Chapitre 2

Dans son rêve, Anna se vit au balcon de sa chambre ; elle était une grande et longue silhouette drapée d’inquiétude derrière les grands rideaux transparents qui ondulaient dans le souffle de la nuit. Sa fine peau blanche était devenue légèrement bleutée dans la pâle lumière de la lune, et ses cheveux légèrement roux, humides, lui fourchaient dans la nuque. Avec une fascination ébahie et un mysticisme rêveur, elle s’était accoudée au garde-corps qui la préservait encore dans la chaleur de l’intérieur. Là, avec rien que son corps tout froid entre le vide et la nuit légèrement violacée de sa chambre, elle contemplait le scintillement des lumières de la ville et des étoiles sur les flaques d’eau qui s’épanchaient sur le sol ainsi que sur tous les reflets qui l’entouraient. La nuit, lorsqu’elle se penchait de la sorte sur le vide sans parvenir à deviner le sol en contrebas, le monde semblait devenir une mosaïque de miroirs, et l’obscurité, une vitre teintée derrière laquelle des êtres éternels semblaient l’épier depuis la nuit des temps. Alors Anna se plaisait à croire qu‘elle-même se regardait de la sorte depuis un ailleurs. Cela faisait de nombreuses heures que les lampadaires avaient abandonné la ruelle à l’obscurité, et la Voie Lactée avait disséminé ses innombrables astres dans toute la voûte céleste, le noble dôme coruscant sous lequel se promenait Anna les soirs où elle se penchait au balcon. Dans leur lente révolution, les astres avaient l’hypnotique pouvoir d’intimer aux humains les plus grandes métaphysiques.

 

Anna était ensuite retournée se coucher en frissonnant, et dans la chaleur de son lit, elle s’était endormi en observant curieusement le filet de fantasmagories qui s’immisçait par l’embrasure de la fenêtre qu’elle laissait toujours la veiller. Une autre forme de son existence, qu’elle avait toujours supposée bienveillante, perdurait derrière les épaisses ténèbres miroitantes, tout là-haut, et elle s’évadait la rejoindre dans la nuit par ces marches transparentes qui grimpaient vers le firmament, mais le jour se levait toujours avant qu’elle n’ait eu le temps d’arriver au-delà des brumes violacées qui nimbaient de mystères cet improbable lieu. Dans sa chute à travers les airs glaciaux, son esprit se vaporisait et se fondait dans les profondeurs de la nuit, et lorsqu’elle revenait à elle à l‘heure où les couleurs étaient encore dissimulées derrière les voiles grisâtres qui nappaient délicatement la rosée, Anna n’avait plus d’autre souvenir de son rêve qu’une intense sensation de tournoiement et de détresse qui l’avaient maintenue dans un univers où elle était une fantomatique étrangère, nymphe de l’amnésie déambulant entre la perpétuelle découverte d’un monde où elle avait bien malgré elle un corps, et la préconsciente sensation d’éveil lui intimant qu’elle retrouverait bientôt des repères qui s’étaient dérobées à l’intensité de ses songes.

 

Elle se souvenait parfaitement de la journée qu’elle avait passée la veille, comment elle s’était réveillée dans la chambre vide d’un appartement qui donnait sur une rue déserte en croyant d’abord qu‘elle avait été ravie par un psychopathe pendant la nuit, et comment elle avait erré entre le cauchemar de ses pires angoisses et l’espoir de trouver âme qui vive avant de s’assoupir sur le quai d’une gare. Dès le réveil, un violent éblouissement avait plongé son regard dans une lumière hallucinatrice, et, profondément aveuglée, elle s’était mise à vaciller, à palper le monde autour d’elle pour trouver l’équilibre, hésitante, bouleversée, ne sachant ce dont elle se souvenait, et finalement ses sens lui revinrent, elle se regarda dans le long miroir qui lui faisait face et reconnut son visage livide et creux, ses yeux pâles aux vagues reflets d’absinthe. Elle portait toujours la même robe de nuit depuis qu’elle s’était réveillée la veille, mais elle n’était désormais plus sûre de rien. Elle regarda une nouvelle fois la pièce autour d’elle et faillit s’évanouir, car elle ne se trouvait plus sur le quai de la gare, mais dans une luxueuse suite d’hôtel à la tapisserie vermeille. Elle avait dormi sur un épais tapis de sol d‘orient, au pied d’un riche lit à baldaquins bleutés dont la literie, sans une ride, paraissait encore toute fraîche. Plusieurs chaises à accoudoirs brodés d’or se trouvaient disposés autour d’un bureau vide, uniquement décoré d’une lampe à l’abat-jour écru.

