Partie 2/3

Le sombre coassement des oiseaux qui venait de déployer leurs grandes ailes noires résonna dans la nuit et lentement ils grimpèrent vers les cieux pour bientôt s’évanouir parmi les plus hautes étoiles du secret firmament. Ingmar ouvrit immédiatement les yeux, secoué par d‘imperceptibles spasmes dans les membres. Il se rendit compte qu‘il avait peur mais qu‘il ne souffrait nullement. Dans son regard ébahi s’élançait la sinistre silhouette du pont d’où il venait de se jeter. L’édifice de pierre se trouvait à plusieurs dizaines de mètres au-dessus de lui, mais lui-même n’avait pas chuté depuis une telle hauteur, il serait mort sinon. Il était vivant car il sentait sous son dos transcendé de fébrilité le souffle de la vie. Il n’avait mal nulle part, la végétation avait amorti son atterrissage.

Il n’était pas mort non plus ; du fond du vallon il voyait le ventre du pont, une main sur la poitrine, il sentait son cœur battre la chamade et son souffle s’accélérer terriblement. Quelque chose s’était passé entre le moment où ses pieds s’étaient séparés de la corniche et où il était arrivé au fond de la vallée. Il était allé ailleurs…

Spontanément, il regarda sa montre et au milieu de la nuit, il parvint à déchiffrer l’emplacement des aiguilles qui indiquaient vingt-trois heures, trente-deux minutes et cinquante-trois secondes, cinquante-quatre secondes…La trotteuse poursuivait sa course. Il se rappela alors avec une lucidité qui s’éteignait que toute la période où il était resté avec…Adeline, le temps s’était arrêté de courir à vingt-trois heures, trente-deux minutes et quarante secondes, une heure précise comme il en existe quatre-vingt-six milles quatre-cent en une journée mais une seule dans l’éternité.

Mais bien vite arriva ce qu’il avait redouté ; il se demanda qui était Adeline, il n’avait d’elle que le souvenir improbable d’une silhouette rouge et noire. La façon dont ils s’étaient rencontrés là-haut échappa à sa conscience. Son visage lui restait en mémoire, ses yeux maladroits étaient toujours là, présents à son esprit, mais il sentait désespérément ces réminiscences fondre sans qu’il n’y puisse rien faire. Les lambeaux de l’instant qui l’avait préservé de la mort, la personne qui était arrivée sur le pont pour l’empêcher de sauter au dernier moment, tout était en train de s’enfuir, de disparaître, de quitter la réalité à laquelle ils n’avaient jamais appartenus.

Sur le pont, une silhouette était apparue dans une nébuleuse pourpre. Il sembla à Ingmar apercevoir la chevelure d’ébène de la jeune fille battre au vent, mais à mesure qu’elle avançait en se protégeant du grondement qui montait dans la nuit, Adeline se changeait en spectre et les ténèbres la traversèrent bientôt de part en part. Dans une hallucination qui l’étourdissait, Ingmar vit se former dans les lambeaux de lumière qui entouraient le fantôme une gigantesque main dont la paume était dirigée vers lui. Il se leva alors péniblement et fasciné par l’illusion, il se sentit comme au cœur d’un cauchemar où l’issue lui semblait impossible. En se retournant, il ne trouva nulle part où fuir et la main au-dessus du pont se refermait déjà sur Adeline qui disparaissait dans son invisibilité. Les yeux vides, Ingmar se retrouva seul au milieu de la nuit pure, dans le froid, au fond du vallon qu’enjambait le pont de Vingt-Deux mètres.

Il ne fallait pas qu’il s’en souvienne, alors tout cela coulait à flot dans les traîtres herbes basses et ruisselait jusqu’au ruisseau où les eaux noires ruisselaient vers l’infini, là où personne ne pourrait plus jamais les retrouver. Ingmar tendait désespérément la main vers ce refoulé de force dont il n’aurait bientôt plus conscience. Cruellement et injustement, il devait oublier Adeline et la fraction d’instant qu’il avait passé hors des mains rouges de l’absolu. " Les mains rouges de l’absolu ". Résonna spontanément dans son esprit. Ses yeux se rouvrirent alors soudainement.

Sa douleur était passée. Affalé sur le sol, il suffoquait et ne tarda pas à reprendre ses esprits. Hagard, il regarda autour de lui la sombre nuit dans laquelle était emprisonnée la forêt. Le silence était lourd et terrifiant, seul le lointain écho d’une voix qui ressemblait à la sienne résonnait entre les inextricables branchages de tous les arbres regardant, impassibles, le jeune homme qui revenait de la mort. Le ruisseau noir courait à quelques mètres de lui. Il rampa jusqu’à la berge du petit cours et s’aspergea le visage d’un peu d’eau. Elle avait un goût chaud et métallique plutôt agréable. Le sang qu’il venait de diffuser se dissipa et il se laissa tomber sur le sol, les bras en croix.

En soupirant, il se rappela le chemin qu’il avait fait et les illusions qu’il s’était tracées pour arriver jusqu’au bord du pont en-dessous duquel il se trouvait. Au fond du vallon, l’ombre était encore plus épaisse et le silence profond. Il resta de longues minutes étendu dans le sein du désespoir à se persuader qu’un épais buisson avait amorti sa longue chute. Il n’y avait pas de buisson. Puis il releva son corps accablé et revint sur le chemin qui montait la colline de façon à s’extraire de la vallée.

Tandis qu’il marchait tête baissée, mains enfouies dans les poches, sentant son pouls battre faiblement dans ses tempes, le jeune homme entendait dans son esprit la mythique phrase qui l’avait réveillé, comme une énigme contre laquelle il luttait déjà pour s’en débarrasser : " Les mains rouges de l’absolu ". Il repassa par les chemins où comme dans un rêve il avait mené Adeline sans s’en rappeler. Le bruit de ses pas résonnait sombrement dans la nuit. Une chouette lointaine chanta pour se moquer de lui. Plus il avançait, plus il sentait autour de lui la forêt reprendre une activité nocturne normale ; le crissement des grillons qui sonnait comme la plainte d’une solennelle armée de violons, le tribunal accusateur des oiseaux de malheur perchés sur de sombres branches traînant la défaite d’Ingmar face à lui-même sur le banc des accusés.

