Chapitre 3

Une chose qu’Anna appréciait beaucoup était de s’enfermer dans sa salle de bain et de perdre plusieurs minutes d’un précieux temps à rester assise sur le bord de la baignoire, les yeux perdus dans le vide, confondant les lignes qui séparaient chacun des carreaux du mur, ignorant la bruyante rumeur qui s’élevait dans la rue, de l’autre côté de la petite fenêtre embuée qu’elle n’ouvrait jamais. Parfois, son corps glissait entièrement dans la baignoire vide et, malgré le glaçant contact de sa peau contre la paroi sèche, Anna restait flasque et impassible, comme soudainement dépossédée. Quelques mèches de cheveux lui tombaient alors sur le visage, mais son regard s’était figé sur la lumière qui tombait du plafonnier en de troubles anneaux. Elle pouvait rester apathique mais profondément pensive pendant parfois plusieurs minutes selon le travail qui l’attendait dans la journée, mais quelque chose surgissait toujours de la contingence pour l’arracher à ses impénétrables songes, le grondement d’un camion changeant de vitesse, le poing de François qui frappait à la porte, ou un bref frisson. Ce matin-là, le chat s’était glissé dans l’embrasure de la porte et après avoir aperçu les jambes de la jeune femme dépassant de la baignoire, il était venu se percher sur le bord de celle-ci, et il était resté la regarder de ses grands yeux interrogateurs, jusqu‘à ce qu‘elle revienne à elle.

 

La jeune femme s’était alors levée et sans prendre gare au chat aux pupilles grand ouvertes, elle s’était dirigée vers le lavabo où elle s’était rapidement vêtue avant de s’asperger le visage d’une eau purifiée. Tandis qu’elle se peignait vigoureusement les cheveux, elle avait essayé de se fixer des yeux dans la glace, mais son regard était devenu trouble et le monde qui l’entourait semblait s’être enrobé d’un brouillard dense et humide. Elle reposa ensuite sa brosse sur le bord de l’évier et ouvrit un tiroir de la commode pour en sortir une petite boîte bleue qu’elle ouvrit. Du bout des doigts, elle saisit une, puis deux lentilles qu’elle déposa aussi délicatement qu’elle le pouvait sur ses iris. Elle put alors découvrir le haut de son corps pâle, tremblant, mais ferme, et son visage triste au nez fin et rond qui lui inspirait à chaque fois un long silence plein d‘incompréhension durant lequel elle inspectait son visage, circonspecte, comme celui d‘une inconnue. Elle se peignait ensuite les sourcils de noir et s’appliquait sur les lèvres un enduit qui les protégerait du froid avant d’enfiler le chemisier qu’elle avait suspendue à un radiateur.

 

Elle sortit alors de la salle de bain, retournant dans sa chambre silencieuse et encore plongée dans la pénombre malgré la lueur tamisée de la lampe de chevet qui était restée allumée. L’ample rideau blanc qui couvrait la fenêtre au balcon semblait avoir absorbé dans ses fibres les étoiles et la nuit, tandis que derrière lui, l’abondante lumière du jour animait les formes et mêlait les couleurs de la ville. En nouant à son cou une cravate, Anna se rendit sur le balcon et regarda la rue en contrebas. Peu nombreux à une heure aussi avancée du matin, les passants allaient et venaient dans une discrète rumeur, sans faire attention à elle qui les épiait depuis son appartement du troisième étage. Le jour, l’immeuble qui lui faisait face perdait tout de la majesté nocturne dont il jouissait lorsque l’obscurité découpait ses formes au cœur de la nuit, et seules quelques fenêtres y étaient ouvertes, permettant de deviner indiscrètement l’intérieur des appartements. Parfois, un individu apparaissait derrière l‘une de ces glaces, et la regardait mystérieusement pendant qu’elle s’appliquait à finir son nœud. Il restait toujours assez longtemps pour distinctement se faire reconnaître, c’était une longue silhouette invariablement vêtue de vert et de blanc, mais toujours il restait amoureusement dissimulé derrière son rideau.

