Partie 1/3

La journée avait été mauvaise ; la soirée le serait également. Telle était la pensée de Ingmar à l’instant où son regard se perdit dans le ciel. Le ciel aussi était mauvais. Évidemment. Une gigantesque étendue sombre et épaisse bouchait la lumière du soleil déclinant. Seul un vague halo de couleur orange se dessinait sur l’horizon. Il lui semblait tellement facile de juger de l’importance d’une seule journée, d’une seule vie à la nature de son ciel que ce fut tout ce qu’il trouva à faire.

Sa main contre la froide rambarde, son cœur remué par les aléas du bus sur la route accidentée et l’ancienne à qui il avait cédé sa place assise avec un grand sourire était les seules choses dont il ne pouvait pas douter de l‘existence. Au travers de la grande vitre sur laquelle il était appuyé passaient désormais les rayons de soleil dessinant l’ombre des arbres et de leurs branchages où était allé mourir le soleil. Ingmar leva le bras et passa sa main sous sa veste pour la poser sur sa poitrine ; il avait mal réellement au cœur. Il ne pouvait plus respirer sans sentir cette puissante douleur lui trancher l’artère. L’aorte de son cœur aurait tout à fait pu éclater à ce moment, il serait alors tombé sur le plancher du bus en vomissant la quantité de sang que rejetait son précieux organe, et son supplice aurait été de regarder l’ancienne à qui il avait cédé sa place avec un grand sourire. Car elle, elle serait restée penchée sur son cabas sans le moindre sentiment pour le jeune homme. Ni elle, ni les gens qui l’entouraient n’aurait fait le moindre geste, ne serait-ce que pour éponger le sang qui se serait cruellement déversé sur ses vêtements. Car ils étaient tous ignorants et sombrement agonisants.

Le soleil avait disparu lorsque le car ralentit et qu’Ingmar en descendit ; l’obscurité gagnait rapidement la forêt à l’orée de laquelle l’avait déposé la navette pour la ville. Les grillons chantaient tristement la fin de l’été dans les hautes herbes où semblaient se profiler de menaçantes ombres. Il s’agissait de la silhouette des grands arbres dessinée par les dernières leurs du jour. Le ronronnement du moteur mourut au loin, noyé dans l’asphalte humide et alors, Ingmar se retrouva définitivement seul. Il sentit la plénitude l’envahir à mesure qu’il avançait sur le sentier de terre. La forêt semblait le happer dans ses ténèbres, car la nuit s’avançait à une allure terrifiante sans qu’il n’en prenne jamais conscience. Le chant lugubre d’une chouette résonna et une brise caressa les feuillages.

La forêt s‘éveillait à peine. Le jeune homme en brava les artères, il connaissait parfaitement le plus petit sentier de la forêt ; il avait longuement pensé à cette soirée par le passé et il lui tardait d’atteindre le plus profond des ombres. Le chemin passait par-dessus un ruisseau où coulaient silencieusement des eaux noires. Lorsqu’il l’eut franchi, Ingmar n’entendit plus la plainte de la forêt. Les grillons, la chouette et le vent s’étaient tous tus subitement. Il ne résonnait plus que le ruissellement de l’eau qui marquait une frontière. Car devant lui s’élançait la piste noire. Le jeune homme sortit du sentier de terre et foula le bitume de la route. La nuit était désormais complète et épaisse. Le silence, la nuit, la gravité du moment étaient telles qu’il ne put se concentrer sur ses pensées ; il était bien trop exalté.

Ingmar tourna la tête à droite et en reprenant son souffle, il aperçut l’endroit. Celui-ci ne se déroba pas dans les ombres comme il semblait être tenté de la faire. Légèrement enveloppé dans le brouillard, il semblait parfaitement irréel, sans la moindre prise sur le temps, mais il était bien là, il l’attendait peut-être même. Le jeune homme s’avança et se trouva sur le Pont de Vingt-deux Pieds. Au-delà du muret se dérobait le sol, le pont de brique enjambait simplement le vallon à une hauteur de cinquante mètres.

En contre-bas, le vide, la forêt dense et les ronciers voire un rocher. La facilité lui sourit et Ingmar se blottit dans le refuge qu’elle lui avait créé en son sein. Il enjamba le muret et s’assit dessus, laissant ses jambes pendre, la sensation d’être happé par le vide commençait à le gagner ; il entendait la facilité l’appeler dans l’écho du vent. Le silence, la nuit, la gravité ; l’instant était parfait et il ne restait plus au jeune homme qu’à se dresser sur ses jambes fébriles et à écarter les bras en croix. Il sentit alors le souffle froid des ténèbres sur la paume de ses mains, l’embrassant complètement et commençant à le pousser dans le vide…

Ingmar sentit ses talons se décoller du muret à l’instant où quelque chose d’anormal intervint. Car il y avait selon lui une normalité dans ce qu’il pensait avoir projeté de faire. Dans sa terrifiante exaltation, il pouvait sentir résonner ses tempes et comme pour absorber le monde avant de s’en bannir, ses sens s’étaient tous aiguisés. A tel point que le jeune homme perçut l’improbable perturbation qui venait d’exciter l’atmosphère, de détruire l’instant.

" Est-ce qu’il y a quelqu’un ? " Demanda une petite voix perdue dans les ténèbres. Pénétré, il renonça à se livrer au vent et descendit du muret en cherchant du regard la personne qui avait appelé. Lorsque son regard fut accoutumé à la nuit, une silhouette se dessina lentement. Ingmar vit alors une grande veste rouge et des vêtements noirs se tenir à l’entrée du pont. A mesure qu’il s’en rapprochait, il pouvait voir se préciser l’image d’une jeune fille dont la longue et épaisse chevelure d’ébène flottait lentement dans le souffle nocturne. Elle regardait dans sa direction, mais ne le voyait pas ; elle semblait égarée.

" -Vous avez besoin d’aide ? Demanda Ingmar lorsqu’il fut arrivé au bout du pont.

-Je suis perdue…Répondit timidement la voix fluette de l’adolescente.

-Ce n’est pas bien grave. Affirma alors Ingmar d’un air rassurant. Je connais cet endroit parfaitement et je peux vous ramener jusqu’à chez vous. Où habitez-vous ?

-En fait, je ne sais pas vraiment, je suis venue en voiture… "

Ingmar se tut brutalement. Il émanait quelque chose d’intrigant de cette jeune fille. Elle paraissait étrangement bien vêtue et ses airs maladroits, sa façon de se tenir droite dans un effort continu d’équilibre et le regard avec lequel elle transperçait la nuit trahissaient quelque chose d’anormal en elle. Alors le jeune homme s’approcha d’elle en silence et lorsqu’il en fut à quelques centimètres, l’adolescente ne réagit pas ; elle restait dans la même posture, le regard vide et son souffle légèrement inquiet palpitant dans la profonde nuit.