Sans jamais marquer la moindre pose, il rejoignit la voie bitumée et emprunta la courbe sur l’extérieur de laquelle se trouvait la cabane de bois. Doucement, il releva le regard sur le petit abri de bois. Il avait désormais l’inquiétant sentiment que quelque chose lui manquait réellement, d’avoir perdu quelque chose lors de sa chute, et qu’il venait de fixer une nouvelle finalité à sa vie ; trouver ce qui manquait à son esprit pour qu’il se sentît si seul. La route l’expulsa du bois et le ramena aux portes de la ville. Le ciel s’était dévoilé et les constellations souriaient au jeune homme. Il n’avait pas la moindre considération pour elles ; il les regarderait une autre fois. Peut-être.

Ce fut avec dans la tête l’énergie du vide qui faisait depuis la nuit des temps diverger les astres qu’il regagna silencieusement sa maison où tout le monde dormait. Son excursion n’avait duré que quatre heures et trente minutes. Il se coucha en frissonnant. Il était impossible de s’endormir après avoir tenté de porter atteinte à sa propre vie. Son âme était envahie de remords. La mort était une chose, mais sa propre mort la plus grande de toutes. Il surprit en lui un sentiment qu’il n’avait pas soupçonné depuis longtemps ; l’exaltation. Le ridicule d’avoir sauté du pont n’avait pas d’égal. En regardant au travers du rideau, il vit la lumière de la lune. Il ne savait pas comment interpréter cela, s’il devait s’envoler dans des proses lyriques dont le cliché l’insultait ou même que penser, alors il se contenta d’établir le constat qu’il s’était en fait réellement suicidé et que la chose qu‘il portait sur ses jambes n‘était pas lui.

Il ne se sentait plus le même, c’était une certitude absolue. Ses yeux s’emplirent d’une fierté qui semblait trop belle pour l’obscurité dans laquelle il baignait. Il avait un jour lu dans une revue scientifique que la plupart des gens ayant vécu une expérience de mort imminente revoyaient leur conception de la vie depuis le début et entreprenaient les travaux les plus ambitieux envisageables par un esprit humain. Ils faisaient de leur existence une œuvre d‘art illuminée par le spectre de la Mort. Ingmar trouva dans la bulle de néant qui flottait dans sa matière pensante la conviction que c’était son cas. " Mon choix ? "

Le premier coup de pinceau fut de se lever et de se rendre à son bureau de l‘autre côté de sa chambre. Il prépara son sac de lycéen selon les cours qu’il aurait dans la journée, puis il prit une feuille de papier blanche et à l’encre rouge, il y scella la chimérique phrase dans le sillage de laquelle il tâcherait de rester.

" Les mains rouges de l’absolu. "

Le voyant rouge sur le tableau de bord clignotait une allure effroyable. Le vacarme assourdissant de toutes les alarmes hurlant en même temps sous la verrière de l’appareil semblait faire pression sur l’épaisse vitre jusqu’au point de la faire craqueler. Les secousses du vent exultant de colère ballottait l’avion dans tous les sens. Les cris d’impuissance du pilote manœuvrant désespérément le manche s’étouffaient sous les stridentes vociférations de sa machine. Il entendit les puissants réacteurs s’éteindre, le coup que lui avait porté son adversaire lui avait été fatal. L’homme et sa carcasse de ferraille livrés aux éléments savaient qu’ils ne pourraient plus rien contrôler à l’instant où le second réacteur cesserait à son tour de siffler.

En pivotant la tête sur la gauche, le pilote put voir les impacts qu’avaient laissés les jets d’obus de son assaillant. L’aile était trouée de toutes parts et les spoilers s’étaient déboîtés. Une pression de plus sur le manche de contrôle et le chasseur de plusieurs tonnes partirait dans une vrille incontrôlable. L’altimètre s’affola ; le nez de l’avion piquait droit dans les brumes nappant tendrement la mer qui allait bientôt l’abîmer tout entier. Le tachymètre du second réacteur s’éteignit brutalement ; Tout espoir de maintenir l’appareil suffisamment longtemps pour rejoindre la piste d’atterrissage venait de s’éteindre. A ce moment-là, le vaillant pilote abandonna le contrôle de sa machine et effectua les tests d’éjection avec succès. Tandis qu’au travers de la verrière sur laquelle s’écrasaient les moustiques par centaines il pouvait voir les rides de l’océan se rapprocher dangereusement, ses doigts se serrèrent autour de la poignée jaune et noire d’éjection. Il tira violemment. U grand bruit éclata dans le ciel.

La feuille de papier blanc pliée de façon à imiter la voilure d’un avion de chasse s’écrasa pitoyablement au pied de la corbeille, sans bruit, sans réaction du professeur.

" …Mais la personnalité humaine est extrêmement complexe et Freud en distinguera deux formes dont la première demeure la forme la plus archaïque du psychisme. Présente chez l’humain depuis la forme embryonnaire, correspondant aux premières connections neurologiques effectuées, jusqu’à la mort, le " ça " est radicalement inconscient, animé par deux sortes de pulsions qui sont la pulsion érotique, c’est-à-dire d’associations intenses et la pulsion destructrice qui formeraient déjà bien avant la naissance les matrices de notions de bien et de mal. Le ça obéit au principe de plaisir, il ignore le danger, le temps et la morale…Deuxièmement, le " Moi " se forme par la différenciation du ça d’avec le monde extérieur. Avec la formation de la mémoire, l’enfant retient les stimulus agréables et désagréables. Le moi représente alors la forme adaptative de la personnalité, il joue le rôle de contrôle et obéit au principe de réalité, c’est lui qui refoule dans le ça les pulsions dangereuses pour l’intégrité individuelle dans l’adaptation au milieu. La forme la plus élaborée du moi est la conscience, mais le moi est à la fois conscient, pré-conscient et inconscient au niveau des mécanismes des forces de refoulement. Le moi représente l’adaptation à la réalité, mais la conscience n’en a pas une connaissance vraie, car il se construit dans l’imaginaire… "

En somme, le moi était le nom et l’illusion de symbiose entre les trois entités qu’étaient la conscience, l’inconscient et le ça. La conscience était la présence, la perception et l’interprétation ; elle était liée à l’inconscient qui s’occupait d’oublier, d’exercer sa force obscure sur l’être et de s’ouvrir la nuit dans les rêves. Mais le ça était un être psychique à part entière, un jumeau insoupçonné et invisible habitant l’esprit de chacun, la caverne de refoulement de toute une vie, un univers si étranger et familier à la fois où se côtoient les valeurs bafouées de toute une vie et les cauchemars qui hantaient depuis toujours les abysses de la personnalité.