 

Après s’être lentement relevée, comme si elle craignait que les reflet de la psyché ne suive pas ses mouvements, Anna hésita à s’asseoir sur le lit tant la perfection dans laquelle la chambre se trouvait était étourdissante, elle craignait d‘avoir dérangé un prince dans son sommeil. Lorsqu’elle s’enfonça dans l’étoffe de soie, un profond bien-être s’empara de son dos tout engourdi d’avoir passé la nuit sur le plancher. Alors la jeune femme prit une grande inspiration et inspecta attentivement partout autour d’elle dans l‘espoir d‘apercevoir un indice ou quelque chose qui éveillerait son attention, car elle comprenait encore moins que la veille ce qu‘il se passait, comme si quelqu‘un l‘avait déplacée contre son gré durant la nuit. Son cœur se mit à battre à lui rompre les côtes, et le silence semblait, lui, encore plus profond. Elle sursauta légèrement lorsqu’en croisant les bras, sa main effleura son avant-bras, car la blessure qu’elle s’y était faite avait disparue, et sa peau ne portait plus la moindre trace de sang. Derrière sa tétanisation et sa douloureuse gêne respiratoire, elle se sentait bien, et le soleil brillait déjà puissamment derrière les fenêtres aux rideaux tirés. Après être restée le regard figé sur la porte d’entrée qui se trouvait dans un coin de la pièce, Anna se leva en se tenant le bras, comme si elle avait toujours mal, et en se rendant à la fenêtre qui lui faisait vaguement penser à celle de sa chambre, elle découvrit ce qu’elle avait redouté ; une longue avenue déserte plantée d‘arbres épanouis, des automobiles décolorées rangées sur le bord du trottoir, et des feuilles que faisaient virevolter les courants d’air.

 

Anna se retourna soudainement et tendit l’oreille, car de l’autre côté de la cloison s’élevaient d’intrigants craquements ressemblant à des bruits de pas sur le plancher. Aussitôt, elle s’éloigna de la fenêtre, traversant la pièce de quelques foulées, et se précipita sur la porte d’entrée dont elle fit désespérément tourner la poignée, mais elle était enfermée. Comme à l’extérieur les pas semblaient avoir cessé, Anna perdit patience et cogna la porte de son poing, y collant parfois son oreille pour attendre un nouveau signe, elle appela, mais le bâtiment apparut clairement aussi vide que l’avenue.

 

« Il y a quelqu’un ? Ouvrez-moi, par pitié ! »

 

Désespérée, elle finit à genoux au pied de la porte, les poings serrés contre celle-ci. Il ne lui avait jamais semblé aussi absurde de se servir de sa voix étranglée, et bien qu‘elle ne savait encore ni ce qu‘elle ferait, ni ce qu‘elle chercherait en premier, elle réfléchissait déjà à la façon dont elle allait s‘évader de cet endroit. Plutôt que de se rendre aléatoirement d’un point à un autre de la ville, Anna avait probablement plus de chances de trouver quelqu’un qui peut-être avait été caché comme elle, en inspectant toutes les pièces du bâtiment dans lequel elle se trouvait. Elle se dirigea donc vers la fenêtre et l’ouvrit en forçant la poignée qui n’avait pas été enclenchée depuis longtemps. Elle sortit alors sur le balcon, et comme elle se trouvait au cinquième étage, lorsqu’un coup de vent glaçant fit battre sa chevelure, elle se mit à frémir. Depuis son promontoire, elle inspecta la façade de l’immeuble d’en face, décorée d’une grande pancarte perpendiculaire sur laquelle figurait à deux lettres près l’indication « Hôtel ». Il ne restait sur la plupart des balcons que des pots de fleur lézardés depuis longtemps vides, et des débris de fenêtres qui avaient été claquées trop brutalement par le vent. L’un des balcons s’était même décroché de la façade et était allé s’écraser en contrebas, sur le bitume, à quelques pas du auvent.