 

Parfois, lorsque François était encore là, Anna prenait un café, mais ce jour-là, elle s’en alla avant même d’avoir absorbé quelque chose, son attaché-case sous le bras, une ample veste noire sur le dos, et elle fermait la porte de son appartement en laissant quelques fenêtres ouvertes, le lit défait, et ce qu’il fallait de nourriture au chat qui restait errer silencieusement d’un endroit à un autre en écoutant les talons de sa maîtresse claquer dans les escaliers. Dans la petite cuisine où la trotteuse de l’horloge martelait le calme, il était alors grimpé à la fenêtre et tandis que les ardents rayons de soleil se glissaient dans son pelage, il avait regardé Anna s’éloigner sur le trottoir. Elle avait remonté la petite ruelle jusqu’à l’avenue au cœur de laquelle elle était passée devant le kiosque où l’attendait le journal qu’elle lirait durant tout son trajet, avant de disparaître dans la foule grouillante puis de s’engouffrer dans une bouche de métro.

 

Tout semblait parfaitement agencé dans une harmonie universelle, la contingence était le centre d’une nouvelle journée ensoleillée où passaient des centaines de visages anonymes, et chaque instant était la croisée de toutes ces vies dont le chemin les avait menées là. Certaines personnes étaient en retard ; elles couraient au milieu de la foule sans faire attention aux gens qu’elles bousculaient mais dont chacune d’elle était une ouverture différente sur un autre monde contingent, d’autres étaient en avance ; elles faisaient semblant de lire le journal qu’elles tenaient déployé devant elles, mais leurs pensées se dirigeaient tout particulièrement à celles qui formaient la marée humaine coulant vers le lointain, se demandant qui était chacun de ces intrigants personnages assez complexe pour exister dans le temps mais suffisamment simple pour se perdre dans l’espace. Et comme Anna, la plupart allait au travail dans l’indifférence d’un jour parfaitement inscrit sur les modèles de ceux qui avaient précédé. Les fantasmes de la nuit étaient oubliés, et la banalité de la journée annoncée occultait le trouble que la jeune femme sentait grandir en elle à mesure que sursautait son corps en descendant les marches de la station. Le bruit de la foule s’était changé en un assourdissant grondement, et sa vue s’était brouillée comme si ses lentilles avaient glissé tandis qu’une douloureuse rumeur s’était immiscée dans son crâne. Anna crut pouvoir ignorer cela pour ne pas exacerber son malaise à tout ces gens qui autour d’elle disparaissaient lentement dans leurs couleurs, mais alors qu’elle allongeait la jambe une dernière fois, elle sentit l’air se pétrifier autour de son corps, elle était devenue une bulle d’air emprisonnée dans le ciment venant de se figer, puis lorsqu’elle voulut toucher la prochaine du bout du pied, elle bascula en avant et les escaliers se dérobèrent sous elle, l’abandonnant dans le vide où elle fut inexorablement happée. Ses vêtements tournoyaient autour d’elle et tandis qu’elle se retournait en criant, Anna voyait au-dessus d’elle s’éloigner les formes encore discernables de la station de métro, de la masse sombre qui fourmillait dans les couloirs souterrains et qui n‘avait pas remarqué qu‘elle était en train de se diluer dans l‘air. Pendant qu’elle se sentait tomber, Anna vit autour d’elle l’image du monde se figer définitivement et disparaître dans le néant qui s’emparait de son esprit agité par le vertige, puis à l’instant où son attaché-case glissa de sous son bras pour se perdre dans l’air où il s’ouvrit, libérant dans l’espace infini les dossiers et les feuillets qu’il contenait, un terrible choc la paralysa soudainement.

 