La sonnerie retentit spontanément, contre toute attente d’Ingmar qui était affalé sur sa table, le menton dans le creux de sa main et le regard profondément ancré dans celui du philosophe malicieux et ennuyeux derrière ses épaisses lunettes. Ses pas le menèrent de l’autre côté de la porte et ce fut presque à contre-cœur qu’il parcourut le couloir jusqu’à descendre les escaliers qui le conduiraient à la sortie du lycée. Dehors, il pleuvait. Des gouttes suintaient des nuages bas, le fin crachin brumeux et humide ne mouillait pas mais s’imbibait dans les vêtements pour se répandre, pareille à la mort, sur toute la surface du corps et gorgeait le corps d’une profonde impression de froideur.

Ingmar leva les yeux au ciel et vit le vent balayer ces nuages. Il s’était arrêté, seul au milieu de la foule noire et dense en perpétuel mouvement vers la sortie de l’établissement et contemplait la pluie avec anxiété. Sur les toits des immeubles avoisinants gondait le sombre murmure du vent. Le souffle riche de sens tourbillonna dans ses cheveux en bataille et se perdit dans les feuilles mortes qui gisaient sur le parvis du lycée. Ses sourcils se froncèrent et se fut avec perplexité qu’il suivit le cours de la brise. Son regard suivait les gracieux tournoiements de l’air dans le ciel, submergé par l’impression de légèreté, de n’être qu’un songe suppliant les éléments de le porter vers d’autres horizons.

Jamais auparavant il ne se serait attardé observer le vent souffler dans le vide. C’était une chose nouvelle pour lui qu’il ressentait pourtant comme une habitude qui l’ancrait dans les plus lointains souvenirs qu‘il n‘avait pas.

Ingmar arriva trop tard pour prendre le dernier bus desservant son quartier. Il lui faudrait vingt minutes de marche supplémentaire. Son chemin le mena au travers des faubourgs de la cité où les rues étaient bordées de vieilles bâtisses aux épaisses briques brunes lézardées de lierre. Les terrasses des cafés étaient encore pleines malgré le temps maussade et les rues piétonnes étrangement animées ; on aurait dit que rien ne pouvait perturber l’ambiance chaleureuse des quartiers piétons. Le jeune homme poursuivit sa marche sans croiser qui ce fût du regard, son visage restait fixé à ses pieds et sa tête rentrée entre ses épaules pour ne pas s’exposer trop à la fine pluie peinait à ne pas exposer l’étrange mélancolie à laquelle il était en proie. Sur le côté du trottoir défilaient les cafés-restaurants mondains, les boulangeries, les petits hôtels et les artisans.

Soudain, alors qu’il passait sur le parvis d’un fleuriste dont la devanture exposait toutes sortes de roses magnifiques et multicolores, son épaule butta contre celle d’une autre personne. Maladroitement, Ingmar reprit ses esprits et se retourna pour tendre la main à la personne qu’il venait de bousculer. Mais elle resta au sol, comme déboussolée et perdue dans le bruit insondable qui émanait de la foule. La jeune fille aux longs cheveux bruns lançait son regard partout autour d’elle mais ne parvenait à rien accrocher. Il fallut qu’Ingmar lui demandât si elle n’avait rien pour qu’elle reprenne réellement connaissance.

Elle tendit une main frêle et désarticulée dans le vide et la promena pendant quelques secondes avant de s’agripper à celle que lui tendait le jeune homme. Alors seulement elle prit appui et se releva brutalement, mais elle tira trop fortement et son corps fragile retomba sur le torse d’Ingmar dont les mains se cramponnèrent à la taille de la jeune fille pour l’empêcher de chavirer davantage. Celle-ci semblait tout à fait paniquée et ce ne fut que lorsqu’il essaya de poser son regard dans ses prunelles qu’Ingmar réalisa qu’elle était aveugle.

La jeune fille toute de rouge et de noir vêtue, proche de lui, de façon à ce qu’il puisse sentir au travers de la pluie l’air qui filtre de ses lèvres. Ses yeux noirs figés dans le lointain. Les gens de la rue statufiés dans un grisonnant silence. La rose noire au sommet de la longue tige dans la vitrine. Réminiscence. Disparition.

Mots et sentiments sans langage ni émotion troublaient son esprit lorsqu’il lâcha la jeune fille et qu’il lui demanda :

" Je ne vous ai pas déjà rencontrée par hasard ? "

L’adolescente ne répondit pas, elle s’obstinait à reprendre son souffle, comme si elle avait été assaillie par une grande frayeur. Une voix s’éleva dans la rumeur et appela : " Adeline ! ". La jeune fille se précipita alors pour disparaître dans la foule sans un songe pour Ingmar. L’espoir de comprendre le trouble s’éteignit pour lui ; la chimérique Adeline venait de s’évanouir dans sa mémoire, soufflée par le vent avec autant de légèreté et de grâce qu’une feuille d’automne. Sa réminiscence s‘était déjà effacée comme un mot à la craie. Le nuage se dissipa sans frustration.

Adeline fut de retour à l’établissement peu avant le dîner. Les sorties en ville étaient accordées aux élèves aveugles accompagnés. C’était toujours en compagnie de Fanny que la jeune fille sortait de l’école, même lorsqu’il ne s’agissait que de faire une promenade. L’acquisition de l’autonomie des adolescents était autant retardée que possible et elle s’en accommodait.

La lune s’était depuis longtemps élevée dans le grand ciel froid et magnifiquement étoilé du début d’automne. Deux des trois occupants du petit dortoir étaient plongés dans un profond sommeil. Le grondement régulier de leur souffle berçait la nuit. Adeline se trouvait assise sur le rebord de la fenêtre, dans le halo de lumière pâle que diffusait la lune. Elle observait cyniquement l’univers et se demanda où pouvait se trouver la lune dans ce fantastique abîme de ténèbres. Elle laissait tomber une jambe qu’elle faisait osciller au gré de ses songes. Ses doigts reposaient contre la vitre glaciale. Lorsque tombait enfin la nuit, elle se sentait pour la première fois de la journée. La nuit était noire et tendrement éclairée par les auréoles de milliers d’entités lointaines et silencieuses. Son univers était dès lors le même que celui du commun des mortels.

En silence, elle redescendit pensivement de son observatoire du monde, toujours aussi désappointée que ce à quoi elle était habituée. Elle rejoignit alors péniblement son lit et s’étendit sur les couvertures dans lesquelles elle se plaisait à feindre de dormir. Ses bras s’allongèrent le long de son corps tout à fait détendu et sa tête s’enfonça dans l’oreiller. Un sourire s’était dessiné sur ses fines lèvres pâles comme une lumière s’était allumée au fond de son regard. Elle y arrivait. Au rythme des minutes, la lune était à vue d’œil happée vers l’horizon et son aura s’allongeait jusqu’au seuil du lit de la jeune fille. Les traits de son visage se dissipèrent dans une mystique expression, mais ses yeux demeuraient absents. Plus un clignement de paupière, plus un mouvement de cil ne les caractérisait. Seul un léger frissonnement animait les prunelles brunes de la jeune fille.