" -Vous allez bien ? Interrogea soudainement Ingmar en se rendant compte que quelque chose n’allait peut-être pas chez elle.

-Je ne sais pas…Murmura-t-elle. J’ai un peu froid.

-Comment t’apelles-tu ? "

Il y eut un temps durant lequel plus aucune parole ne fut échangée. Ingmar en profita pur inspecter l’inconnue du regard, elle semblait trembler légèrement, mais paraissait surtout terriblement fragile sous sa peau luisante et l‘ombre qui enveloppait les courbes de son visage. Terrifiants, ses yeux n’exprimaient rien. Tournés vers le vide, ils étaient incapables de suivre l’axe du regard. Ils n’avaient pas de couleur, sinon le brun le plus sombre.

" Je suis Adeline. "

A ce moment, Adeline leva légèrement son visage qui fut illuminé de la faible lueur, celle qui demeurait depuis la nuit des temps dans le ciel. Ingmar découvrit alors les yeux de la jeune fille ; elle était aveugle. Il n’avait en fait pas si mal fait de ne pas sauter, si tant était qu’il en avait eu le choix. Il allait pouvoir venir en aide à cette pauvre fille. Il commença alors par lui demander où elle désirait aller.

" Je ne sais pas. "

Ingmar décida donc de l’envoyer au commissariat le plus proche. Mais il leur fallait traverser les bois et rejoindre la route ; il était venu jusque là en bus et la ville serait bien plus longue à rejoindre à pied. Appuyée sur son compagnon d’infortune, Adeline ne parlait pas, elle semblait effrayée par chaque instant qu’elle vivait. Le jeune homme percevait parfaitement cette anxiété et n’osait lui adresser la parole. Il était pourtant terriblement curieux de la façon dont elle avait pu arriver jusqu’au pont. La terre rugueuse et chaude sous leurs pas les rassurait malgré les ténèbres totales dans lesquelles ils déambulaient, guidés par le murmure du vent dans les branchages. Le cœur de la nuit était bien silencieux ; les étoiles semblaient si lointaines et le mélancolique chant des milliers d’êtres nocturnes ne s’entendait plus.

Adeline trébucha soudainement dans un petit cri d‘effroi. Ingmar se mit alors à genoux pour la redresser et s’assurer qu’elle ne s’était pas fait mal. Lorsqu’il eurent marché pendant dix minutes, les deux égarés arrivèrent au pied d’un massif rocheux dont l‘existence était inconnue à Ingmar. La nuit avait ouvert de nouveaux chemins. Il hésita alors, mais en voyant sous ses pieds la route de bitume, il se dit qu’il arriverait sûrement quelque part par le simple fait de la suivre. Il demanda donc à Adeline de le suivre sur le chemin. Celui-ci les mena jusqu’au sommet du promontoire. De cet observatoire, Ingmar put voir l‘ensemble de la forêt autour de lui. La faible lueur céleste éclairait les arbres entre lesquels il reconnaissait chaque chemin, le grand vallon enjambé par le pont de pierre, la route goudronnée qui scindait la forêt et l’horizon dans son manteau de nuit. Il s’étonnait de ne jamais avoir repéré cet endroit auparavant.

" -Où sommes-nous maintenant ? Demanda Adeline égarée.

-Sur un point remarquable d’où je vais pouvoir trouver la route à emprunter…Répondit Ingmar avec assurance.

-Où veux-tu aller ? "

Cette dernière interrogation de la jeune fille le laissa profondément perplexe car lui-même n’avait pas idée du chemin qu’il emprunterait. Le sien aurait du s’arrêter au fond du vallon et il n’avait pas réellement prévu d’aider une aveugle en cours de route.

" -Je ne sais pas…Où veux-tu aller ?

-Il faudrait déjà que je sache d’où je vienne…

-Tu ne peux vraiment pas te souvenir ? Il y a bien quelque chose qui pourrait t’aider… "

Alors Adeline plongea sa main dans la poche de sa veste et sortit un porte-feuille noir qu’elle ouvrit avec habileté. Elle le tendit à Ingmar en disant : " Je crois que ce sont mes papiers, mais je ne peux savoir… ". Le jeune homme le prit soigneusement et inspecta la carte d’identité de la demoiselle. Elle s’appelait effectivement Adeline, mais habitait de l’autre coté du pays, au lieu-dit de la Causeuse des Anges. Cet endroit n’était pas étranger à Ingmar ; comme si ce nom lui évoquait quelque chose ou que lui-même était relaté à la jeune fille, mais il n’en avait aucune trace dans sa mémoire.

" -Adeline…Reprit-il, tu habites à des centaines de kilomètres…Tu dois forcément te rappeler la façon dont tu es arrivée jusqu’ici…

-Oui, je sais…Mais cela me semble si loin…Murmura-t-elle.

-Tu dis être venue en voiture, tu ne connaissais peut-être pas la personne qu’il y avait au volant, mais combien de temps es-tu restée dans cette voiture ?

-Et toi, comment t’es-tu retrouvé ici ? Interrogea-t-elle soudainement, comme exaspérée par l‘interrogatoire de Ingmar.

-Pardon ?

-Oui, je ne pense pas que j’aurais du te trouver en plein cœur d’un bois au beau milieu de la nuit, non ? Tu as forcément une histoire, mais comme tu vois toujours le monde, tu devrais pouvoir t’en souvenir plus facilement que moi ! "

Ingmar hocha la tête et prit un air désolé. Il oubliait que la personne qu’il avait en face de lui ne le voyait pas. Il releva alors le regard vers les gigantesques nuages qui se déplaçaient gravement dans le ciel et tenta de se souvenir ce qui l’avait entraîné à monter dans le bus.

" -Ce n’est pas qu’une seule raison qui dévoilera la vérité en un instant tu sais…Ca me dérange beaucoup, mais ça fait longtemps que j’avais prévu cette soirée. Peut-être que des gens sont déjà partis à ma recherche. Je n’ai pas très envie d’en parler en fait…

-Je vois…

-J’ai peut-être perdu l’usage de mes yeux, mais je vois certainement bien plus de choses que toi…Comment t’apelles-tu ?

-Erwan.

-Tu mens, je le sais…Affirma Adeline en fronçant les sourcils. Quel est ton vrai nom ?

-Je…Mon nom est Ingmar. Je n’aime pas ce prénom, c’est trop nordique…Mais comment as-tu su que je mentais ?

-C’est simple tu sais…Tout est question de mots.