Lorsqu’elle ouvrit les yeux, Anna se trouvait installée dans un siège. Elle n‘avait pas l’enivrante sensation qui lui avait toujours distordu l‘esprit au sortir d‘un cauchemar, de tomber en tournoyant dans les airs d‘une façon si violente que la paralysie du corps l‘empêchant de hurler à gorge déployée lui donnait l‘impression de mourir de façon inévitable en atteignant le terme de sa chute. Aussi, elle était convaincue d‘avoir bien dormi, et il lui semblait que son cœur battait normalement, alors qu‘elle ne voulait pas se figurer déjà l‘embarras dans lequel la plongerait la nouvelle journée au sein de laquelle elle s‘éveillait. Une profonde peine lui serra le cœur lorsque progressivement elle se rappela ces étranges réveils. C’était la troisième fois qu‘elle sortait du sommeil en n‘ayant pas trouvé l‘issue de ses cauchemars, car sa tête était appuyée contre un hublot au travers duquel elle ne voyait que du blanc. Malgré la douceur de son siège, cette dernière vision la glaça, car il régnait un froid hivernal. Elle regarda autour d’elle pour se rendre compte qu’elle se trouvait au milieu d’une demi-douzaine de sièges tous identiques, répartis sur plusieurs rangées qui en comptaient bien d‘autres. Elle reconnut la cabine d’un avion de ligne, mais tout était silencieux, et une énorme brèche dans le plafond permettait de voir le ciel. Malgré ses jambes fébriles, la jeune femme se leva et se retourna, pour réaliser qu’elle était juste dans un tube vide qui s’était disloqué. Anna se rendit vers l’arrière de la cabine où le fuselage de l’avion s’était brisé en deux parties.

 

Elle sauta alors sur le sol où ses pieds s’enfoncèrent un peu dans la terre humide recouverte d’herbes qui lui arrivaient jusqu’aux genoux, et elle s’éloigna de la colossale carcasse que les champignons, le lierre, les fougères et les arbres avaient dissimulée dans une épaisse cage de racines et de verdure. Alors qu’elle s’éloignait de la clairière qui avait depuis longtemps refermé sa voûte sur le sinistre, Anna dut faire attention en s’aventurant entre les arbres, car le sol était jonché de débris qui avaient été projetés dans la violence du crash, mais à mesure qu’elle se rapprochait d’une autre partie importante de l’appareil, elle espérait trouver dans ces décombres la dépouille de gens qui s’étaient trouvés en cabine au moment où cela était arrivé. Mais il n’y avait là que des morceaux de fuselage que la nature avait commencé à ronger, des restes de composants électroniques par centaines ainsi que des morceaux d’arbres que l’avion avait fauchés en s’écrasant. La grande forêt au sein de laquelle elle semblait se trouver était immense et bruissante de toutes parts, et dans le ciel que lui laissaient entrapercevoir les branches nues, d’imposantes nuées répandaient sur la végétation une asphyxiante humidité bruineuse. Un véritable marais juché de joncs qu’Anna peina à traverser sans trop se salir s’était creusé sous la deuxième partie du fuselage. Sous les plaques cabossées et dévissées que l‘usure et la boue avaient décolorées, l’imposante forme d’un nez était encore devinable, ainsi que les vitres brisées de l’habitacle de pilotage qui en sertissaient le renfoncement.

 

Anna resta circonspecte au pied de cette partie plus courte de l’avion disloqué, et dont le sillon avait été recouvert par la forêt. Plus loin dans les fourrés ombragés, la masse clair d’un réacteur se détachait des broussailles où courrait le bruissement des feuilles secouées par la brise. Dans les arbres, certaines branches avaient poussé autour de panneaux arrachés au revêtement, mais dans les cabines, il n’y avait rien. L’inconnue ouvrit quelques porte-bagages où elle découvrit de nombreux sacs couverts de poussière et rongés par les champignons de l’obscurité, puis elle se rendit dans la cabine des hôtesses où un combiné téléphonique pendait encore dans le vide. Alors que partout autour d’elle résonnait la rumeur pleine d’hiver et de lointains cris d’animaux, les parois de l’avion semblaient retenir encore un peu de chaleur. Sur le sol biaisé, un chariot s’était renversé, éparpillant tous les couverts et les éclats des assiettes qui étaient destinés aux passagers. Les parois étaient si cabossées que pour se glisser vers le cockpit, Anna du se pencher pour se faufiler entre les câbles qui avaient surgi du plafond éventré et des tranchantes plaques de fuselage qui en se tordant avaient déchiré la paroi de la cabine. Elle trouva la porte de la cabine de pilotage ouverte, puis lorsqu’elle y pénétra, elle se rendit compte qu’elle se trouvait au cœur du drame dont la violence était encore inscrite dans les aspérités qui marquaient la silhouette autrefois svelte du nez de l’appareil. Toutes sortes de champignons et de plantes avaient infesté les consoles de bord, et la plupart des cadrans avaient volé en éclat, permettant aux racines parasites de se développer en de souples arabesques autour des aiguilles, enrobant les commandes de vol et laissant pourrir les consoles électroniques à l’air libre. Elle s’appuya alors sur le siège dont le cuir avait été dévoré par les mycoses sauvages, et observa les fichiers qui se trouvaient encore contre le tableau de bord, mais dont l’écriture avait été effacée par l’humidité. Lorsqu’elle s’en saisit, le papier semblait s’être fondu dans le temps, la crasse et la poussière. Sur le sol traînaient les dizaines d’objets en tous genres et documents de vol qui s’étaient dispersés lors de la brutale ouverture des compartiments, mais les champignons avaient érodé le plancher, et le marécage était visible au travers de celui-là.