Ses mains se détendirent complètement et son corps s’affaissa encore un peu plus ; elle sentait désormais ses yeux échapper à son contrôle, ils se paralysaient complètement. Cela la faisait souffrir mais ne la dérangeait pas. Elle se retrouvait alors devant l’incroyable énigme qui hantait son imagination depuis sa toute petite enfance ; la sensation qui naissait loin dans son esprit lui était alors tout à fait obscure et indéfinissable. C’était intense et magnifique. La profonde et terrifiante obscurité dans laquelle elle avait toujours évoluée était soudainement percée par quelque chose de " différent ". Une figure géométrique et abstraite à la fois, aussi floue dans sa forme que dans ce qu’elle pouvait en percevoir apparaissait. Elle ne pouvait la saisir, la toucher comme le braille et encore moins s’en dessiner les contours dans son esprit puisqu’elle s’y trouvait déjà, mais cette mystérieuse entité était là, offerte à ses cauchemars.

C’était une tâche indéfinissable puisqu’elle ne connaissait rien de ce qu’elle ne voyait. Bien vite, celle-ci se mettait à danser et à tournoyer sur elle-même. Elle devenait une spirale, comme une galaxie dont la forme lui avait été racontée en cours de sciences et sans même essayer d’en suivre la danse, un profond malaise s’ancrait dans son esprit et elle se demanda si ce n’était pas elle qui tournait au-dessus de la galaxie. Lorsqu’elle parvenait à maintenir les yeux grand ouverts de la sorte pendant encore plus longtemps, elle se sentait chavirer et alors elle tombait dans les abysses de son imagination qui prenait forme. En s’en rapprochant, elle se rendait compte qu’il s’agissait d’un univers de fractales. Chaque point de la figure que traçaient ses illusions se répétait à l’infini sur lui-même. Tout n’était ainsi que cycle et répétition.

Son souffle s’accélérait alors et sans s’en rendre compte, sa conscience s’en allait lentement, très lentement, à mesure qu’elle élevait son corps sur son lit, le buste en avant, comme si son cœur exalté à son paroxysme fracassait les côtés de sa cage thoracique.

Une impression extrêmement confuse emplissait désormais les sentiments d’Adeline. Des déluges de formes qu’elles voyaient pour la première fois et avec pourtant une très troublante impression familière, s’abattaient sur son esprit. Sa chute s’arrêta en face d’une série de lignes parallèles palpitant dans une sorte de flou artistique. Elle laissa alors son esprit se laisser envahir par les questions qu’elle se posait depuis qu’elle avait appris à s’abandonner à cet univers mystérieux. Est-ce donc à cela que ressemble la lumière ? A quelles couleurs correspondent toutes ces formes et ces chatoiements ? Mais nul ne pourrait se trouver là, à sa place, pour lui raconter l’univers visuel qui transparaissait au travers du voile de sa cécité et réifier de façon magistrale ce qu‘elle voyait.

Les lignes parallèles palpitant dans l’obscurité étaient les planches de lambris au plafond que fixait Adeline sans s’en rendre compte. Sur le mur de gauche s’ouvrait le monde de l’extérieur. Elle reconnut dans des lignes évanescentes le cadre de la fenêtre et le rebord sur lequel elle aimait s’asseoir pour regarder ce que jamais elle ne pourrait voir. Les contours de la pièce, les meubles, tout devenait enfin, figures en fractales apparues spontanément dans son esprit par une force autre que son imagination. Le plus bouleversant pour la jeune fille fut de diriger son attention vers les lits de ses colocataires. Elle vit leurs visages. Les yeux clos, l’expression vide, mais ils étaient profondément humains. Ce fut avec un trouble qui l’angoissait terriblement qu’Adeline voyait ce à quoi ressemblait un visage. Étant petite, elle s’était de nombreuses fois amusée à palper le visage de ses amies pour en deviner les formes, mais jamais la moindre concrétude n’avait pu traverser le mur de son esprit.

Ce grand front, ces paupières sombres, ce petit nez, cela était si beau et attendrissant que cela se troubla dans les larmes. Adeline, qui n’en revenait pas que cela fût si beau à voir de pleurer, eut l’opportunité d’apercevoir les doigts d’une main qu’avait glissée Anna contre sa joue. Elle demeura longuement fascinée par cette nature fragile et chétive. Mais rien ne lui permit de se séparer de la magnificence du visage de son amie. Celle qu’elle avait pendant de nombreuses années appelée Anna s’associait à une sensation appartenant à une nouvelle dimension qu’Adeline ne parvenait pas encore à saisir.

La magie était alors si puissante qu’elle pouvait presque sentir le picotement des flux nerveux dans ses nerfs optiques. Les flux de couleurs et de formes abstraites d’une superbe nouvelle qui se dessinaient dans son imaginaire maladif pendant son sommeil s’inspiraient de ce qu’elle avait pu ressentir et palper depuis qu’elle était au monde, mais depuis que le monde était à elle, Adeline apprenait à comprendre ces manifestations obscures indépendamment de ses sens.

C’était dur et douloureux, mais sa curiosité d’éprouver le monde différemment qu’avec ses doigts était aussi dévorante que la grandeur de cette énigme qui se posait à elle et à laquelle elle s’était toujours interdit de tenter de répondre :

 

" Mais moi, à quoi ressemblé-je ? "

Le vague visage d’Anna était la Première Beauté.

Adeline se réveilla brutalement. Son corps qui s’était voûté se relâcha subitement et s’affaissa en faisant craquer les lattes du lit. Son désappointement était encore plus grand que d’habitude ; elle n’avait pas pu s’apercevoir et elle ne percevait plus les flux qui composaient la pièce. Un terrible picotement s’était emparé de ses membres ; la circulation sanguine reprit aussi précipitamment que son cœur battait, et il lui fallut plusieurs secondes avant de pouvoir déplacer un bras tant la sensation de ses veines se remplissant de sang lui était désagréable. Elle ignorait complètement le temps qu’avait duré son voyage, elle ne comprenait ni sa signification ni la façon dont elle parvenait à comprendre les flux qui composaient l’univers alentour, mais cela lui procurait un profond sentiment aussi abstrait que les formes qui composaient son imagination.