 

Anna s’appuya au garde-corps et se retourna pour toiser de bas en haut la façade de l‘hôtel où elle était enfermée. Il semblait y avoir au moins huit étages accessibles par un balcon comme celui où elle se trouvait, mais elle jugea moins risqué de s’introduire par l’étage d’en dessous plutôt que d’escalader la gouttière pour accéder au niveau supérieur. Lorsqu’elle blottit son corps tremblant contre la gouttière qui oscillait dangereusement, sa pire crainte à l’idée de manquer son acrobatie fut de tomber sur le bitume et de rester agoniser là plutôt que de mourir dans sa chute, ce que lui susurrait sinistrement la fraîche brise tandis qu’elle s’apprêtait à se laisser coulisser sur les quelques mètres qui la séparaient de la terrasse en contrebas. Avant qu’elle ne s’accordât davantage de temps pour faire gonfler le doute en elle, Anna se mit à exécution et en instant, elle passa par-dessus le garde-corps, puis après s’être cramponnée à la gouttière qui la fit descendre à toute vitesse, son tibia heurta violement une corniche, la stoppant brutalement dans son irruption. La jeune femme tomba précipitamment sur le balcon du quatrième étage, mais le mal ne dura que le temps où elle resta étendue sur le ciment en se tenant la jambe.

 

Anna se releva bientôt en titubant légèrement et regarda pendant quelques instants et avec une certaine surprise vers l’azur boursouflé de nimbus, le balcon d’où elle était descendue. Comme la grande porte vitrée ne s’ouvrait pas de l’extérieur, Anna dut la forcer en s’y appuyant de tout son poids, et lorsqu‘elle pénétra à l‘intérieur, elle trouva exactement la même chambre que celle où elle s‘était réveillée. L’agencement des meubles comme la couleur de la literie étaient strictement identiques, et la porte d’entrée était également verrouillée. Malgré ses quelques tentatives, la jeune femme ne parvint pas en venir à bout aussi facilement que la fenêtre, et en regardant dans l’espace qu’il y avait avec la cloison, elle découvrit que plusieurs épais verrous renforçaient la fermeture. Cela la préoccupa, car si elle parvenait à passer de l’autre côté, cela signifierait qu’il serait difficile de circuler d’une chambre à une autre, et peut-être même de quitter l‘hôtel lui-même. Il lui apparaissait désormais clairement que quelqu’un la séquestrait dans cet endroit énigmatique, peut-être même que toute cette vacuité d’un monde irréel n’était qu’une supercherie, et son psychisme mis à l’épreuve. Mais cette hypothèse avorta, car il y avait encore beaucoup trop d’interrogations à résoudre pour arriver à des conclusions et se croire en guerre contre un ennemi invisible. Comme elle avait pris place sur l’une des trois chaises à accoudoirs depuis qu’elle était entrée dans cette chambre, Anna fouillait dans les tiroirs du bureau, mais tous étaient parfaitement vides, et, plus étrange, ils paraissaient neufs. Tout dans les chambres de cet hôtel paraissait avoir été fraîchement aménagé, le mobilier était étincelant et la literie paraissait n’avoir encore jamais accueilli personne. Les murs paraissaient aseptisés, et ni chaleur ni fraîcheur n’en émanait. Pourtant, lorsque l’interrupteur était poussé, aucune lumière ne jaillissait du plafonnier, ni des lampes accrochées au mur.