 

L’inconnue essaya de se figurer ce qui avait pu se passer pour que l’avion s’écrase en plein cœur d’une forêt sans être pulvérisé par la violence de l’impact. Il avait du tomber lentement, inexorablement, comme une pierre, ou plutôt une plume. Les commandes avaient du être livrées à la force de l’air s’appuyant sur les ailes, mais inévitablement, elle se demanda ce qu‘avait fait le pilote pendant que son appareil se précipitait vers le sol, comment, à quel moment il avait disparu. Pourquoi. Il n’y avait pourtant pas de raison pour que cela se trouve là, devant elle, une épave d’avion de ligne ensevelie par la boue et la forêt, par le temps, car si personne n’avait survécu à l’accident, ni dans l’avion, ni dans le monde, si personne n’avait mémoire de cela, car il n’existait plus personne, cela ne pouvait être, pas plus qu‘un monde aussi désert. Si personne ne s‘en souvient, alors cela n‘a jamais existé, songea Anna. Personne, mais pourtant il s’était passé quelque chose. Personne mais alors quelque chose. Une idée la traversa soudainement lorsqu’elle réalisa qu’elle se trouvait dans le cockpit d’un avion ; il se trouvait forcément une boîte noire quelque part. Une boîte de Pandore renfermant tout ou partie du secret d’une si soudaine disparition, de l’holocauste absolu d’un monde entier. Inéluctable irone d’une technologie qui avait finalement survécu à l’homme, ou œil qui s’était refermé sur ce dont nul ne pouvait plus se souvenir, la boîte et ce qu’elle avait enregistré était désormais aussi réelle que le monde désert dans lequel l’inconnue avait été abandonnée, aussi réelle que qui s’était passé au moment où tous les gens qui le peuplaient avaient disparu.

 

Un coffre fort scellé par de nombreuses épaisseurs de technologie recelait la boîte noire, mais un matériel spécifique était requis pour y accéder, l’extraire et la faire parler. La vérité était là, sous sa main, gisant depuis des années, mais à défaut de pouvoir l’appeler à la rescousse d’un savoir qui s’était perdu dans le néant, Anna ne pouvait que s’assurer de son existence. Sa main devint une nouvelle fois un poing serré sur l’insaisissable image de l’espoir de voir se lever le voile qui enveloppait ce monde. Ce n’était qu’un voile de vapeur bâillonnant un monde changeant, incontingent, incontinent, et dans lequel elle s‘était retrouvée plongée par erreur. Pour cela il lui semblait avoir suffi de s’endormir suffisamment longtemps pour gravir une à une les marches célestes de l’onirique et finalement se rendre compte que quelque chose se trouvait au sommet de celles-ci, ou alors elle en avait chu de si haut que son âme n’avait pu se réveiller dans le bon monde. Rien ne lui paraissait plus concret et doué d’existence que la fine robe qu‘elle revêtait, que le corps dans lequel elle se sentait trembler depuis le début de ce cauchemar qui ne cessait de s’enliser, de se répéter, de se refléter en lui-même. En abîme, Anna n’était plus capable de s’extraire de ce monde où la ligne du temps avait été absorbée par une force obscure pour s’enrouler sur elle-même et former une spirale infinie au sein de laquelle elle tombait inexorablement, découvrant d’un jour à l’autre le nouveau cauchemar auquel celui de la veille avait donné un sens. Une pièce vide, une chambre d’hôtel, puis la carcasse d’un avion n’avaient de commun que l’extraordinaire solitude qu’elle avait à chaque fois trouvée en s’y éveillant, partout les humains s‘étaient mystérieusement éclipsés, mais là paraissait s’arrêter la cohérence de ce qu’elle vivait, car elle était à chaque fois quelqu‘un de différent dans un monde en perpétuel mouvement.