Elle se rendit à ce moment-là compte que tout tournait en rond dans sa tête et qu’elle s’écœurait elle-même de son ignorance. Alors elle s’installa sous sa couverture et ouvrit son esprit au sommeil qui serait de nouveau peuplé de monstres évanescents, de lumières colorées et de formes abstraites au milieu desquels apparaîtrait dorénavant la Première Beauté du visage d’Anna…Elle sourit un court instant en pensant au jeune homme qui l’avait bousculée dans la rue. Elle avait l’étrange sentiment d’en effet l’avoir déjà rencontré. Certainement dans un " rêve " …

Ingmar ne reprit plus le bus pour se rendre du lycée à chez lui ; il faisait le chemin à pied en passant par les rues piétonnes dans l’espoir de croiser de nouveau celui de la petite aveugle. C’était avec dans les yeux une lumière d’espoir à chaque fois plus intense qu’il passait quotidiennement en face de la petite pépinière. Lorsque les temps le lui permettaient, le jeune homme s’arrêtait devant la vitrine et se penchait attentivement sur la variété de roses noires qu’il n’avait jamais vue auparavant ; elles étaient splendides entourées des rouges et des blanches qu’elles semblaient consumer. Rouge, noire et blanche était la boutique dans laquelle il ne rentra jamais.

Il n’était pourtant pas exceptionnel de rencontrer un jeune aveugle en ville. La plupart se présentaient avec des lunettes noires ou en groupe, accompagnés par une suivante. Au fil des semaines et des soirs où il passait par les faubourgs, Ingmar repéra certains de ces visages et constata que plusieurs revenaient à l’endroit plus ou moins précis où il les avait pour la première fois vus. Intrigué par cette soudaine attention qu’il portait à la foule qui l’entourait, le jeune homme réussit un jour à engager la conversation avec l’une des suivantes qui s’était présentée sous le nom de Fanny. La jeune dame lui apprit qu’un établissement spécialisé dans l’éducation des jeunes atteints de cécité se trouvait à l’extérieur de la ville. " Je suis étonnée que vous n’en ayez jamais entendu parler ; le CNDRSC est ouvert à tout le pays… "

Il n’osa pas lui demander si elle connaissait la jeune fille aux cheveux noirs qu’il recherchait. Les mois avaient passés depuis la nuit où Ingmar avait sauté du pont dans la forêt et les vacances de la Toussaint sonnèrent dans les couloirs du lycée. La Toussaint avait pour but de célébrer la mémoire des morts et de porter des fleurs à leurs stèles. Toussaint pluvieuse, Toussaint heureuse. Aucun sourire, de tendresse ou de tristesse ne parvint pourtant à s’afficher sur son visage blafard lorsqu’il porta les lys sur la tombe grise de sa mère. L’air grésillait partout autour de lui, déchiré par les larmes du ciel qui semblait ne pas davantage s’apitoyer de lui que de la terre labourée par les sursauts des gravillons lorsqu’une goutte d’eau éclatait dessus. Les cyprès grisâtres dansaient, protégeant les allées du cimetière du vent glacial.

Ingmar se releva lentement en sentant le désagréable contact de sa veste humide sur son dos. Sa mère n’était pas la seule à reposer en cet endroit, mais cela ne lui faisait étrangement rien. Il accorda une minute de son temps à la mémoire de la brave personne qu’elle avait du être et s’en alla sans aucun sentiment particulier ; ni tendresse ni tristesse ; sa mère était un bouquet de lys et le bourdonnement de la pluie…

Ingmar entreprit de ne pas se rendre immédiatement chez lui ; chez son père. Il emprunta une rue de traverse qui le mena sur les hauteurs de la ville d’où il put voir l’ensemble du paysage urbain, les centres bétonnés, les faubourgs, les toits de son lycée, les périphéries résidentielles et les plaines environnantes, la forêt, la mer. Il continua sa marche jusqu’à la gare ferroviaire dont il devait emprunter la rue pour descendre jusqu’aux faubourgs. Plus il s’enfonçait dans la petite ville, moins le rideau de pluie se faisait dense et la sombre silhouette muette des passants se révéla bientôt sur le reflet gris des flaques d’eau qui s’étaient formées sur les pavés.

L’ermite était passionné par le souvenir de la jeune aveugle, non pas saisi par la beauté qu’il avait ressentie en elle mais par le sentiment inconnu et proche de la réminiscence qu’elle avait suscité en lui. L’impression de déjà-vu qui avait émané de sa personne s’était faite particulièrement puissante et troublante. Il ne pouvait plus se défaire de cette hallucination et ne vivait plus qu’en se rappelant de cet instant où le présent avait déraillé. Il devait savoir qui elle était. Une goutte de pluie ne tombait jamais deux fois au même endroit…

Ingmar s’arrêta sur le parvis de la fleuriste et contempla comme à son habitude les roses qui se trouvaient dans la vitrine richement décorée. Les roses noires avaient disparu. Il parut contrarié et se teint droit devant la vitre en se frottant le menton ; les roses rouges semblaient si prosaïques lorsqu’il y avait eu à leurs côtés les mêmes avec des pétales de nuit. Pour la première fois depuis qu‘il avait croisé l‘aveugle, les choses avaient changé dans la rue. Le jeune homme poussa la porte vitrée de la pépinière où il fut accueillie par un petit grelot. La boutique paraissait ridiculement petite, calfeutrée dans une ambiance sombre et verte où se trouvait une densité impressionnante de végétaux. Des lys et des chrysanthèmes par centaines étaient suspendus aux étagères, des couleurs éclatantes se dégageaient de la sombre ambiance de la journée et des plantes tombantes semblaient pleurer sur les quelques personnes qui cherchaient la fleur en mémoire d’un être cher.

Ingmar déambula quelques instants dans les rayons, au hasard des plus belles plantes qui chatoyaient dans son regard tandis qu‘il entendait le crépitement de la pluie reprendre sur le toit du magasin.

" -Je peux vous aider ? Engagea la jeune voix de la fleuriste au tablier vert et aux cheveux grisonnants ramassés en chignon.

-Les roses qui sont exposées dans la vitrine…Balbutia Ingmar après avoir longuement cherché ses mots. Où sont passées les noires ?

-Je les ai toutes vendues, la dernière est partie ce matin même…Répondit-elle en prenant l’air navré d’un commerçant véreux et dur en affaire. Je n’en aurai pas de nouvelles avant plusieurs mois.