 

Ce fut en s’assurant que le téléphone du chevet n’avait pas de tonalité que la jeune femme se rendit compte que de l’autre côté du lit à baldaquins se trouvait une porte à la même couleur claire que les murs. Comme elle n’était nullement dotée de serrure, elle s’ouvrit sans problème, découvrant ainsi une salle d’eau aux murs couverts de carrelages si brillant que la pièce toute entière semblait être une galerie de miroirs. Face à Anna se dressait un lavabo surmonté d’un miroir qui reflétait son visage marqué par la circonspection, et lorsqu’elle tourna le robinet, les sinistres grincements de la tuyauterie résonnèrent à travers les murs, jusqu’à ce que pendant quelques secondes, quelques gouttes transparentes puissent s’écouler de la fontaine chromée. Derrière les miroirs, elle trouva des étagères remplies de produits de beautés, de savons, et de flacons diversement colorés portant le nom de l‘hôtel : « Open Blue ». Elle referma l’armoire avec un soupçon de désappointement face au profond mutisme auquel les éléments étaient obstinés, puis elle se tourna vers l’autre extrémité de la salle d’eau, vers la baignoire qui était masquée derrière un rideau bleuté, puis après avoir retenu sa respiration, elle se dirigea vers celle-ci avec la forte conviction d‘y trouver quelque chose. Sur le carrelage, ses pas ne firent aucun bruit, mais lorsqu’elle posa sa main sur le rideau, la matière de plastique se froissa avec un indiscret bruissement. La jeune femme n’hésita alors plus et d’un seul coup, elle tira le rideau.

 

Anna ressortit de la salle d’eau, bredouille, et explora une nouvelle fois la chambre, regardant sous le lit, inspectant les tiroirs, retournant les tapis, mais la pièce ne semblait être qu’un grand cube vide dans lequel elle respirait. Comme elle commençait à se sentir mal à l’aise dans des espaces aussi restreints, elle retourna ouvrir la fenêtre et sortit sur le balcon de façon à se pencher sur la rue où le vent soulevait de fraîches nappes d‘air dans la pâle lumière du soleil. Son regard erra le long d’un trottoir où étaient empilés plusieurs cartons en devanture d’une épicerie au auvent vaguement vert. Plus loin, un garage avait gardé ses portes ouvertes et derrière celles-ci, des automobiles éventrées et toutes sortes de pièces détachées ainsi que des monticules de pneus étaient visibles. Rien dans l’agencement des ruelles ou dans l’architecture des bâtiments ne semblait pouvoir lui rappeler la ville dans laquelle elle avait erré la veille, et aussi loin qu’elle regardait l’horizon, elle ne retrouva pas les collines au pied desquelles avaient tournoyées les brumes de chaleur dans les dernières heures du jour. L’oppressant silence fut bientôt percé par les couinements de rats se disputant les pourritures échouées au fond d’une poubelle renversée, et alors qu‘elle essayait vaguement de percevoir un autre bruit provenant du lointain, Anna entendit soudainement l‘écho de pas marchant dans la rue. Une violente panique de joie et d’espoir la submergea aussitôt, et tandis qu’elle tentait de contenir ses tremblements, une fine silhouette obscure disparut subrepticement au coin de la rue, la jeune femme n‘eut le temps d‘en apercevoir que les talons. Son exaltation était telle qu’elle se pencha au garde-corps pour essayer de retenir l’évanescente silhouette dans son regard, et elle se serait précipitée dans le vide pour pouvoir lui courir après si elle n’avait pas reculé pour rentrer dans la pièce et se jeter sur la porte pour tenter une nouvelle fois de l’ouvrir, comme si cela lui permettrait de gagner suffisamment de temps pour rattraper la silhouette.