-Des mots ?!

-Oui, des mots, tu n’as jamais entendu cette histoire ? Fais-moi penser à te la raconter lorsque nous aurons retrouvé notre chemin…

-J’aurai du mal à trouver la route si tu ne parviens à te rappeler par où tu es arrivée.

-Nous ne sommes jamais obligés de prendre le même chemin que celui qui nous a mené jusque là où l’on se trouve. "

Un long silence s’installa alors. Adeline regardait avec passion vers l’horizon, comme si au travers de ses yeux opaques elle avait pu entrouvrir les ténèbres et deviner ce qu’abritaient les collines. La brise caressait sa chevelure et éclaircissait son visage. Elle paraissait avoir bien d’autres choses sur le cœur. Son âme était peut-être aveugle, mais jamais muette. Ingmar la regardait avec un étonnement sans fin, non pour la beauté absolue qu’elle n’avait pas ou la naïveté qu’elle dégageait, mais pour l’improbabilité de sa présence. Elle s’apparentait plus à un fantôme qu’à une adolescente aveugle et abandonnée au milieu des bois, un spectre rougeoyant qui lui avait sauvé la vie au hasard de son errance.

Derrière eux s’arrêtait la forêt, délimitée par une zone de végétation basse derrière laquelle s’étendait une grande plage bordant la mer. Un grand océan de noir, les ténèbres s’y faisaient si intenses que nulle frontière ne semblait délimiter les eaux des nuages. Ingmar décida d’y emmener Adeline pour y passer le reste de la nuit de façon à rencontrer quelqu’un au lever du jour.

" J’ai décidé du chemin à suivre. Annonça le jeune homme en se dressant sur ses jambes, fais attention en te levant. ". Adeline se redressa alors délicatement en prenant appui sur les pierres qui l’entouraient et se laissa entraîner par Ingmar qui lui tenait la main du bout des doigts. Ils replongèrent dans les abîmes de la forêt où semblaient déambuler d’incertaines silhouettes à l’ombre des arbres, dans les sous-bois où nulle lumière ne paraissait jamais. Chose improbable, Ingmar semblait réellement avoir plus peur qu’Adeline préservée des visions cauchemardesques de la forêt qui les avalait langoureusement. Le jeune homme avait beau porter son regard aussi loin qu’il le pouvait ; il ne voyait toujours que la nuit profonde et les terrifiantes griffes fourchues des arbres se déployer en voûte au-dessus du chemin.

 

Ce fut au moment où il s’y attendait le moins que Ingmar arriva à la rencontre du chemin de terre avec la route nationale. De l’autre côté de la chaussée se dressait une masse sombre et pyramidale. Il reconnut l’abri-bus où il était descendu avant la tombée de la nuit ; il n’avait donc fait que tourner en rond depuis lors. Cependant, le chant de la forêt n’avait pas reprit et les arbres se tenaient toujours dans un silence cérémonial auquel Adeline ne semblait pas sensible. Les deux vagabonds se rendirent alors sous la cabane de bois et en s‘asseyant sur le petit banc, Adeline demanda de sa voix fébrile :

" Est-ce que nous avons trouvé le chemin ? "

Ingmar ne répondit pas, il inspectait les parois du refuge et constatait avec horreur que des graffitis y avaient été inscrits et des marques d‘usure semblaient indiquer qu‘ils s‘y trouvaient depuis de longs mois au moins. Ils ne s’y trouvaient pas lorsqu’il était descendu du bus. Le jeune homme resta pétrifié devant cette distorsion dans son esprit. Il reconnaissait pourtant formellement l’endroit, l’orée de la forêt, le gravier clairsemé de mauvaises herbes et le chemin qui s’engageait dans les sombres bois.

" Quelque chose ne va pas ? "

Cette fois-ci, il n’avait même pas entendu la mystérieuse question de l’aveugle, son attention toute entière était rivée sur sa montre dont les aiguilles s’étaient arrêtées de tourner à vingt-trois heures, trente-deux minutes et quarante secondes. Anxieuse, Adeline attendait toujours une réponse en précipitant désespérément son regard. Ingmar quant à lui ne parvenait pas à faire un lien entre l’arrêt de sa montre qui pouvait être rationnel et l’apparition des bombages sur les planches de bois dont il n‘avait pas le moindre souvenir. Il décida donc de reprendre ses esprits et de donner une réponse aussi consolante que possible à son compagnon d’infortune :

" -Oui, je pensais juste être perdu…Mais je viens de me rappeler…

-Tant mieux. Je te fais confiance. "

Ingmar acquiesça alors en pensant qu’Adeline aurait quelque part perçu son hochement de tête. La forêt qu’il pensait si bien connaître lui jouait dorénavant de mauvais tours. Cette fois-ci, le jeune homme tâcha de rester sur le bitume de la route principale, elle les mena au pied d’une colline où il devint aussi aveugle que le fantôme agrippé à son bras tant l‘obscurité faisait merveille. Il reconnut cependant le murmure du ruisseau lui indiquant qu’il avait atteint le fond du vallon, là où la cime des arbres devait laisser paraître un peu de lumière. Mais il ne se passa rien, Ingmar avait l’impression d’avoir lui aussi définitivement perdu la vue, il déambulait droit devant lui, dans les ténèbres.

Pourtant la grande étendue de sable apparut bientôt sur l’horizon, et au loin se déversaient les eaux noires du Styx dans les amas sombres de nuages. Les deux clandestins de la nuit s’assirent sur la dune où dansaient follement de hautes herbes. Adeline entoura ses genoux de ses bras chétifs et sembla contempler le paysage. Ingmar comprit alors que celle-ci voyait effectivement plus de choses que lui. Elle était si étrange, si singulière et si voluptueuse à la fois qu‘elle semblait un ange, mais le petit être avait vu si peu de choses dans sa vie qu’il ne pouvait savoir si tous les aveugles paraissaient tous si surprenants. Il n’osait pas le lui demander…

" -Nous allons passer la nuit ici ? Demanda bientôt Adeline sans bouger les yeux.

-Oui, nous trouverons bien quelqu’un demain pour nous ramener en ville…

-Je n’ai pas sommeil.

-Moi non plus… "

Aucun des deux ne semblait avoir envie de dormir après l’étrange nuit qu’ils venaient d‘entamer. Ils levèrent donc les yeux au ciel, avec lassitude pour Adeline qui était plongée dans la nuit et avec chagrin pour Ingmar dont les étoiles étaient tristement absentes. Le souffle de la mer vint les effleurer et chacun frissonna. La nuit était plus fraîche que dans les bois.

" -A quoi ressembles-tu ? Questionna spontanément Adeline.

