elle se glissa silencieusement entre le mur et la porte qu’elle referma aussitôt après s‘être fondue dans les ténèbres. Les pas de la personne qui venait de rentrer s’avancèrent vers l’entrée de la bibliothèque et y pénétrèrent dans un silence religieux qui n‘était perturbé que par le lointain ronronnement du chat souriant de toutes ses dents.

Lorsque la porte fut refermée à clef et que les puissantes ténèbres furent vaincues par l’éclat qui jaillit de sa lampe-torche, Ingmar posa la main sur sa poitrine et respira profondément en mesurant l’affolement de son rythme cardiaque. Armé de lumière, le jeune homme sonda la profondeur des ombres qui enveloppaient la pièce ; il n’osait cependant pas allumer les puissants néons qui terrasseraient instantanément les ténèbres et absorberaient la magie des lieux. Dans le noir, il pouvait presque sentir les murmures des livres tournoyer avec une angoissante grâce au-dessus des étagères. Dans une lente procession où il explora de son regard anxieux la bibliothèque toute de ténèbres vêtue, Ingmar traversa le rez-de-chaussée, baladant furtivement sa lampe-torche de façon à éclairer une zone d’ombre qui lui semblait plus intense que le reste ou une forme que son imagination avait vu lancer un bras vers lui.

Lorsqu’il arriva sur le seuil de l’escalier qui le mènerait au sous-sol, le vagabond se retourna et examina la première mezzanine où il avait cru voir quelque chose se mouvoir dans l’obscurité, mais tout ce qu’il vit fut la lumière de sa lampe découpée par la balustrade et transperçant la nuit. Les marches de fer tremblèrent sous le poids de ses pieds lorsqu’il descendit à l’étage secret en gardant une main sur la rambarde. Cette fois-ci, il ne prêta aucune attention aux nombreux livres qu’il ne connaissait pas encore, il feignit de ne pas voir les manuscrits authentiques dans les vitrines, il se dirigea immédiatement vers le fond de la salle où il éclaira la tête de rayon de chacune des étagères jusqu’à enfin trouver les vénérables fleurs.

Les roses noires de Kasuchige demeuraient immortelles dans leur vase, ornant les étagères les plus retirées de la librairie. Les pétales des mythiques fleurs semblaient plus noires encore dans la nuit qui les enveloppait déjà et il en émanait cependant une étrange brillance. Pas une froissure, pas un pli, pas la moindre avarice ; les roses étaient parfaites, comme si elles venaient de sortir de leur printemps. " Mais pourquoi la Reine n’en a pas voulu…? ". Se demanda le jeune homme en regardant l’impressionnante fleur qui le dépassait d’une tête. Il déglutit d’ailleurs d’effroi lorsqu’il se rendit compte que c’était le sinistre végétal qui le dévisageait ; le jeune homme l’avait troublé dans son sommeil.

" La clef se trouve dans la Rose dont la Reine ne voulut pas " était la seule énigme dont disposait Ingmar pour trouver quelque chose qu’il ne cherchait pas. D’une main fébrile, il saisit la tige de la fleur entre deux épines et lentement, il la sortit du vase transparent dans laquelle elle était plongée. Des ronds dans l’eau se dessinèrent lorsqu’elle en fut totalement extraite. Attentivement, il examina alors l’intérieur des enluminures que dessinaient les pétales, la merveille d’un tel spectacle qui passait par la couleur de jais comme par l’odeur de mort qui en émanait permit à Ingmar d’établir la puissante différence qu’il y avait entre la fleur originelle et celle en plastique qu’il possédait. Il espéra y trouver une petite clef, un quelconque indice ou une révélation aussi spontanée qu’inespérée.

Mais rien ne répondit à l’espoir qu’il avait placé dans cette recherche, sinon le lointain ronronnement du chat de Cheshire qui l’attendait dans la librairie. Lorsqu’il releva sa lampe-torche, Ingmar s’aperçut que le faisceau de lumière oscillait fébrilement ; il tremblait de tous ses membres, il était terrifié à l’idée de se replonger dans l’obscurité alors qu’il avait trouvé dans ce sous-sol le havre et la présence des roses après lesquelles il avait longtemps couru étaient les seuls éléments d’une réponse à laquelle il pouvait se rattacher. Tendrement, il replongea la fleur sacrée dans ses eaux qui ondulaient encore faiblement et après en avoir écarté les pétales de façon à en faire émaner toute la mystérieuse magnificence, Ingmar se retourna et se fraya un chemin au cœur de l‘envahissante nuit. Car il était un homme dépendant du jour ; la lumière lui était nécessaire pour avancer dans le désert noir.