 

Mais la poignée s’abaissa et après un cliquetis mécanique, une simple poussée suffit pour ouvrir la porte sur un long et sombre couloir uniquement éclairé par les embrasures des portes qui semblaient toutes fermées à clef. Anna fit quelques pas hésitants dans la pénombre, et en regardant autour d’elle, le souvenir d’avoir déjà entreprit d’ouvrir cette porte plusieurs minutes auparavant lui revint à l’esprit. En se dirigeant vers le côté du couloir où la lumière se faisait la plus intense, elle se demandait à quel moment la porte s’était déverrouillée. En découvrant un escalier de bois lustré, elle croyait entendre derrière elle les vicieux murmures des personnes qui l’avaient emprisonnée là et lui avaient ouvert la porte. Mais ses mains devinrent moites et tandis qu’elle descendait les marches à la hâte, elle savait que dans le désert au sein duquel elle s’enfonçait, les illusions se multiplieraient et que, face à la vacuité d’un monde qu’elle croyait reconnaître, ses sens la pervertiraient bientôt. Arrivée à la réception, Anna jeta un ample regard au hall d’entrée tapissé tout de rouge et décoré de grands cadres peu colorés, inspecta les recoins de la salle, examina le petit bureau derrière la vitre de l’accueil, puis revint dans la cage d’escalier pour regarder vers les étages supérieurs si quelqu’un ne l’avait pas suivi. Lorsqu’elle se retourna, la jeune femme déjà haletante, intriguée par un courant d’air qui s’immisçait dans sa robe de nuit, se rendit compte que la porte d’entrée était ouverte. Elle suivit le tapis de tissu rouge jusqu’au seuil de l’hôtel où ses pieds nus s’endolorirent sur une grille d’aération, et une fois sortie du vestibule, elle regarda dans la direction où elle avait aperçu la silhouette depuis le quatrième étage, mais les distances lui parurent exagérément distendues lorsqu’elle se retrouva plongée dans la perspective cavalière qui chevauchait avec une enivrante aisance les carreaux de bitume dessinées par les ruelles. Malgré l’asphalte usée qui lui rentrait dans la plante du pied, Anna se rendit avec empressement jusqu’au coin de la rue où elle se perdit dans le reflet des vitrines qui s’étendaient dans un dédale entrecroisé de rues interminables.

 

Il y avait devant elle tant de bâtiments et de portes différentes, tant d’espace et d’écho, tant de cachettes et de pénombre, qu’il lui sembla dérisoire de s’évertuer à trouver un homme dans un tel labyrinthe. Elle tapa le sol du pied et alla s’asseoir sur un trottoir au pied du lampadaire. Elle leva alors les yeux au ciel où le soleil était à son zénith, mais elle regarda le réverbère absolument vide, et au creux duquel semblait s‘être installée une araignée. Alors qu’elle tendait l’oreille pour attendre un nouveau bruit émanant du lointain silence, Anna entoura ses jambes de ses bras chétifs, et ce fut en se penchant que son ventre émit un léger gargouillement. L’errance, la solitude et la détresse lui avaient ôté toute sensation de faim, et elle se doutait que bientôt, peut-être quelques jours plus tard, elle mourrait sans s’être rendu compte qu’elle était mourante. Elle parvenait d’autant moins à mettre un sens sur son existence, sur sa présence dans ce monde déserté, qu’elle y était apparue spontanément et qu‘il n‘y avait désormais plus aucun rapport entre elle et l‘univers. Jamais les étoiles ne lui avaient parues si froides et si ternes que la nuit où elle s’était endormie sur le quai de la gare, mais s’il n’y avait qu’au sein de la foule qu’elle se sentait seule et abandonnée, la liberté absolue et l’être infini que lui autorisaient la vacuité de ce monde n’était finalement qu’une profonde et angoissante frustration. Il lui parut cependant soudainement impossible qu’elle fût le seul être vivant à exister dans cet univers, car les oiseaux, les rats, et certainement d’autres animaux avaient demeuré, et lorsqu’elle s’était réveillée, Anna s’était retrouvée allongée sur le sol d’une chambre d’hôtel, à une certaine distance du lieu où elle s’était endormie. Alors, en partant de la supposition que nul être humain ne se trouvait là en même temps qu’elle, Anna se demanda quelle être de la création avait pu s’occuper d’elle de la sorte. Son interrogation avorta.