-Oh tu as de la chance dans ton malheur tu sais ; je ne suis pas très beau à voir…

-Je suis aveugle de naissance et ma cécité est certainement éternelle. Je n’ai jamais rien vu, je n’ai aucune idée des formes et des couleurs et encore moins de ce à quoi ressemble quelque chose…Qu’est-ce qui est beau, qu’est-ce qui est laid ? Qu’est-ce qu’une chose ?

-Ca ne doit pas être facile d’employer tant de mots sans savoir ce que ça veut dire…Je suis aussi grand, ou petit, que toi, mes cheveux ne font que quelques centimètres de long, ils sont de la même couleur que l’écorce des arbres, mes yeux…

-Je n’en ai rien à faire…Interrompit Adeline. Je ne te verrai jamais, à quoi ressembles-tu de l’intérieur ?

-Je…Commença alors Ingmar en hésitant. J’ai eu beaucoup de problèmes ces temps-ci, les gens ne m’apprécient pas trop en général. Il faut dire que j’ai peur d’eux, je prends facilement peur et ça fait un moment que je ne veux plus voir personne en fait.

-Et moi ça fait toute une vie que je veux voir quelque chose…Commenta la jeune fille. C’est pour ça que je t’ai trouvé en plein cœur d’une forêt dans la nuit ?

-Je crois, oui. Tu as de la chance que je sois là pour te parler…

-Et alors, en quoi est-ce que tu crois ?

-Ce en quoi je crois ? Je ne me suis jamais posé la question en fait…

-Il n’est jamais bien difficile de répondre à cette question. Affirma Adeline en se levant sans prévenir. "

Un coup de vent souleva alors son grand manteau de toile rouge, dévoilant la robe de dentelles noires qui drapait son corps. Son regard maladroit ne savait vers où s‘élancer, alors elle leva le visage au ciel et la grimace qui le déforma trahit sa préoccupation. " Il ne fait pas très beau, non ? ". Lança-t-elle en croisant les mains dans son dos. Ingmar restait assis sur la lande, regardant la jeune fille s’éloigner dans les ténèbres, comme emportée par son enthousiasme. Puis au moment où le rouge de son habit allait s’abîmer dans la nuit, elle leva le bras droit et écarta les doigts. Sous l’attention toute émerveillée du jeune homme, Adeline décrivit avec son bras un demi-cercle parfait, comme pour balayer la nuit.

Et en effet, à mesure que sa main souple se rapprochait de son zénith puis de sa gauche, les gigantesques nuages d’encre se diluèrent dans les cieux, bannis dans les derniers retranchements de l’horizon ou noyés dans l’océan dont la couleur se fondait dans les reflets bleus de l’univers, qui lentement ouvrait sa porte. La lueur céleste se fit plus intense et les étoiles s’allumèrent une à une, les constellations se dessinèrent, la voie lactée se dressa et éparpilla ses milliers de songes argentés, énigmatiques et insaisissables. Le ciel était parfait.

Ingmar se dressa lentement sur ses fébriles jambes sans parvenir à décrocher ses yeux du spectacle dont la beauté réduisait à néant la plus merveilleuse de toutes ses chimères tant l’exaltation qu’il suscitait était intense. Le reflet des étoiles sur la surface ridée de la mer diffusait sur toute la plage une lumière de cristal éclatante. Adeline était parfaitement visible, et les bras croisés sur sa poitrine, elle regardait avec une certaine fierté la voûte céleste qu’elle venait de dévoiler.

" -Comment as-tu fais ça ? Interrogea Ingmar lorsqu’il fut arrivé à hauteur de la jeune fille.

-Ce n’est qu’une question de mots…Je ne vois peut-être pas le monde, mais je le ressens.

-Alors, cette fameuse histoire, pourquoi ne me la raconterais-tu pas maintenant ?

-C’est vrai…Chuchota-t-elle en se rasseyant dans le sable frais. "

Elle entoura de nouveau ses genoux de ses bras et reposa sa tête sur son épaule avec un léger sourire entre les lèvres. Ingmar parut gêné et ne s’assit jamais. Il resta debout, les bras également croisés, regardant Adeline à côté de lui ; elle se balançait malicieusement de gauche à droite, cherchant la façon dont elle allait commencer son histoire. Puis enfin, elle gonfla la poitrine pour prendre son souffle et parla :

" -Il ne s’agit pas vraiment d’une histoire, mais d’une parole, d’un savoir auquel on ne peut accéder qu’en s’apprêtant à entrer dans un autre univers régi par des lois et des connaissances tout autres que celles avec lesquelles tu as grandi…

-Tu y es déjà allée ?

-J’en viens en fait. Le monde est trop triste. Murmura Adeline d’une énigmatique voix lointaine.

-Comment peux-tu dire ça ? Tu ne l’as jamais vu…

-Ce voile noir devant mes yeux n’est qu’un aspect des choses ; je ne suis pas vraiment aveugle. J’ai découvert cet univers à l’instant où j’ai vu quelque chose pour la première fois. J’étais toute petite enfant, au milieu d’une grande clairière déserte. La nuit était très froide, les étoiles brillaient toutes puissamment et la lune s’était entièrement découverte. J’étais allongée dans l’herbe et mon vieil ami à côté de moi me dépeignait ce tableau avec tant de détails et de talent, même si cela ne m’évoquait rien, que j’ai perçu au travers de ma nuit l’éclat de tous ces astres. Je les ai réellement vus, la lune était une vague tâche de lumière, et maintenant je sais ce qu‘est la réelle beauté d‘un ciel étoilé.

-C’est la seule chose que tu connaisses de ce monde, alors que ça n’en fait pas vraiment parti… "

Adeline soupira de nouveau et alors son visage se tourna vers le sol. Elle se balança ensuite de droite à gauche, comme pour se bercer. Elle ressemblait à un fantôme s’éteignant lentement dans la nuit. Sa sombre conception du monde était d’autant plus fragile qu’elle ne l’avait jamais vu. Tout dans son esprit était si tordu, les couleurs, les formes, les concepts…Tout était une sorte d’amnésie de chaque instant. Sa conscience avait beau avoir pour but de toujours se souvenir du passé immédiat et d’appréhender l’avenir imminent dans le but de créer l’instant présent, le présent ne pouvait prendre correctement forme si le passé n’était qu’une vague ombre sans saveur et l’avenir le reflet d’un miroir opaque. Adeline aurait également eu sa place les bras en croix au bord du vide, mais le seul souvenir qu’avait acquis son âme, celui d’un ciel étoilé, infini et obscur, lui donnait les ailes pour se propulser vers l’instant et s’arracher à l’amnésie.