" Une ombre rouge se dessine sur la route - Je descends du muret - Elle a arrêté d’avancer - C’est à moi qu’il appartient de marcher vers elle - L’aveugle est perdue à tout jamais - Dans ses ténèbres - Que fait-elle ici ? - Je ne peux pas partir sans elle - Je n‘en ai pas le droit - Elle est tellement seule - Le chemin que nous suivons - Il fait noir - Je suis perdu à mon tour - Mais elle erre avec tant de grâce qu’elle semble connaître la nuit mieux que moi - Le chemin mène à la colline - Sur la colline il fait froid - Le chemin dont je pensais m’être écarté nous y avait mené - Et pourtant je ne m’en aperçois - Les étoiles sont opaques - Il faut écouter le chant du vent - Vouloir le comprendre - Le suivre - Alors seulement la carte du labyrinthe se dessinera dans le ciel - Mais voudrai-je en sortir - Le voudrai-je ? "

Seul au milieu de la nuit, à la lumière de sa lampe de bureau, Ingmar extrayait lentement les lettres qu’il pouvait déchiffrer des feuilles de papier. Passionné et mystifié, le jeune homme notait tous ces fragments de pensées sur le cahier qu’il avait massacré pendant son sommeil. Ces phrases étaient étranges, elles évoquaient quelque chose d’occulte en lui, une vague impression qui n’était pas encore assez palpitante, encore trop souffrance pour être un souvenir sans pour autant provoquer un choc de même intensité que lorsqu‘il avait rencontré la jeune aveugle dans la rue. Mais il n’était plus dupe devant tant de coïncidences ; il se passait réellement quelque chose dont sa conscience ne pouvait pas encore s’emparer. S’emparer, posséder, prendre, il n’y avait plus que cela qui comptait ; il ne lui fallait pas interpréter, sinon il perdrait tout instantanément, il le savait. Voilà pourquoi il se trouvait sous la lumière de son bureau à recopier aveuglément ce que de toute son âme il comprenait à ce que son sommeil avait jeté sur des feuilles de cahier arrachées.

" Des pages d’un atlas - Des coordonnées - Des dimensions - Des noms - Des impressions - Jamais des réalités - Des gens sont morts en cherchant une réalité - Une réalité qui n’en était pas une - Le vent court toujours vers l’horizon - Nous ne pouvons jamais aller vers l’horizon - Car l’horizon est une … "

L’écriture devenait illisible, elle l’était déjà auparavant et c’était au prix de grands efforts bravant son épuisement qu’Ingmar était parvenu à rédiger ces précieuses lignes dont il ne comprenait pas encore tout. Avant d’abandonner son travail pour se laisser tomber dans le sommeil, Ingmar tassa les précieux documents et les dissimula dans la pochette cartonnée qu’il avait prévue à cet usage. Avant de faire claquer l’élastique qui les scellerait hors du monde, il regarda longuement l’énigmatique code : " 03EGN89 "

Pendant ce temps, à plusieurs kilomètres au Nord-Est de la ville, dans le château du CNDRSC calfeutré à l’orée des bois, la fenêtre d’où émanait une chaleureuse lumière tamisée était restée ouverte sur la magnificence opaque du bleu de la nuit. Le lointain songe des conversations qui se tenaient dans les salles communes montait en écho dans le dortoir désert d‘Adeline, elle était particulièrement sensible à l‘univers sonore et en perpétuel mouvement qui l‘entourait. Un jour elle serait capable de deviner l’heure au bruit significatif que faisait le bruit du vieux réveil posé sur sa table de nuit lorsque le ressort se détendait pour libérer la trotteuse d’une seconde sur le cadran.