 

Comme les manifestations d‘un hypothétique être humain s‘étaient recluses dans le néant, et qu’elle sentait encore son sang battre dans ses tempes tant elle avait peur, Anna avait renoncé à poursuivre le fantôme dont elle avait à peine aperçu les talons dans la rue, et elle était allée s’asseoir à l’un des fauteuils qui étaient disposés dans le petit salon du rez-de-chaussée de l’hôtel, celui éclairé par l’extérieur, un peu en deçà du niveau de la rue. Le grand lustre transparent s’était décroché du plafond et s’était écrasé sur la table de verre qui trônait au milieu de la pièce, répandant les centaines de billes de cristal sur toute la surface du salon. Du fait de l’humidité et du manque d’entretien, une couche de crasse jaunâtre s’était accumulée sur la vitre portant les lettres de l’hôtel et à travers laquelle on pouvait surveiller la rue. Anna était aller chercher un registre à l’accueil et une fois assise, elle ouvrit sur ses cuisses le livret rouge et se rendit à une page au hasard, découvrant ainsi les réservations pour une semaine d’hiver. Seules quelques chambres étaient vacantes, la plupart étant à des dizaines de noms différents, de toutes nationalités. Elle feuilleta, surveillant la régularité avec laquelle l’hôtel était occupé, ainsi que la récurrence de certains clients, et soudain, les colonnes se vidèrent toutes en même temps, jamais ces pages ne semblaient avoir été tournées par quiconque.

 

Anna observa la page du quinze août, la dernière à porter des réservations, et resta longuement pensive devant celle-ci. L’univers s’était assoupi un quinze août et le monde s’était aussitôt vidé. La ville ne portait pas de traces de destruction massive, les murs n’étaient pas criblés de balles, l’ordre avait été maintenu jusqu’au stationnement des automobiles, et tout semblait s’être passé à une vitesse et avec une douceur qui n’avaient laissé à personne le temps de comprendre pourquoi il n’existerait plus aucune date au-delà du quinze août. Elle s’était tournée vers la rue et observait pensivement ces rues vides, ces lampadaires creux, ces gigantesques immeubles vacillants dans le néant. Il lui semblait voir passer une foule de fantômes derrière la vitre du salon, des êtres immatériels rentrant chez eux, quelque part dans un autre monde. Ce fut alors qu’Anna se demanda si elle était devenue seule au monde, ou si elle se trouvait par un hasard qu’elle ne pouvait encore définir dans un monde qui n’était pas celui où elle avait grandi. Elle se demandait si quelque part, dans l’ailleurs où elle avait autrefois vécu, le temps avait continué de sorte à ce que l’on remarquât sa disparition. Peut-être la cherchait-on, sûrement s’inquiétait-on pour elle, mais on ne la retrouverait sûrement pas. En réfléchissant, elle n’était même pas sûre que les gens qu’elle aimait là-bas était encore vivant. Elle se souvint alors que la veille de sa disparition, le calendrier avait indiqué le vingt avril. Tout se troubla violement dans son esprit, car l’incohérence des deux eaux entre lesquelles elle flottait n’était désormais plus que spatiale, mais également temporelle.

 