-C’est dommage, j’avais l’intention d’en offrir une à une amie. Réagit-il en baissant la tête. Pour une fois que ce n’était pas pour orner une tombe…

-Si ça peut vous intéresser, les quatre dernières sont parties avec un vieux libraire dont la bibliothèque ne se trouve pas loin. Assura la fleuriste en sortant de sa poche une carte de visite. Voici sa carte, pourquoi ne pas aller jeter un coup d’œil à ses rayons si vous êtes étudiant ? "

Ingmar prit la petite carte cartonnée entre son index et son majeur puis l’observa attentivement sans prendre garde au sourire que venait de lui adresser la petite dame en guise d’invitation à libérer l’espace réduit de sa boutique. Il se rendit alors sur le paillasson où le tintement de la cloche résonna de nouveau lorsqu’il tira sur la porte. En voyant la pluie qui tombait désormais grossièrement sur la ville, il redressa sa veste sur ses épaules. Il reprit alors son errance au début de laquelle il regarda les coordonnées de la carte.

" Kasuchige Nojima

Librairie indépendante ; Les Roses de la Reine

25, rue des Cerisiers "

La librairie de Nojima était une bâtisse vétuste et poussiéreuse aux briques rousses qui ne semblait pas avoir été rénovée depuis la seconde moitié du dix-neuvième siècle. Il en émanait cependant un charme certain, les voûtes que décrivaient les pierres au-dessus des fenêtres en bois ancien et les fleurs qui pendaient en ondulant des balconnets affirmaient l’originalité du commerce au milieu des immeubles modernes, grisonnants et uniformes qui ne transparaissaient que sous la forme de mornes silhouettes au travers de la pluie. Ingmar s’abrita sur le pas de la porte pour échapper aux grosses gouttes qui suintaient dorénavant des nuages et attendit avant de rentrer dans le commerce.

" La librairie est ouverte " Disait une pancarte accrochée à la petite porte de bois. Ingmar se dit qu’il ne pouvait pas y avoir de meilleur moyen pour convaincre le client que le magasin était ouvert ; il poussa donc la porte et entra dans Les Roses de la Reine. Il se retrouva dès lors dans un étroit couloir au sol dallé de grands carreaux noirs et blancs, la lumière au plafond s’était éteinte et il régnait à l’intérieur une atmosphère d’autant plus lugubre que le puissant crépitement de la pluie s’abattant sur le parvis résonnait entre les murs. Une lueur brillait étrangement dans les yeux du chat de Cheshire représenté sur l’unique cadre faisant office de décoration à l’endroit.

Le jeune homme fut alors vivement encouragé à sortir par la voix de sa conscience ; il ne savait pas exactement les raisons pour lesquelles il était venu jusque là, mais lorsqu’il repensa au long chemin qu’il devrait longer pour rentrer chez lui sous des trombes d‘eau, il lui apparut comme une évidence que là il serait au sec, malgré le maudit chat violet qui le dévisageait depuis qu’il avait fermé la porte derrière lui. Sur la gauche se trouvait une porte entrouverte sur laquelle une plaquette dorée annonçait en lettres capitales : " Les Roses de la Reine ". Un agréable filet de lumière douce paraissait par l’entrebâillement.

Timidement, Ingmar s’engagea dans la pièce qui se trouvait beaucoup plus vaste que ce qu’il avait pensé. L’intérieur entier du bâtiment avait en fait été aménagé pour la bibliothèque et les étagères en bois épais s’étendaient sur trois mezzanines auxquelles on accédait par une cage d’escalier. Le carrelage d’un blanc écru avait mal vieilli et des fissures apparaissaient par endroits. Dans un recoin de la bibliothèque s’étendait une zone calfeutrée et moquettée de rouge, à l’éclairage davantage raffiné que dans le reste de la pièce. Des fauteuils formaient un cercle autour d’une table sur laquelle était disposés quelques dizaines d’œuvres. En levant les yeux au plafond qui se trouvait à une quinzaine de mètres, Ingmar put apercevoir les éblouissantes rangées de lampes à néon qui éclairaient les rayons en contre-bas. La lumière était parasitée par les lignes grises et noires que traçait intempestivement la pluie par les grandes fenêtres.

 

La pluie semblait d’ailleurs l’unique source d’activité dans les environs puisque pas le moindre bruit ne parvenait à ses oreilles. Le silence se faisait si dense que le jeune homme pouvait percevoir le grésillement de l’alimentation électrique du bâtiment qui planait comme un esprit sur la grande pièce. Il n’y avait nulle trace de Kasuchige Nojima. Mais en déambulant au hasard dans les allées de savoir, Ingmar se demanda s’il ne préférait pas cela à rencontrer le bouquiniste sans raison. Les écrits des milliers de livres à la tranche usée n’avaient plus d’âge, les philosophes reposaient tous en paix, mais le jeune lycéen n’était pas certain de pouvoir les comprendre réellement…L’odeur du papier vieilli encombrait son esprit ; il comprit alors qu’il ne se trouvait pas dans un secteur approprié à ce qu’il cherchait. Il ne cherchait rien précisément, alors il visita simplement et monta à la première mezzanine où était aménagé un coin pour la lecture. En s’asseyant sur le premier fauteuil, Ingmar se rendit compte que le balcon avait vue sur une fenêtre d’où il pouvait voir la rue violemment balayée par le déluge grisonnant.

Sur la petite table basse se trouvait un magazine pseudo-scientifique titrant l’énigme des phénomènes de déjà-vu. Ingmar s’en empara de ses mains encore moites et se rendit à la page annoncée par la première de couverture en espérant pouvoir déchiffrer la raison pour laquelle il ne pouvait s’arrêter de penser à la jeune aveugle. Il lut rapidement l’article et fut autant déçu que sceptique ; le déraillement du temps dont il avait été la victime s’expliquait par une réaction anormale de l’hippocampe dans l’acquisition d’informations relatives à quelque chose de jugé intriguant par et pour la raison. Les livres n’ouvraient dorénavant plus les rêves ; ils les démontaient, pièce par pièce…

Sa surprise fut pourtant de taille lorsqu’il se retourna pour chercher l’étagère où il pourrait ranger la revue scientifique et que son regard se porta sur le grand homme fin qui était apparu silencieusement. Vêtu de blanc depuis sa chemise aux manches retroussées jusqu’à ses souliers étincelants, le vieil homme disposait dans ses bras d’une colonne de livres assez importante. Il tombait de son crâne presque chauve une chevelure désordonnée aussi blanche que les nuages et son visage squelettique au teint blafard était orné d’un barbichette. Blanche. Malgré l’âge visiblement avancé du sage, il brillait dans ses yeux bridés une étincelle de vie très particulière et pleine de malice. Après être resté un certain moment observer l’homme ranger ses livres un par un, Ingmar se rendit compte que ses traits paraissaient typiquement orientaux, autant que le nom qu’il portait ; c’était Kasuchige Nojima.