 

Si la boîte noire ne pouvait lui servir, il ne lui sembla pas improbable, après réflexion, que d’autres systèmes d’enregistrement quelconques aient pu fonctionner le jour où les humains avaient disparu, trouver un tel témoin à la mémoire surhumaine aurait été la seule solution dans le cas où cette disparition aurait été spontanée, mais elle pouvait également, en cherchant du mieux qu’elle pouvait, trouver des traces écrites de ce qu’il s’était passé ce jour-là. La disparition aurait alors été planifiée. Comme cette dernière idée lui donnait froid dans le dos, Anna se retourna vers l’épave dans laquelle elle s’était réveillée et sentit une nouvelle fois l’intensité et la brutalité de ce qu’il s’était passé, et il était impossible que tous les occupants de l’appareil aient pu s’extraire de la cabine avant le crash.

 

« Qu’est-il donc advenu d’eux ? »

 

La question qu’Anna ne se posait cependant pas mais qui semblait en être complémentaire était celle consistant à savoir ce qui était advenu d’elle. Lorsqu’elle essaya de nouveau de se figurer le monde dans lequel il lui semblait avoir vécu, Anna ne trouva dans sa mémoire qu’une ellipse de quelques heures entre le moment où son corps s’était assoupi dans les ténèbres et celui où elle avait disparu dans l’escalier de la station de métropolitain. Lorsqu’elle se demanda si c’était à ce moment précis qu’elle avait basculé dans ce monde où l’endroit était une ubiquité et l’horizon un miroir, il lui parut tout aussi judicieux de s’interroger sur les raisons pour lesquelles elle était apparue, que celles pour lesquelles les autres avaient disparus. Plus elle sondait ce champ de connaissance dont l’essence se trouvait dans un autre univers fort lointain, plus elle se rendait compte de l’enclave temporelle qui emprisonnait ses souvenirs. Alors qu’un air chargé d’embruns lui fouettait encore le visage et que le parfum des prairies enchantées de son enfance se dessinaient comme de lointains spectres dans ses souvenirs, il lui semblait ne jamais avoir existé sur un autre chemin que celui de l’escalier où elle avait disparu. Dans son rêve, elle était longuement restée regarder le lit aux couvertures défaites en réalisant, étourdie, que la silhouette d’un deuxième corps y était dessinée. Elle savait vaguement au fond d’elle, comme porté dans son essence, que quelqu’un qu’elle connaissait comme François aurait peut-être du se trouver là et aurait été l‘une des seules personnes à se rendre compte qu‘Anna n‘existait plus, mais comme il ne pouvait avoir remarqué cela qu’après ne pas l‘avoir trouvée là où elle aurait du se trouver, il n’était pas aussi probable qu’elle ne l’aurait pensé que sa disparition ait déjà eu des répercutions sur le monde, car tout le savoir temporel dont elle disposait dans l’absolu de ce nouveau monde, c’était qu’elle s’y était réveillée avant l’aube la première fois. Cela l’amena à penser que le temps en spirale dans lequel elle baignait ne trouvait pas forcément d’équivalent dans le filet d’instants qui constituait le monde dans lequel avait été formatée son âme depuis la naissance, et donc qu‘elle n‘avait pas forcément cessé d‘exister dans celui-ci. Elle ne fut pas convaincue de ce raisonnement, car il ne lui parut pas possible d’exister quelque part sans en avoir conscience, mais il était encore plus improbable que le monde d’où elle venait ait entièrement cessé de fonctionner à cause d’elle. Réciproquement, ce monde dans lequel elle s’était éveillée, dans lequel elle marchait, n’aurait pas pu exister sans elle, ce que démentait l’épave de l’avion.