" -C’est l’histoire d’un récit légendaire qui aire au travers du monde un peu comme tu tournes les pages de ton atlas…Reprit la jeune fille. Je suis certaine que toi aussi tu en as entendu parler. Elle est susurrée à l’oreille de certains dès leur naissance, d’autres la reçoivent par le souffle du vent, les plus patients la trouve dans le vide, dans des tubes à essai ou dans les rayons d’une bibliothèque universitaire, mais la plupart la reçoit comme le plus profond des poèmes une nuit dans leur vie, sous le firmament étoilé comme celui-ci, en cherchant Eurydice…

-Je comprends de mieux en mieux…

-Mon vieil ami m’avait dit que cette histoire avait été contée par un ancien sage à la voix aussi profonde que les rides de son visage. Mais je ne l’ai pas cru. On est généralement plus tenté d’écouter Rousseau qui disait que les paroles s’envolent et que les écrits restent. Pourtant je ne suis pas forcément d’accord avec lui non plus puisque je ne suis ni la première ni la dernière à penser à ce récit.

-D’où part-il exactement ?

-Je ne crois pas que quiconque puisse le savoir. Ce que je sais, c’est qu’au cours de sa course contre le temps, il a rencontré plus d’un élément ; peut-être même plus encore que tous ceux qui régissent ce monde puisqu’il vient de là-haut. "

Alors les regards se portèrent vers la Voie Lactée qui brillait avec splendeur dans la voûte céleste. La majesté qui émanait du bras de la galaxie était terrifiante. Le colossal monument des cieux dont jamais la superbe ne pourrait être dégradée par quelque édifice, même le plus grandiose, issu de l’imagination humaine ouvrait de sa lueur électrique les plus grandes fascinations zinzolin. Ce bras morcelé et coruscant qui embrasait le ciel d’une lueur bleutée toutes les nuits était juste sublimement surhumain.

" -Ce récit légendaire, il nous est forcément parvenu de là-bas…Murmura énigmatiquement Adeline. C’est un voyage fantastique à bord duquel est convié chacun de nous…

-Mais que contient ce récit ?

-C’est donc ça, hein ? Tu ne crois en rien au point d’attacher de l’importance à ce qu’il racontait…Le sage qui la racontait parlait une toute autre langue, que personne ne saurait déchiffrer ; c’est un murmure, un songe, une pensée...

-Je vois ce que tu veux dire, mais avant d’essayer de comprendre ce que contenait ce message, pourquoi ne pas savoir d’où il vient ?

-Tu sais quoi Ingmar ? Je donnerais tout pour connaître son origine exacte, alors nous allons remonter à sa source !

-Tel est notre pacte ?

-Tel est notre pacte. Nous mènerons notre enquête tout autour du monde voire au-delà, mais je ne sais pas à quoi il ressemble… "

Les deux jeunes gens échangèrent la poignée de main et se donnèrent rendez-vous en ce même endroit lorsqu’ils auraient trouvé un élément de réponse et se séparèrent. Chacun laissa dans son sillage les empreintes de leurs pas dans le sable, qui leur servirait à retrouver leur chemin lorsqu’ils seraient perdus. Mais la tâche n’était pas la même pour la jeune aveugle qui allait apprendre à connaître un peu mieux l’univers dont elle n’avait aucune conception.

" -On dit généralement que les réponses à nos questions ne sont jamais si lointaines…Par où pourrions-nous commencer ?

-En se demandant comment tout cela a commencé.

-Oui voilà, c’est une bonne piste ! S’exclama Adeline. Tout d’abord, comment es-tu arrivé là ?

-Oui, c’est une bonne question, ça prendrait beaucoup de temps à y répondre en fait…

-Et bien nous mettrons le temps qu’il faudra, mais si c’est une étape à franchir, nous le ferons ! Essaye de te souvenir maintenant ! 

-Oui, j’y suis ! "

Ingmar rouvrit alors les yeux et remarqua avec stupeur qu’il faisait grand jour et que les étoiles de la nuit infinie s’étaient éloignées derrière le grand soleil dont l’éclat faisait rayonner chacun des grains de sable de la plage. Il fut légèrement ébloui au début, lorsque l’impression d’avoir dormi durant quelques éternités séparait encore son corps de son esprit. Mais il vit bientôt Adeline à côté de lui qui trépignait d’impatience à l’idée de s’en aller vers de nouveaux horizons ; elle tendait simplement la main dans l’espoir qu’Ingmar lui montrât le chemin.

La ville où habitait Ingmar n’était pas à plus de quelques kilomètres au-dessus de la plage, juchée sur la colline qui surplombait le paysage. Ils eurent assez de quelques dizaines de minutes pour atteindre l’entrée de la ville, car le jour, les distances s‘atrophiaient, mais la traversé de la cité fut d‘autant plus longue que les rues se faisaient bruyantes et effrayaient la jeune fille appréhendant le pas qu‘elle faisait en avant. Ingmar se rendait chez lui d’un pas décidé, prêt à se rappeler la façon dont il était allé jusqu’à l’arrêt de bus en face duquel il passait justement.

Il s’arrêta soudainement sur le trottoir, au pied d’un grand immeuble de béton dont il contemplait avec un étrange sentiment les balcons. De grandes serviettes humides en pendaient, il s’y trouvait diverses cages à oiseaux, des pots de fleur, certaines personnes y étaient accoudées et regardaient passivement les deux adolescents se prenant la main arrêtés au milieu de la rue. Adeline ne cessait de se retourner et de chercher en direction des gens qui formaient la foule quelque chose qu’elle pût percevoir. Elle paraissait paniquée par le songe dense qui émanait de l’ambiance agitée et lorsqu’elle eut appelé plusieurs fois d’une voix plaintive et anxieuse son guide, celui-ci murmura :

" -Il va se passer quelque chose, là, maintenant…

-Oui, je le sens aussi…Haleta Adeline en s’arrêtant brutalement de gesticuler.

-Attention ! Lança Ingmar en se jetant sur la jeune fille. "

Il la plaqua ainsi sur le sol et à l’instant d’après, un homme s’était étendu sur le trottoir. Son corps inanimé gisant sur le sol et la terre salement répandue tout autour de lui signalaient que quelque chose s’était passé ; Ingmar le comprit tout à fait. Mais il sut que quelque chose de grave s’était produit lorsque le cri d’horreur d’une jeune femme explosa dans la rue et que son affolement gagna toute la foule alentour. Un attroupement de badauds ne tarda pas à se former autour de la scène et en relevant le regard, l’acteur figurant comprit qu’il se trouvait au cœur de ce théâtre où le protagoniste venait de mourir et où tout le monde le regardait baigner dans son ridicule.