Après avoir refermé le registre, Anna lut sur la couverture le nom et l’adresse de l’hôtel qui se référait à une ville qu’elle ne connaissait pas, elle ne savait même pas dans quel pays elle se trouvait, pour peu qu’elle fût sur la terre. Mais ces pensées l’abasourdirent, réalisant l’absurdité d’une telle hypothèse, car si ce n’était pas sur la terre qu’elle se trouvait, la distance qu’elle aurait du parcourir en une seule nuit aurait été inimaginable. Peut-être alors avait-elle été enlevée par des êtres extra-terrestres jusqu’à ce monde étrange. Anna soupira ; cela n’était pas non plus possible, car tout était trop ressemblant à ce qu’elle connaissait déjà, à commencer par les visages qu‘elle avait vus sur les permis de conduire, et les jours étaient comptés selon le calendrier grégorien. Elle ne disposait cependant d’aucun moyen pour savoir le jour dans lequel elle se situait, et encore moins en quelle année. Par l’inquiétant silence, tout paraissait étrangement normal par rapport à ce qu‘elle connaissait déjà. Mais elle réalisa que tout cela n’avait plus aucun sens, la réalité étant non seulement autre, mais en plus inexistante. La réalité, c’était un monde tombé en désuétude depuis des années. Ce fut alors qu’un détail important surgit à Anna comme un début de réponse ; nulle part elle n’avait trouvé de restes humains, de corps, d’empreintes, d’indices d’une soudaine et brutale disparition. Il n’y avait que des songes, des pensées qui erraient bruyamment dans le néant. Les gens semblaient être partis à pied, en laissant leurs affaires dans des viviers que le temps s’était chargé de saccager, et en coupant tout moyen de communication. Ils avaient emprunté une route et ils s’étaient mis en marche pour un ailleurs, une terre promise, vraisemblablement sans laisser la moindre chance de pouvoir les suivre. Ainsi, ce n’était pas le monde, mais Anna qui avait été abandonnée.

 

Bien que son hypothèse lui paraissait illogique à de multiples égards, la jeune femme se contenta de cette pensée, car cela avait éveillé en elle un virulent espoir qu’il existait quelque part des gens qui vivaient et qui peut-être l’attendaient, qu‘il existait un endroit vers lequel elle pourrait aspirer à se rendre, donner un sens à son absurde présence. Anna était désormais sortie dans la rue où le soir tombait déjà dans un manteau de fraîcheur, de façon à explorer ses pensées avec davantage de clarté. Il lui fallait savoir plus précisément ce qui avait poussé ces gens à un exode si massif, spontané et misérable, et surtout vers où ils étaient partis. Elle mettrait peut-être des années et toute son énergie à les rejoindre, mais cela était nécessaire pour percer le sens de ce cauchemar qui ne cessait de se répandre, de l‘entourer, et de l‘asphyxier dans ses tentacules ténébreuses et incontrôlables. Un grondement s’éleva dans le lointain et, invisible, traversa la rue, passant devant elle avec la vitesse et la puissance d’un cheval au galop. Le mystérieux cavalier chevauchant le vent l’effleura et, tandis que ses cheveux se dispersaient dans les tourbillons refoulant le froid sur son visage, Anna leva les yeux vers le ciel et vit, dans les hauteurs violacées du firmament où éclosaient quelques étoiles de rosée, de colossales masses de nuages à l’allure de rochers, et dont les boursouflures s’imbibaient du magique rayonnement des astres. Elle s’entoura le corps des bras à mesure que les nuées poussaient la fraîcheur dans les rues de la ville, écartant sur leur passage le silence qui se dérobait au sinistre grondement de la tempête qui couvait.

 

La lumière du jour avait déjà beaucoup diminué et la lueur d’un ciel d’été orageux se reflétait sur le bitume, mais un puissant froid enveloppait désormais le corps d’Anna qui, vêtue de sa robe de nuit et pieds nus, ne pouvait pas rester plus longtemps dans la rue, car s’il lui arrivait de tomber malade, il lui serait difficile de se soigner. Elle retourna alors à l’intérieur de l’hôtel, mais les fenêtres brisées ne retinrent pas longtemps la chaleur, et les premières gouttes avaient déposé leur tâche d’ombre lorsqu’elle décida d’en devenir une à son tour et d’errer dans les couloir du bâtiment à la recherche de quelque chose pour se couvrir ou d‘un endroit pour dormir. Dans l’obscurité des escaliers, le lointain grondement devint l’incertain crépitement de la pluie s’écrasant sur le toit et sur les vitres où glissait lentement des cascades d’un liquide éthéré et transparent. Anna colla son visage contre une glace et observa pensivement de l’autre côté les voiles cristallins se dérober au spectacle d’un monde qui se gorgeait d’eau sous la lumière du soleil déclinant. En voyant l’image légèrement ridée de son visage apparaître sur la transparence de ce songe, elle pensa que jamais elle n’avait vu de pluie si fine et pure sur laquelle elle pouvait si délicatement se pencher pour en écouter le subtil bruissement, alors qu’elle était à l’ordinaire grise et sombre, menaçante et dévastatrice dans les impétueuses ailes du vent qui la portaient en fléau.