 

« Qu’est-ce qu’un monde ? »

 

Il lui parut soudainement insensé d’opérer une distinction entre l’univers que peuplaient a priori les gens qu’elle connaissait et qu’elle aimait, et celui où elle se trouvait depuis trois jours, car les deux semblaient obéir aux mêmes trois principes fondamentaux qui faisaient d’elle un être ; une origine, un achèvement, et des contingences. Mais rien ne pouvait encore expliquer la façon dont elle avait été immédiatement transposée d’un endroit à l’autre en passant de la veille au lendemain. S’il n’y avait pas de cohérence spatiale dans cet endroit, il n’y avait pas de raison pour qu’il y en ait une temporelle. Peut-être les jours n’étaient-ils simplement pas les lendemains d’autres jours, car si cela avait effectivement été le cas, Anna aurait gardé une plaie sur le bras. Si chacun des jours était un ailleurs, ou si chaque endroit était un lendemain différent, tout semblait concorder à avoir mis en scène la disparition spontanée des êtres humains, mais dans tous les cas, Anna ne pouvait exclure l’idée qu’elle évoluât dans un rêve. Ou peut-être s’était-elle simplement éveillée, peut-être était-elle juste morte ailleurs. Elle ne savait pas vraiment.

 

Lorsqu’elle pensa cela, ses jambes cessèrent de la porter et chancelante, elle dut s’asseoir quelque part, peu lui importait que ce fut contre un rocher, sur une racine ou dans le vide. En ne cessant de penser, elle avait marché au hasard des bois en s’éloignant toujours plus de l’épave, passant parfois à côté de restes de maisons dévorées par l‘expansion insatiable de la forêt. Il lui semblait désormais se trouver au cœur du bruissement du vent secouant les arbres et du chant des oiseaux qu’elle avait vaguement entendu comme le lointain frémissement de vagues s’échouant sur le bord d’une plage lorsqu’elle s’était trouvée en ville. Ce fut en levant les yeux vers la voûte vaguement verte dans la triste et froide lumière du ciel qu’elle reconnut les buissons que, dans un rêve qu’elle avait fait, elle avait essayé d’écarter de ses mains ensanglantées pour se frayer un chemin dans l’aube enténébrée. Mais le jour était déjà plus proche de son coucher que de son aube, et la pénombre n’avait fait que gonfler dans son esprit confondu. Elle eu l‘idée de se suicider. Au hasard du cas où elle serait morte dans le monde où elle avait grandi, elle n’avait rien à perdre dans celui-ci où elle n’avait rien qu’un corps seul et malheureux. Elle ne pouvait même pas perdre une once de vérité après laquelle le temps lui avait lancé un défis. Anna savait déjà qu’elle ne pouvait rien faire contre celui-ci. Enroulé dans la spirale où s’égarait si facilement l‘inconnue, il trichait de toute évidence au dépit de la vérité. Très peu de chances de trouver le sens d’un monde dont elle était la seule incarnation s’offraient finalement à elle, mais si elle était l’unique, c’était bien en elle que se trouvait la réponse à ses interrogations. Le champ de ses investigations se trouvait donc réduit à son for intérieur, mais également plus complexe et obscur que le monde désert qu’elle s’était promis d’explorer. Bien qu’elle avançait aussi vide à travers la nature que dans ses pensées, il y avait encore trop de questions qui la tenaient éloignée de sa liberté. Le mot de liberté n’avait aucun sens, car lorsqu’elle se demanda ce qu’il se passerait lorsqu’elle découvrirait ce qui s’était réellement passé, et en quoi elle y était liée, il lui sembla improbable que quelque chose changeât, et impossible qu’elle revienne à elle, ailleurs. Elle n’avait par ailleurs aucune idée du temps durant lequel elle resterait prisonnière de cet endroit, et très certainement elle demeurerait jusqu’à la nuit des temps dans cette obscure solitude où la folie s’imposerait peut-être bientôt. Elle savait que sa conscience subirait de graves altérations si elle cessait d’avoir des contacts avec d’autres humains, mais ne se rappelant déjà plus des dernières paroles qu’elle avait prononcées, ne sachant déjà plus ce qu’était le plaisir d’une conversation, elle ne pouvait se prévenir de l’érosion de son être. Une douloureuse et incontrôlable contraction du larynx la poussa cependant à ouvrir les lèvres, et elle laissa échapper sa voix fluette et étranglée.