" Est-ce que les aveugles rêvent en couleur ? Que voient-ils lors d’un phénomène de persistance rétinienne ? Quel est le produit de leur imagination ? "

Adeline baissa la tête et laissa une larme rouler sur sa joue. La maladie lui rongeait l’esprit fiévreux et ses oreilles endolories, l‘emprisonnant davantage dans ses sens de fébrilité. La lame salée venant à peine d’abandonner son visage n’eut jamais le temps de s’écraser sur le rebord de la fenêtre ; elle fut rapidement balayée par le vent, happée dans les profondeurs obscures de la nuit où elle s‘abîma pour ne plus jamais reparaître que sous la forme de rosée...

Ces questions que se posaient chroniquement les gens ne trouveraient jamais réponse car d’une part aveugles et voyants ne possédaient pas le même monde, les mêmes référents et ainsi, les couleurs étaient aussi abstraites à l’esprit des aveugles que l’empathie pour la plupart des gens. D’autre part, ce genre de questionnement était à bannir de toute méthode éducative pour les jeunes aveugles afin de les préserver d’une marginalisation et d’une mise en face du fait que le monde et l’univers étaient deux choses diamétralement opposées, ce qui impliquait que les gens vivaient et pouvaient se mouvoir dans le monde alors que les aveugles étaient condamnés à rester assis dans un coin du monde tout en gardant timidement un pied dans l’univers.

Elle avait ainsi l’habitude de monter dans sa chambre plus tôt que la plupart des internes, pour se persuader que ce qu’elle entendait, c’était le chœur des étoiles et la philharmonie des nébuleuses. Elle sentait les flux qu’elle parvenait parfois à percevoir au paroxysme, mais ce secret, elle voulait le préserver des autres internes, elle ne voulait pas que tout le monde sache qu’il existait quelque chose de sensible pour les aveugles.

Adeline avait simplement saisi le sens de ces phénomènes là où la plupart des gens avaient vainement tenté de les interpréter et ce qu’elle pouvait en faire était immense ; elle ne devait parler de ces choses-là à personne car d’une part, mettre des mots sur ce qui était indicible et irrationnel relevait de la profanation et d’autre part, cette chose qui était obscure à son esprit devait rester aussi occulte qu’elle ne l’était déjà aux yeux du monde. Toutes ces choses que recelaient ses mains, elle aurait aimé pouvoir les oublier aussi facilement qu’elle ne les avait aperçues…

Anna entra silencieusement dans la chambre, mais sa présence avait depuis longtemps été trahie par les sens d‘Adeline. Elle trouva celle-ci dans son lit, faible et terrassée d’épuisement, fébrilement blottie dans ses épaisses couvertures aux boursouflures éclairées par la lumière de la lune. La petite fille pouvait le deviner également, elle trouvait cela très joli mais se disait que si elle le voyait vraiment, elle se serait endormie à côté de son amie. Adeline fermait les yeux et se sentait progressivement quitter son corps tout en luttant contre le sommeil. Elle savait qu’il existait une phase de transe difficile à saisir, entre l’éveil et le sommeil, où l’imagination se mettait à produire une quantité phénoménale d’énergie tandis qu’elle se désarrimait de la conscience et que la mémoire ne parvenait plus à graver ces instants.

Ingmar apparut dans la pénombre et tandis qu’il émergeait de l’escalier du premier sous-sol, il crut entendre un intriguant fracas dans les étages de la bibliothèque. Sans prendre le temps de se demander ce qu’il pouvait se passer, il braqua sa lampe-torche vers la première mezzanine comme il l’avait déjà fait avant de descendre, mais il resta cette fois stupéfait devant ce qu’il s’était passé ; il pouvait apercevoir au travers de la balustrade une étagère couchée sur le sol et des dizaines de livres éparpillés dans la nuit. En retournant dans la cage d’escalier puis en montant les marches qui le menèrent au premier étage, le documentaliste commença à frissonner et à hésiter car il n’avait pas la moindre idée de ce qu’il pourrait trouver une fois arrivé sur les lieux du sinistre.