 

Les nuages grossirent bientôt, occultant le soleil qui ne jetait plus que quelques rayons écrus dans le lointain, et alors que les étoiles n’étaient plus visibles, la nuit était tombée, et en quelques minutes, les couloirs étaient plongés dans une profonde pénombre. Anna erra d’un pas vacillant, comme un fantôme égaré d’une porte à l’autre, en en cherchant une qui était ouverte. Sa main froide allait d’une poignée à une autre, serrant son poing au cœur moite sur le métal légèrement rouillé. Autour d’elle, le fracas ininterrompu de la pluie semblait tournoyer, lourd et inquiétant, et dans cet incertain bruissement, le craquement d’un plancher se laissait parfois entendre. Elle regardait alors vers le plafond dissimulé dans les ténèbres et essayait vainement de percevoir le bruit de pas à l’étage supérieur, mais il n’y avait que l’éternel bruissement lui donnant l’impression d’être enfermée dans une bulle obscure chavirant entre les eaux de plusieurs mondes.

 

Une porte s’ouvrit, laissant Anna rentrer dans une chambre identique aux deux autres qu’elle avait visitées, à l‘exception des trois chaises qui étaient tirées du bureau à une longueur de bras. Sur le plan de travail se trouvait une feuille de papier blanc, et lorsque la jeune femme l‘examina, elle la trouva abîmée et pleine de traces de pliages, mais il ne s‘y trouvait rien d‘inscrit. Elle s’assit alors sur la chaise pour longuement observer l’énigmatique feuille dans la pénombre moins épaisse qui s’immisçait par la fenêtre à quelques mètres de là, et elle réfléchit intensément sur ce simple objet. La feuille était toute jaunie et les plis qui la traversaient était profonds, difformes, cela semblait faire très longtemps que quelqu’un en avait fait un origami, mais lorsqu’elle regardait autour d’elle, Anna ne voyait rien d’autre que le mobilier de la chambre, la literie soignée, et les murs vierges, ainsi qu’il en avait été dans les autres chambres. La signification de la feuille de papier, la figure qu’elle devait représenter une fois pliée, tout comme la raison de sa présence dans cet endroit lui étaient inconnus, et bien qu’elle se sentait de plus en plus rapidement s’éloigner de l’espoir d’y trouver un jour une réponse, Anna la plia selon les premiers traits sans trahir ceux-ci et l’enfouit dans une poche de sa robe. La nuit était complètement tombée lorsqu’elle fit le tour de l’appartement et de la salle d’eau à la recherche d’un autre indice qui aurait donné du sens à son improbable découverte, mais comme tout était muet, elle se rendit à la fenêtre où elle regarda la pluie tomber dans la rue, désertes. Tout, aussi loin qu’elle pouvait se figurer le monde, était désespérément vide et silencieux, comme son reflet qui l’épiait dans le grand miroir, mais elle éprouvait déjà du remords à ne pas s’être davantage éloignée de l’hôtel de la journée.

 

Lorsqu’elle s’étendit sur le lit, Anna avait déjà oublié que c’était le deuxième jour étrange qu’elle passait dans cette solitude métaphysique, elle avait oublié la façon dont elle s’était réveillée à un tout autre endroit que celui de son assoupissement, et elle ne sentait plus la faim. Le visage enfoncé dans l’oreiller le plus confortable qui n’avait jamais accueilli son sommeil, elle s’endormit bien plus vite que la veille dans le fourbe ronflement de la pluie, sans se poser de question, sans se soucier de ce que serait le jour suivant.

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