 

« Que c’est beau… »

 

Elle venait de passer au travers d’un épais buisson, et se trouvait au pied d’un talus de gravas sur lequel un long train reposait lourdement depuis un semblant d‘éternité. L’herbe avait escaladé le monticule et s’était enroulée autour des rails, enveloppant les roues des wagons dans un enchevêtrement d‘une grossière végétation. Sur le bord de la voie, sous les ronces qui s’enroulaient dans un fossé creusé par les pluies et encore humide, d’énormes poutres s’effritaient tandis que de longs voiles grisonnants semblaient suspendus aux câbles caténaires, tendus au-dessus du convoi par de hautes colonnes branlantes et couvertes de rouille. Anna marcha quelques instants le long du train dont les panneaux de revêtement gondolés s’étaient couverts d’un roussi qui s’obscurcissait par vagues, comme si c’étaient des langues de feu qui étaient venues se jeter sur son inerte carapace de métal tombant en lambeau à la suite d‘une simple friction. En regardant à travers l’une des vitres qui avait volé en éclat, elle découvrit le même désolant spectacle de rangées de sièges éventrées, tandis que des dizaines de sacs s’étaient vidés de leur contenu sur le sol jonché de débris de verre ainsi que de vêtements décolorés, de chaussettes moisies, de nourriture pourrie, de bouteilles compressées dans des emballages de papier décomposé ou d’aluminium terne. L’une des portes s’était ouverte sur un compartiment à bagages plein de songes et de pénombre, mais Anna ne voulut pas s’y engouffrer, car en regardant vers le bout de la grande ligne droite où s’était arrêté le convoi, elle apercevait une masse sombre vers laquelle elle marchait déjà. A mesure qu’elle s’en approchait, le grand dôme blafard et à moitié effondré d’une gare apparut au-dessus de tous les chemins de fer qui y convergeaient, et de multiples wagons tous violement attaqués par l‘oxydation, certains servant de souche aux racines d‘un arbre qui avait commencé à pousser à l‘intérieur, attendaient là, à l‘ombre des piliers qui soutenaient les câbles, tandis que la plupart des rails s‘étaient détachés du sol, courbés vers le ciel sous la force des racines qui s‘étendaient jusque là.

 

Pour éviter de glisser sur les multiples petits cailloux qui jonchaient la voie, Anna allongea ses foulées de façon à ne poser le pied que sur les traverses qu’elle craignait de voir craquer sous ses pas, et tandis qu’autour d’elle la désolation du dépôt ferroviaire laissé à l’abandon commençait à empester la rouille, la lumière orangée du soleil embrasa l’horizon. De sombres silhouettes de bâtiments citadins s’étendaient dans une vallée qu‘elle apercevait à travers un haut grillage qui encadrait la zone, découpant sur le sol en friche les ombres entrecroisées des caténaires et des rivets de fer qui soutenaient autrefois la coupole au-dessus des quais dont le bitume avait été éventré par les mauvaises herbes. Anna s’arrêta soudainement lorsqu’elle se trouva au niveau du nez des locomotives, et elle fixa deux poteaux qui étaient restés debout au-dessus du troisième embarcadère. Sous le dôme, la grande horloge qui avait du longuement veiller les voyageurs s’était décrochée du plafond, et gisait dans un chaos mécanique sur le carrelage dont plus aucune dalle n’était correctement alignée. L’omniprésente atmosphère industrielle qui plongeait la lumière tamisée du soleil dans une pénombre métallique semblait intimer à Anna une imperceptible complainte, un faible fredonnement au timbre pervers. Lorsqu’elle posa la main sur sa tempe, cela ressemblait davantage à un lointain grincement chargé d’électricité, comme un flux de tonnerre qui semblait se déplacer d‘un nuage à l‘autre en faisant osciller l‘étouffante lumière du soir. Elle se tenait debout sur l’extrémité d’un rail s’arrêtant au milieu d’une petite clairière herbeuse lorsque son regard se posa sur les disques de verre opaques qui étaient superposés au sommet de l’un des poteaux. Alors que certains d’entre eux se tordaient lamentablement sur le sol, à moitié ensevelis, les câbles noirs se dressaient impétueusement dans le ciel où ils semblaient courir vers l’infini. Anna aurait bien voulu les suivre, s’éloigner du soleil qui se couchait dans son dos, partir aussi vite que possible dans la nuit pour chercher des gens dans les autres villes qu’elle trouverait au long de l’immuable chemin de fer. Elle marcherait dans l’obscurité totale, puis dans le néant, et comme le train sur ses roues, il n’y aurait que le rail pour guider ses pas vers l’au-delà de la nuit.