" -Monsieur Nojima ? Interpella discrètement le jeune homme depuis son fauteuil.

-Je vous en prie, répondit-il humblement, mais avec un accent assez prononcé. Appelez-moi Kasuhige.

-Kasuchige, combien de temps cela fait-il que vous êtes installé ici ?

-Vous êtes l’huissier venu saisir mes meubles ? Interrogea Kasuchige avec un sourire et un ton familier.

-Ne vous inquiétez pas pour ça ! Lança Ingmar. Je ne suis qu‘au lycée.

-C’est intéressant, effectivement…Murmura le bibliothécaire en tirant un escabeau sur lequel il se hissa pour atteindre le haut d’une étagère. Êtes-vous littéraire, monsieur…?

-Appelez-moi Ingmar, Répondit le lycéen. Je suis en Terminale Littéraire, vous avez eu une bonne intuition.

-Intéressant ! Lança vivement le sage en redescendant de son échelette. Mais vous ne devez pas être comme tous ces jeunes si vous avez du temps à perdre à errer dans les rayons d’une librairie…Je me trompe ?

-En fait j’ai trouvé votre adresse chez la fleuriste des faubourgs. Je voulais me procurer une rose noire, mais il semblerait que vous ayez pis les dernières…

-Oh, ces fleurs…Fit Kasuchige en se grattant la nuque visiblement gêné. Ne me décevez pas, ne me dites pas que vous avez traversé le centre-ville sous la pluie juste pour voir mes roses…

-Non, bien sûr que non ! Plaida Ingmar en ouvrant les mains. J’étais très curieux de découvrir votre bibliothèque, laissez-moi d’ailleurs vous promettre que je viendrai régulièrement !

-Je n’ai pas besoin de votre promesse. Avez-vous des connaissances littéraires ?

-Un minimum tout de même…

-Bien ; maîtrisez-vous les chiffres avec agilité ?

-Je suis surtout spontané.

-Très bien ; avez-vous de la mémoire spatiale ?

-J’en ai de trop…

-Excellent ; savez-vous rendre service ?

-Du mieux que je peux, je crois…

-On s’en contentera, affirma Kasuchige en lui adressant un clin d’œil espiègle. Maintenant, voici la question la plus difficile : Voulez-vous travailler avec moi ?

-Je vous demande pardon ?

-Vous êtes en période de vacances ; vous devez avoir de grandes plages de permanence en Terminale Littéraire ; je viens juste de m’installer et j’ai besoin d’aide…En plus, vous devez sûrement être en âge de travailler ; j’ai un poste d’assistant documentaliste à vous offrir…

-Ca ne peut être qu’une expérience enrichissante ! Affirma Ingmar en serrant la main de Kasuchige qui exécuta une révérence. "

Il s’agissait peut-être de la première fois qu’Ingmar faisait ainsi la connaissance d’une personne et le fait qu’il disposait désormais d’un emploi ne lui importait pas car il n’en avait jamais recherché. Kasuchige semblait de plus un home respectable.

Peu importait également à Ingmar de savoir le montant de son salaire, il rentrait la tête haute malgré le fait qu’il était trempé jusqu’aux os pour annoncer qu’il avait un travail de documentaliste dans une grande bibliothèque indépendante. La libraire de Kasuchige n’eut pas de mal à faire venir les lecteurs ; situé dans les faubourgs, à l’opposé du lycée où était scolarisé le jeune homme, le bâtiment pittoresque ne manquait jamais d’attiser la curiosité des passants et les hommes de lettre eurent bientôt vent de l’ouverture de cette librairie. Les premiers jours furent ainsi les plus éprouvants pour Ingmar qui ne pouvait toujours venir en aide aux gens qui cherchaient des recueils de textes philosophiques dans des éditions trop précises ou des ouvrages multilingues épuisés depuis la fin de la décennie précédente. Plusieurs fois une jeune femme hystérique était venue chercher un livre de ce genre et suite à la cuisante impuissance dont avait fait preuve le jeune homme, elle était ressortie en écumant de rage et parfois en scandant toutes sortes de jurons.

" Les gens les plus savants sont quelques fois les moins honorables… ". Murmurait Kasuchige lorsqu’il la voyait surgir du couloir en faisant flotter derrière elle sa longue chevelure rousse et sa jupe en blue-jean. Fruit du hasard ou nouvelle malice du vieil homme, Ingmar ne savait pas pourquoi il était foudroyé par la troublante impression de se retrouver tout seul derrière le bureau de documentaliste lorsque arrivait la jeune femme en quête du livre introuvable ; le maître étant parti remettre en rayon les livres revenant d’une période d’emprunt ou disparu dans la réserve.

La précédente requête qu’elle avait émise était le Robert de l’année cinquante-six dans lequel apparaissait un mot particulier de la langue française puisque c‘était la seule année où Robert l‘avait imprimé. Après avoir longuement discuté de la chose et fastidieusement recherché, Ingmar avait réussi à convaincre la demoiselle de partir avec l’édition de cinquante-huit dans laquelle figurait bien le mot qu’elle recherchait mais dont la définition avait été différée. Ce fut avec une étrange contrariété qu’elle passa par la caisse. Elle présenta son billet de dix sur le comptoir pendant qu’Ingmar déposait son dictionnaire dans un sac en plastique et prenait ses coordonnées pour l’enregistrer dans le service clientèle après avoir dûment rendu la monnaie. Amère et silencieuse, le regard sombre et bas comme pour taire sa défaite, la folle s’en alla de la librairie en adressant un discret merci au jeune homme.

" Son animosité s’adresse à elle-même. Pensa alors Kasuchige à haute voix qui passait à proximité de la caisse. Se serait-elle pris les pieds dans le piège qu’elle a tendu de ses propres mains ?! "

Ingmar rouvrit le fichier concernant la mystérieuse cliente pour en savoir un peu plus sur celle qui avait des heures à dépenser pour chercher des chimères qu’elle était certaine de ne jamais trouver ; sur ce point-là au moins ils étaient semblables. Âgée de dix-neuf ans, elle s’appelait Magalie, de second prénom Morgane et vivait au CNDRSC.Cette dernière donnée bouleversa le jeune homme, l’arrachant brutalement au scepticisme dont il s’était efforcé de faire preuve face à cette fille. Il avait dorénavant envie de sauter de son fauteuil et de courir à toutes jambes dans la rue pour rattraper Magalie et faire sa connaissance.