" -Excuse-moi, mais je pourrais te raconter longuement et vainement cette histoire…L’auteur a certainement autre chose à faire que de se soucier de mon insignifiante histoire…

-Je ne crois pas qu’elle soit si insignifiante que tu ne le prétends si elle se termine dans le vide. Qui est cet auteur ?

-Oh il n’est pas si omniscient que ça…

-Que tu crois ! Je suis si impatiente de te montrer le contraire !

-Peut-être que lui, il pourrait nous renseigner sur l’origine du récit que nous cherchons.

-Il est encore trop tôt pour le consulter, continuons de chercher sur cette piste ; elle me semble vraiment bonne ! Alors…Comment cela a-t-il bien pu commencer ? "

Adeline naquit au petit matin du dernier jour d‘une année imprécise. On établit très rapidement que l’enfant était atteint de cécité corticale et qu’elle ne recouvrerait jamais la vision. Les spécialistes établiraient bientôt que la fillette souffrait d’une malformation du nerf optique au niveau des relais synaptiques, là où la science ne pouvait plus rien pour elle. Pourtant, les ministères avaient permis la conception d’écoles permettant à Adeline et à tous les aveugles d’évoluer dans le monde en se le représentant d’une façon qui leur était adaptée. Celle où fut inscrite la petite fille se trouvait dans l’enceinte du centre national de développement de la recherche scientifique contre la cécité.

Les parents d’Adeline s’étant à peine donnés les moyens d’offrir une éducation convenable à un enfant et encore moins à un malvoyant choisirent de la confier à cette école où elle grandirait au milieu de spécialistes de son cas et des dizaines d’autres jeunes souffrant du même handicap ; mais à aucun moment ils ne se dirent qu’il s’agissait d’un abandon. C’était un grand bâtiment de briques rousses au centre d’un parc magnifique duquel une sensationnelle vue sur les montagnes attenantes enrobées de brumes était possible. Mais ces sensations, cette beauté n’était pas accessible aux enfants de cet établissement. Certains de ceux-là avaient réellement été abandonnés et n’avaient jamais eu le seul souvenir de quelque contact avec leurs parents. Adeline savait donc qu’elle n’avait pas été purement livrée à la science telle un rat expérimental, mais pour son bien

Elle ne tarda pas à découvrir ce que signifiait le mot " son ". Le possessif tout d’abord, car il lui était difficilement concevable de posséder quelque chose, de le tenir au creux de ses petites mains fragiles ou de le porter sur son corps sans n’avoir de contact avec celui-ci sinon la froideur ou la chaleur qui en émanait. Elle avait bien prise sur le monde qu’elle ne voyait pas, elle distinguait avec succès le vide de ce qu’elle pouvait avoir. Ensuite elle apprit que cette marque de possession, de pouvoir, de frustration et de conscience par la sensation désignait également le sens qui faisait, à chaque instant qui lui était offert de vivre, vibrer les débiles molécules composant l’univers en déclenchant en elle un sentiment particulier à chaque instrument qui chantait. Son esprit affranchi de tout ce qui imageait le monde pouvait se consacrer pleinement à l’attention de ce qui le faisait évoluer non plus dans le temps, mais dans l’instant.

L’acuité auditive devint son guide, au travers de chaque songe que transportait l’univers, Adeline pouvait se représenter le monde dans lequel elle marchait fiévreusement. Progressivement, elle s’étonna de la diversité, de la richesse de l’Univers dont elle apprenait à déchiffrer les signes que daignaient lui laisser la Terre, l‘Entité qui l’avait privée de la vue comme elle avait prohibé le fruit de la tentation à Ève…

Adeline interrompit brutalement son discours. Elle posa le dos de ses mains ouvertes sur ses genoux et en contempla longuement la paume. Au travers de ses grands yeux sombres semblait étinceler la lueur d’un très vieux trésor sensé avoir été perdu à jamais. Ingmar la regardait impuissamment, avec la perplexité qui l’accompagnait chacune des fois qu’il se hissait dans les pensées de l‘énigmatique spectre rougeoyant. Mais il comprenait, il apprenait la façon dont lui était aveugle et combien Adeline était puissante et terrifiante. Elle ressemblait aux constellations qui chatoyaient dans l’infini derrière elle.

" -Le Centre National de Développement de la Recherche Scientifique contre la Cécité…Reprit Ingmar. Le CNDRSC ne se trouve qu’à quelques kilomètres de l’autre côté de la forêt ; je comprends mieux maintenant comment est-ce que tu peux habiter de l’autre côté du pays et te trouver là…

-Je ne sais pas si mes parents y habitent toujours, mais ils me manquent terriblement. Ils étaient venus me rendre visite le mois dernier pourtant, je les ai serrés très fort en regrettant de toute mon âme de ne pas pouvoir savoir à quoi ils ressemblaient…Et j’ai senti la réciprocité émaner de leur personne. Je crois que je n’avais jamais été aussi heureuse, j’avais tellement peur qu’ils m’aient oubliée…

-La réponse n’a pas l’air d’être passée par là…Remarqua Ingmar en regardant la nuit derrière lui. Ca ne se trouve sûrement pas dans nos mémoires…

-On ne dirait pas pour l’instant. Nous allons être obligés de chercher hors de nous-même, au travers du monde, mais jamais sans trop s’éloigner.

-C‘est un cliché, mais c‘est vrai ; les plus grands voyages commencent par un petit pas. As-tu une idée de la direction dans laquelle nous pourrions aller ?

-Je ne connais pas aussi bien le monde que toi ; interroge-toi…

-Oui, je sais déjà par où nous pourrions commencer. Nous allons nous rendre dans mon lycée, en cours de philosophie et je demanderai à mon professeur s’il n’a jamais eu vent de cette histoire étrange…

-J’espère qu’il nous lancera sur une bonne piste… "

Dans les ténèbres surgirent alors de gigantesques vagues soulevant des nuages entiers d’écume. La passion des océans se déchaînait dans la nuit avec fureur, les nuages crevés dans le ciel obscur déversaient des flots de pluie qui s’abattaient sur la surface agitée des eaux en creusant l’onde à chaque point de contact. Les lumières de l’Enfer semblaient s’allumer dans les profondeurs abyssales de la mer. Soudain, l’immense coque métallique d’un navire de guerre s’éleva dans la nuit en scindant courageusement les lames. Un brasier rougeoyant s’était allumé sur le pont de l’insubmersible porte-avions. Des panaches de fumée épaisse et noire en émanaient et asphyxiaient les officiers de bord avant de s’évader dans les sombres profondeurs de la nuit où ils devenaient invisibles.