 

Ce fut alors qu’elle réalisa que ce n’était toujours qu’après avoir dormi qu’elle s’était réveillée dans un nouvel endroit. Se demandant ce qui arriverait si elle marchait réellement toute la nuit durant sans sombrer dans le sommeil, ce qui arriverait si l’heure où elle cessait d’exister à l’endroit où elle s’était endormie arrivait et la trouvait éveillée, Anna pressentit qu‘elle avait trouvé là le moyen de démasquer le spectre qui hantait ce monde. Elle allait le surprendre. Bien qu’elle avait passé la journée à marcher dans l’hostile nature qui avait envahi les maisons autrefois attenantes à la forêt où s’était écrasé l’avion, alors qu’à bout de force elle avait repoussé les premières ténèbres qui l’entouraient, l’inconnue erra dans le hall de la gare avec la ferme intention d’attendre que tout ce qui l’entourait s’endorme avant elle. De l’autre côté du dôme de verre, la nuit avait fini par tomber, levant son voile bleuté sur la pénombre du soir où les nuées de poussière étincelaient comme une infinité de constellations. Le bruissement de la forêt qui se rapprochait inexorablement de la désolation perturbait le calme dans lequel se tenait Anna pour regarder depuis le parvis de la gare les bâtiments délabrés qui formaient la ville où la nature avait repris ses droits sur les colonnes de béton glorieusement érigées, pitoyablement désintégrées. En voyant apparaître le scintillement argenté des étoiles au pied de la Voie Lactée, elle crut entendre le lointain fredonnement des grillons et la douce chaleur de l’air l’envelopper, comme au courant de ces éternelles soirées d’été où flottait un étrange parfum de beauté et de magie, mais elle avait froid, et dans sa solitude, l‘air semblait empester la neige sale et salée qui tombait des nuages gris de l‘hiver.

 

Pour faire passer le temps, Anna retrouva son chemin dans l’obscurité et revint vers les quais où elle s’assit, et se mit à réfléchir à tout ce que lui évoquait une telle atmosphère. Elle ne put ramener à elle aucun souvenir, mais elle sentit au loin la sombre et immémoriale masse d’un sentiment de plénitude, transcendé par l’ivresse d’un regard couché sur la plage, perdu dans le ciel. Pendant quelques instants, il lui sembla marcher sur la surface des eaux noires, parmi les milliers de reflets scintillants qui frémissaient légèrement lorsqu’une vaguelette poussée par la brise nocturne les effleurait. Quelques lumières sur l’horizon laissaient planer sur la baie la rassurante impression qu’un village au loin ne dormait toujours pas. Puis lorsque les heures de la nuit s’enfoncèrent dans l’obscurité, les lumières s’éteignirent, et Anna se trouva flottante entre le vaste miroir qui la happait vers le sable, et la lumière éthérée du ciel étoilé. Tandis qu’elle se sentait s’élever vers ces lieux occultes, elle entendait monter autour un terrible et sinistre grondement, à mesure que son cœur accélérait sans plus pouvoir s’arrêter.

 

 

 

 

Ajouter un commentaire

Vous utilisez un logiciel de type AdBlock, qui bloque le service de captchas publicitaires utilisé sur ce site. Pour pouvoir envoyer votre message, désactivez Adblock.

Créer un site gratuit avec e-monsite - Signaler un contenu illicite sur ce site