Il venait de comprendre quelque chose, il ne savait pas encore quoi, mais il le découvrirait bientôt ; il en avait l’intime certitude et à cette réalisation ne s’opposait plus que la question de savoir si Magalie remettrait les pieds dans la bibliothèque malgré la défaite qu’elle avait subie. Cette interrogation l’angoissa et il se rendit compte que les quelques espoirs qui lui restaient de revoir la mystérieuse jeune aveugle étaient tous dépendants de sa prochaine rencontre avec Bellérophon, celui qui dans la mythologie avait porté le coup de grâce à la Chimère.

" Nous avons reçu les nouvelles éditions des Métamorphoses d’Ovide et de l‘Énéide, pourquoi n’iriez-vous pas les ranger au rayon mythologie grecque ? Intervint soudainement Kasuchige en présentant à Ingmar un volumineux carton rempli d’ouvrages qui sentaient déjà le champignon. Je vous remplace jusqu’à la fermeture… "

Le jeune homme s’exécuta sans rien dire ; il quitta la caisse et prit le carton de ses deux bras pour le monter au premier étage par la cage d’escalier où il dut demander pardon avec un sourire de politesse aux clients qui gênaient son passage. Il ne mit pas plus de trente minutes pour mettre en rayon les dizaines de livres et le reste de la journée fut dépensé à aiguiller les lecteurs dans les allées de la bibliothèque.

Ingmar eut du mal à fermer l’œil de la nuit, de par la froideur de la nuit d’hiver et hanté par le souvenir confus et troublant de la jeune aveugle qui se superposait dorénavant à celui de Magalie. Les deux se connaissaient certainement et c’était le seul moyen qu’avait pour le moment Ingmar de retrouver la trace de son angoisse. Lorsqu’ enfin il parvint à s’endormir en frissonnant presque de froid et obsédé par les spectres qui tournoyaient autour de son esprit, son sommeil fut habité par la glaciale vision d’une maisonnette recouverte de neige. Le bleu nuit qui faisait ressortir l’éclat des étoiles derrière la toiture triangulaire de l’habitation se reflétait sur les longs rameaux retombants d’un saule pleurant silencieusement au coin du jardin. Il émanait des quelques fenêtres une lueur orangée fortement agréable, mais une silhouette se dressait dans le halo, au milieu de la neige. Il reconnut l‘énigmatique cécile. Dans l’illusion du rêve elle semblait se présenter aussi vraie, réelle et présente que pendant les quelques seules secondes qu’il l’avait à jamais vue.

Enfoncé dans le fauteuil de documentaliste, le jeune homme enregistrait les entrées et les sorties de documents entre deux clients qui ressortaient de la librairie avec les quelques livres qui feraient leur bonheur, pour peu qu’ils eurent cru que le bonheur existait. C’était peut-être là que Magalie était la moins folle à jamais avoir mis les pieds dans la bibliothèque de Nojima. Ingmar passa la journée à espérer la venue de cette dernière. En enregistrant les livres à toute vitesse, il se souvenait de la quinzaine de fois où elle était arrivée en furie dans la librairie, parfois deux fois par jour, pour exiger avec un air hautain, que nul ne pouvait imiter, un ouvrage dont l’apprenti documentaliste n’avait jamais entendu parler, une compilation de poèmes d’un genre mineur dans une édition étrangère qui avait fait faillite trois générations auparavant ou bien le dernier livre d’un auteur polonais dont les autorités doutaient encore de l’existence. Elle était à chaque fois repartie extrêmement déçue mais intérieurement satisfaite d’avoir importuné Ingmar et Kasuchige, les éloignant du bonheur et se persuadant dans le même temps que le sien demeurait inaccessible et donc extrêmement élevé, à tel point qu’elle aurait pu mourir de plaisir en y accédant.

Mais ce n’était pas ce qui s’était produit lorsque Ingmar avait sorti des étagères le dictionnaire qu’elle cherchait à des fins qu‘elle-même ignorait certainement ; avec deux ans de décalage, son bonheur était fractionné et elle l’avait reçu avec une avarie d’expédition. Le trouble qu’elle avait ressenti en passant à la caisse avec son bonheur d’un kilogramme et demi pour deux mille pages avait sensiblement été le même que celui d’Ingmar qui se torturait l’esprit à essayer de se souvenir non seulement du visage de l’aveugle mais surtout à deviner la raison pour laquelle sa mémoire avait choisi ce moment précis pour dérailler.

" -Quelque chose ne va pas, Ingmar ? Demanda Kasuchige avant la fermeture. Nous devrions peut-être faire appel à un troisième employé…

-Il s’agit de Magalie, Monsieur Nojima…Répondit pensivement le jeune homme. Cela fait deux jours qu’elle n’est pas venue nous demander un livre introuvable.

-Qui sait…Ricana le vieil homme en éteignant la lumière de la pièce, plongeant la bibliothèque tout entière dans l’obscurité. Peut-être que les services sociaux s’en sont occupés…

-Je ne trouve pas ça très drôle, peut-être qu’il lui est vraiment arrivé quelque chose.

-Je ne crois pas, affirma Kasuchige. Mes sens de vieillard me l’aurait annoncé. Il lui est arrivé une fois de ne pas venir pendant trois jours !

-J’espère très sincèrement revoir cette folle demain, j’avais commencé à m’habituer à elle…

-C’est bien pour ça que je disparaissais à chaque fois que je la voyais arriver. Se railla malicieusement Kasuchige. Eh bien Ingmar, vous n’avez pas cours demain ? Il est temps d rentrer chez vous…Annonça le libraire en regardant sa montre avant d’ouvrir le portillon qui retenait le jeune documentaliste derrière le bureau. "

Ingmar avait d’innombrables fois remonté la rue des Cerisiers sous des torrents de pluie, mais la soirée dans laquelle il se trouvait était plutôt agréable, c’était l’heure où le soleil avait fondu derrière les collines, au-delà des barres d’immeubles qui encombraient le paysage. Un halo de lumière intense entre l’orange et le rouge enveloppait dès lors la cité, troublant la silhouette des bâtiments de béton et distordant la forme des arbres qui semblait vibrer comme sous l‘onde de la chaleur d‘été. Le jeune documentaliste rentrait chez lui pour prendre le repos nécessaire à la journée de cours qui s’annonçait pour le lendemain. Il n’empruntait jamais le bus pour faire ce trajet ; il y allait seulement à pied, un porte-document sous le bras, écoutant gaiement l’écho de ses pas sur les murs de la ruelle.

Lorsque la lumière du jour se faisait rouge, il songeait au cours nouveau qu’avait suivi sa vie depuis le jour où il avait sauté du pont dans la forê

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