Ingmar s’avança lentement vers l’étagère en balançant comme un lent métronome le faisceau lumineux de sa lampe-torche de gauche à droite dans l’espoir de faire apparaître quelqu’un ou au moins quelque chose dans l’ombre. Il avait pourtant clairement entendu l’étagère s’effondrer sur le sol et cela n’avait pas pu se produire sans raison. Il s’accroupit alors et explora le rayon qui se présentait à lui. La plupart des livres étaient tombés sur la moquette, mais quelques ouvrages s’étaient simplement couchés dans le meuble, coincés entre l’étagère et la paroi du compartiment.

A ses pieds s’étendait un tapis hétérogène de papier froissé et de couvertures retournées. Dans la pénombre, les pages dispersées et ouvertes dans un désordre chaotique se suffisaient pour crier le désarroi d’une bibliothèque fermée au milieu de la nuit. Alerté par cet appel de détresse, le jeune homme calla sa lampe-torche entre la paroi de l’étagère et un livre qu’il venait de saisir à ses pieds pour éclairer le fond du compartiment et satisfaire la curiosité qu‘il avait pour le genre d’ouvrages qui avait pu être enseveli dans les ténèbres de la sorte.

Son travail à la librairie lui manquait tant depuis que le commerce avait fermé que les clefs du bâtiment laissées sous sa responsabilité lui étaient apparues comme un signe. Il n’y avait personne autour de lui, il était seul dans ses draps d’ombre, seul dans ses pensées, seul dans l’absence de ses parents qui n’avaient pas à s’inquiéter de lui. Même les plafonniers éteints à la voûte de la salle étaient les complices de son intrusion en s’abstenant d’alerter les voisins de sa venue. Il n’y avait pour sa conscience aucune étrangeté dans le fait qu’il se trouvât seul au milieu de la nuit, accroupi au pied d’une étagère effondrée où il venait de saisir un livre inconnu qu’il tenait maintenant sur ses genoux.

Mais la satisfaction qu’il avait commencée à éprouver dans cette secrète harmonie nocturne s’estompa lorsqu‘il se retrouva interdit devant son livre, innocent assemblage de papier imprimé à la chaîne dans une maison d‘édition méconnue de la Pologne du milieu du vingtième siècle. Une main sur le cœur, Ingmar reprit ses esprits et se pencha sur l’œuvre.

Ce livre, Ingmar l’avait trouvé dans la troisième zone dont il était le quatre-vingt-neuvième ouvrage et son auteur portait le pseudonyme d’Egnund. La côte de ce livre était très précisément 03EGN89. Cette référence, ce livre, cette étagère, les roses noires ; tout avait donc été prévu. Il ne s’agissait désormais plus que de songer à s’échapper pendant qu’il avait encore le temps et la conscience d’y penser, en abandonnant là tous ces mystères et la boîte de Pandore qui ne demandait qu’à s’ouvrir. Le titre du livre "La Main rouge" brilla une dernière fois à la lumière de sa lampe-torche puis Ingmar l’enfouit dans la poche de son manteau qu’il referma soigneusement. Assis sur l’étagère couchée, le chat de Cheshire le regardait en ronronnant, l’éclat de son sourire striait la nuit qui lentement fondait sur le vagabond pris au piège.

" -Qu’est-ce que…Qu’est-ce que c’est…? Demanda Adeline d’une voix tremblante de doute.

-N’aie pas peur…Rassura aussitôt Kasuchige resté en retrait de la porte qu’il venait d’ouvrir à la jeune aveugle. Tend simplement la main et ouvre-la.

-Est-ce que je peux mourir ?

-Non. Tu ne mourras pas parce que tu ne pourras pas voir ce qu’il y a derrière la porte… "

Adeline acquiesça d’un hochement de tête et lentement, elle tendit le bras devant elle jusqu’à ce que le bout de ses doigts en eurent franchi le seuil. Alors elle plia l’index et le rétracta pour s’assurer qu’elle en avait encore le contrôle. Dans sa poitrine elle ne pouvait plus sentir son cœur battre tant les palpitations en étaient intenses ; elle était elle-même devenue un cœur sur le point d’exploser. L’instant était magique pour elle, elle se trouvait en face d’une chimère dont l’existence lui avait paru si lointaine que jamais elle n’aurait envisagé l’espoir de pouvoir en saisir l’ombre et devant laquelle elle se trouvait pourtant. Elle se posait toujours les mêmes questions, elle hésitait à retirer sa

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