A un demi-mille de la proue touchée par un obus du vaisseau s’élançait un audacieux contre-torpilleur dont les tourelles de tir crachaient des lignes de feu transperçant les pluies diluviennes. Un fracas surhumain accompagnait chacun des éclairs lancés par les navires de guerre. La lumière orange se faisait très intense dans les ténèbres, éclaircissant la coque des navires de la zone, exhibant les trous d’obus et les blessures de combat qu’ils portaient au flanc le temps d’une fraction de seconde avant de s’évanouir et de rendre la bataille à la nuit.

" D-7 "

Le ciel sembla s’ouvrir subitement et un bruit de tonnerre crépita derrière la ligne d’horizon. Le grondement se fit alors plus intense, plus proche à chaque seconde et devint bientôt un sifflement strident et si terrifiant que les flots se soulevèrent plus haut qu’avant et percutèrent la proue du porte-avion avec une violence inouïe, soufflant d’un seul coup l’air qui s’était abrité dans la dépression, dégageant un ronflement soudain et assourdissant. Le sifflement passa alors juste au-dessus des antennes et des radars rotatifs du bâtiment et s’abattit sur le flanc déjà noirci du contre-torpilleur dans une magnifique explosion rouge et jaune. Des flammes et de l’eau s’élevèrent en colonnes du point d’impact dans un vacarme insoutenable, soulevant le navire de guerre rendu aussi impuissant qu’un bouchon de liège. Une puissante vague acheva de retourner le bâtiment dont la proue s’enfonçait dans les eaux obscures. Le contre-torpilleur fut happé par les eaux en quelques secondes, tandis que le feu crépitait sur les débris du vaisseau.

" -Coulé…Murmura Ingmar en cochant sur sa grille la seconde case qui acheva d’annihiler son contre-torpilleur. E-9 ?

-Manqué ! "

La gille sur laquelle la redoutable flotte livrait bataille glissa discrètement sous la feuille de notes et le vieil homme en chemise à carreaux déambulait dans les rangs de sa salle aux murs acariâtres en promenant son regard intriguant et grossi par ses épaisses lunettes. Son cours aux mots bâclés dans l’intense confusion philosophique de ses méditations captait les esprits ou les repoussait jusque derrière les fenêtres, dans le ciel.

" Le doute était donc pour Descartes une méthode pour se rapprocher un peu plus de la vérité absolue. La plus évidente des certitudes jusqu’alors établie à remettre en cause fut la certitude sensible, puisque les organes sensoriels nous donnent des signaux utiles mais qu’ils n’ont néanmoins aucune valeur de vérité ; quelqu’un ignorant ses sens ou en étant privé serait donc plus proche de la vérité absolue. Dans un second temps, il trouva comment douter de la certitude rationnelle. Cette dernière étant intimement lié aux mathématiques ; Descartes put trouver une raison d’en douter par l’expérience de l’erreur, c’est-à-dire une ignorance qui s’ignore et qui se prend pour un savoir. Par conséquent, rien ne nous assure qu’on est dans le vrai quand on croit y être. La raison s’exerçant à l’état pur dans les mathématiques, elle a une structure mathématique et comme ceux-ci sont l’essence de la pensée scientifique, c’est l’ensemble des connaissances scientifiques que Descartes remet en cause dans son raisonnement. La troisième, dernière et non moins importante certitude où Descartes trouva une raison de douter fut la certitude existentialiste. Il n’était dès lors plus certain de vivre dans un monde réel. Il se demanda si en tant qu’homme il pouvait douter de sa propre existence. Le rêve, mesdemoiselles et messieurs ! Le rêve devint la source de ses doutes existentialistes, puisqu’il n’y a pas du point de vue de la vérité de critère distinctif entre la veille et l‘univers onirique… "

Ingmar se demandait la façon dont pouvait vivre Descartes. S’il ne voulait plus vivre dans un monde où il serait sûr de tout, s’il tenait à douter de l’univers qui l’entourait plus qu’à sa propre vie, il n’avait dans ce cas aucune raison à priori valable de s’y attacher. Il fit part de cette réaction à son enseignant qui la qualifia d’impertinente.

" -Descartes n’avait pas si tort…Fit la voix d’Adeline dans l’esprit d’Ingmar tandis que la scène du professeur s’épuisant à enseigner l’art vain de la philosophie se troublait et devenait comme observée au travers d’un miroir s’opacifiant au fil du temps. Accoudé à la table, le jeune homme appuyait son menton sur ses mains et écoutait les paroles d’Adeline. La vérité sensorielle n’est qu’une vérité relative, comme tout ce dont nous sommes capable de juger. Je crois que cela nous montre bien le point auquel nous sommes insignifiant aux yeux de l’Absolu auquel seul appartient la Vérité.

-Voilà qui est intéressant ! S’exclama Ingmar en ne prêtant plus la moindre attention au destroyer qu’avait commencé à bombarder son adversaire de bataille navale. Et toi, en quoi est-ce que tu crois ?

-Fais-moi penser à te répondre une autre fois à cette question…Pour l’instant, il faut se concentrer sur le nouvel élément de réponse que nous venons d’acquérir ! Si l’Absolu est au cœur de la Vérité, il est forcément lié à un bout ou à un autre de notre récit. "

Le miroir au travers duquel transparaissait la scène explosa soudainement en plusieurs milliers d’éclats tranchants et réfléchissants, détruit par le vif appel assourdissant de la sonnerie de fin du cours. Il suffit d’une quinzaine de secondes à la trentaine d’élèves pour ranger leur cours et se mettre le sac à dos avant de s’enfuir loin de la redoutée amitié de la sagesse par la porte de sortie. Lorsque la vingtième-troisième seconde d’intercours fut projetée dans l’interminable encyclopédie du temps passé d’un seul coup d’aiguille, Ingmar se présenta au bureau du professeur à la chevelure éclatante de blanc, lui-même pressé par l’appel du café.

" -Excusez-moi Monsieur…Fit Ingmar en se présentant au bord du grand pupitre. Puis-je vous poser une question ?

-Dans la mesure où cela présente un quelconque rapport avec la philosophie voire le cours que je viens de donner…

-En fait je voudrais savoir si vous aviez déjà cherché la réponse à une question dont vous ignoriez l’énoncé jusque dans votre passé pour vous rendre compte qu’au final, vous n’avez rien à voir avec cette question ?

-Et bien cela paraît un peu abstrait, mais je pense pouvoir déclarer que mon expérience m’a effectivement permis de poursuivre ce genre de chimère…

-Avez-vous traversé le monde pour trouver cette question, ou même sa réponse ?

-Que cherchez-vous exactement ? L’énigme ou son issue ?

-Cela m’importe peu en fait…Je cherche surtout à savoir l’origine de cette histoire racontée par un vieux sage depuis la nuit des temps à ce qu’il paraît.

-Vous savez, les plus vieux sages de la philosophie ont tous trait à la Grèce Antique, et comme aucun écrit n’a jamais été attribué au sage Socrate, je pense qu’il ne serait pas vain d’orienter votre esprit vers ce personnage… "

" -Socrate…Murmura Ingmar non sans déception. Cela me semble un peu facile comme issue…

-La facilité est bien souvent déstabilisante. Répondit instinctivement Adeline assise en face de lui. A quoi ressemble la facilité ?

-Non, c’est un concept ! En tant qu’humain, notre conscience identifie la facilité comme le contournement de ce qui pourrait nous enrichir au profit du besoin d’assouvir notre empressement. C’est un concept.

-Je n’ai pas encore commencé à étudier l’art de vivre en se posant des questions et en s’interrogeant sur les mots qui régissent un univers qui m’est presque étranger au centre pour aveugles…

-C’est étrange, tu sais beaucoup de choses pourtant.

-Oui, nous partageons le même monde, mais nos univers ne se recoupent que dans la réalité. Alors, tu penses que cela vaut la peine de nous rendre en Grèce pour rendre visite à ce Socrate ?

-Non, ça ne nous avancera pas beaucoup ; il est mort depuis plus de deux millénaires et au mieux, nous trouverons quelques pierres gravées de sa philosophie.

-Il serait donc préférable de rentrer directement en contact avec un spécialiste de Socrate.

-Oui, et il y en a un pas très loin ; le documentaliste du CDI me renseignera avec justesse, j’en suis certain ! "

Ingmar ouvrit alors la porte derrière laquelle il était resté parler avec Adeline et en sortit avec un certain empressement. Avant de franchir la porte vitrée qui le mènerait dans les obscurs couloirs traversés de courants d’air, il regarda le miroir dressé au-dessus des lave-mains.

Il s’y voit lui-même ainsi que dans son dos le mur d’où vient de disparaître la porte, mais quelque chose n’est pas normal. L’étrange sensation dans son esprit d’avoir parlé avec un fantôme. Le blanc éclatant du carrelage partout autour de lui. Le lent égouttement de l’eau au robinets. Une seule impression bouleversante de s’être déjà trouvé à l’intersection des deux concepts a priori en ces circonstances précises. Réminiscence. Disparition.

Lorsqu’il eut passé l’instant de la réminiscence qui lui parut avoir été une éternité à tenter de résoudre le malaise, le jeune homme s’avança dans le couloir et remonta jusqu’au CDI sans jamais croiser personne, l’heure était creuse ; il s’agissait de celle où le lycée fermait et où les élèves disparaissaient. Seuls les internes, les chercheurs d’érudition et les adultes restaient pour s’assurer que les murs de granit ne trahiraient pas les siècles qui avaient assuré leur beauté. La petite bibliothèque aussi désespérément vide malgré le chatoyant rouge de la moquette qui s’efforçait d’apporter de la gaieté et de la chaleur à l’endroit. A droite de l’entrée se dressait le bureau du documentaliste, à côté de l’ordinateur se trouvait un monticule de livres à référencer. Le vieil homme farfelu à la chemise bleue et au crâne chauve était caché derrière, seul le bruit strident de son doigt enregistrant la côte des ouvrages dans le système informatique trahissait sa présence.

" -C’est ennuyeux, non ? Interrogea le documentaliste en ayant deviné l’arrivée de l’élève.

-Pardon ?

-De chercher quelque chose en vain sans même savoir ce dont il s’agit…Alors plus rien ne tourne rond et on meuble pour cacher son manque d’inspiration face à la situation désespérante…

-De quoi voulez-vous parler ? Demanda alors Ingmar en se rendant compte que le vieil homme pourrait certainement l’aider.

-Et bien, ça fait quinze minutes que je cherche la côte de ce manuel d’Allemand, mais c’est comme s’il n’avait jamais existé…

-Oh, je crois que la réponse n’est jamais bien loin, j’espère que vous trouverez, puis-je vous poser une question en attendant ?

-Vas-y, si tu n’as pas peur d’être en retard par la suite…

-J’ai déjà perdu pas mal de temps aujourd’hui, vous savez.

-Oui, c’est à croire que la vie elle-même est perte de temps. On accorde toute l’attention dont nous sommes capables à des choses si insignifiantes et puériles avant de se rendre compte au déclin ou à l’illumination de notre vie qu’on ne s’interroge jamais sur les choses essentielles de notre existence, et même de l’univers…C’est angoissant, non ?

-En fait, j’aurais aimé trouver dans la bibliothèque le récit d’un sage respecté et très ancien. C’est une histoire fantastique qui aurait traversé le monde sans jamais se refléter dans les pages de n’importe quel livre.

-Je crains fort de ne pas pouvoir t’aider au point que tu espérais…Si ce voyage ne se retrouve dans aucun livre, ce n’est pas une bibliothèque que tu devrais visiter, mais un salon de thé…

-Alors j’ai encore passé une journée à poursuivre une chose insignifiante au point de ne pas exister ?!

-Non, je plaisantais. J’ai le souvenir de plusieurs philosophes méconnus qui s’étaient lancés après cette chimère, ils ont tous finis par mourir en en cherchant la réponse. J’en ai entendu parler également, c’est le vent qui est venu me la souffler un froid matin d’hiver au bord d’une falaise magnifique. Ce n’est pas avec des mots que tu pourras en effleurer la substance, contente-toi simplement de l’écouter lorsque tu en as l’occasion, ce n’est pas offert à tout le monde. "

Ingmar resta stupéfait de cette dernière découverte ; il fallait ainsi ne pas être comme tout le monde, tout le monde pour entendre l’histoire du vent, cette même histoire qui avait causé la mort des philosophes lancés après ses sources. Le vent balayait les brins d’herbe dans les prairies, il caressait la chevelure des nymphes et des naïades depuis la nuit des temps, mais il ravageait également les esprits en les soufflant comme la fébrile flammèche des bougies. Alors le jeune homme perplexe face à ses vaines recherches alla s’asseoir à l’entrée du lycée, au pied des grandes grilles que personne ne fermait jamais et en attendant que la nuit tombe, il écouta le vent chanter dans les rues piétonnes alentours. Mais celui-ci semblait avoir renoncé à transporter son message. Ingmar n’était pas prêt, il ne pouvait pas éprouver cette sagesse, il se devait de la contempler en s‘investissant du sentiment qu‘il flotterait bientôt dans ce flux de pensées, il chercherait la signification de cette complainte.

" -Est-ce que tu as eu l’o

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