Chapitre 1

Derrière les ramures d’un arbre qui couvrait de son ombre l’herbe humide, l’éclat argenté d’une étoile disparut au sein de l’aurore bleutée qui se diffusait dans les vapeurs du jour. Il émanait de ce si fascinant et si habituel spectacle un tel silence qu’en fermant les yeux, Anna voyait s’étendre devant elle les immenses prairies nimbées de rosée, telles les toiles d’une araignée, suspendues dans la brume, et au loin, les sombres forêts où les rayons du soleil naissant se fondaient dans le mystérieux feuillage. La lumière turquoise enveloppa l’imperceptible frémissement de la terre, et tout semblait naître pour la première fois, émergeant de l‘éternelle obscurité. Quelques branches craquaient sous le poids de la condensation qu’avaient accumulée les dernières feuilles rougies par la chaleur de l’été passé, et des nappes de lucioles s’élevaient sans un bruit des talus tandis que se détachait la silhouette de deux biches sur une clairière où étincelaient les reflets légèrement colorés de l’aurore. Mais les animaux fuyaient, les féeriques lumières s’évanouissaient à mesure que le soleil se hissait par-dessus la cime, et bientôt il n’éclaira plus les sous-bois. La pénombre retombait et le vent froid d’une matinée chargée d’humidité se levait sur les plaines, puis les inextricables chemins se refermèrent et la perdirent à tout jamais. Anna se débattit un court instant, écartant quelques buissons dans lesquels elle s’écorcha les mains, avant de lever les yeux vers le lointain où les formes se brouillaient dans un opaque brouillard saturé de lumière, là où le soleil ne s’était levé que pour inonder le monde de son aveuglante clarté.

 

Dans l’opaque clarté d’une nuit sans lune, sous un ciel nu où le soleil semblait masqué derrière une éclipse, une ville qu’arpentaient les courants d’air rêvait de bruits, de couleurs, de foules. Dans les rues, les automobiles s’étaient rangées le long des trottoirs, les lampadaires étaient restés éteints, et les façades crasseuses des immeubles se faisaient face dans un glacial silence. Parfois, le grincement d’une fenêtre ou le sifflement du vent sur un rideau s’immisçait dans la pénombre, et cette sinistre rumeur s’étendait alors dans les avenues bordées de platanes, les petits parcs où des bancs s’inclinaient vers le ciel, et les mystérieuses bouches de métro. Au pied des arbres s’amoncelaient les centaines de feuilles que l’automne avait ravies, et la fraîche brise de la proche aurore les dispersait alors sur l’asphalte lézardé d’herbes terreuses. S’échappant des caniveaux qui ruisselaient parfois abondamment, des rats noirs erraient silencieusement dans les dédales et grimpaient dans les immeubles par les trous qu’ils avaient creusés dans le bois des portes. Des barrières signalant des travaux bouchaient une route où des engins de chantier tous rouillés paraissaient s’activer autour d’une tranchée creusée dans le béton, mais dans laquelle la pluie avait rabattu toute la terre. Des jardins en friche et des jeux d’enfants en désuétude bordaient des maisons aux vitres brisées, à la tapisserie arrachée, tandis que partout, d’étincelants éclats de verre jonchaient le sol entre les détritus et les carcasses d’objets qui avaient été renversés sur la chaussée. Tous les murs de ciment, muets, dépeignaient sur le monde leur tristesse grise et rugueuse, dégoulinante de rouille.

 

Sous les ramures d’un arbre nu qui couvrait encore le petit parc de son ombre déchirée, Anna regardait s’éteindre dans l’aurore la dernière étoile d’un firmament qu’elle observait comme pour la première fois. Depuis qu’elle avait pris place dans la petite balançoire qui grinçait sous son poids, Anna regardait le ciel de ses grands yeux vides, et alors le sombre chatoiement des épais nuages transportés par les flux de lumière que dispersait l’aube s‘y reflétait. De l’autre côté des barrières rongées par la rouille qui se dressaient à l’extrémité du jardin se trouvait le tournant d’une rue où l’horizon était caché par de grands immeubles grisonnants. Anna fixait impassiblement la lumière déborder le reflet opaque des vitres dont les bâtiments étaient sertis, puis se déverser dans la rue où la surface du bitume craquelé de toutes parts révélait ses aspérités à la blancheur d’opale qui la recouvrait désormais. Les ombres s’étiraient sur le sol et traversaient la chaussée déserte, bordée de voitures laissées à l’abandon. Dans un coin du parc, un arbre avait été renversé et gisait au travers de l‘allée qui avait été envahie par les mauvaises herbes. Un banc qui se situait dans le virage avait été enseveli sous les branchages où désormais, quelques oiseaux semblaient surveiller silencieusement la route.

 

Soudainement éblouie par le soleil qui venait de poindre par-dessus les immeubles ceinturant le quartier, Anna se laissa surprendre par l’envol de quelques oiseaux qui traversèrent le ciel livide en l’apercevant. Le bruissement de leurs ailes ricocha longuement dans le silence, lui rappelant subrepticement celui du sable roulant sur la plage lorsque la vague se retirait vers la mer, mais c‘était l‘image de la poussière que le vent soulevait des trottoirs dans une lumière orangée qui la rattrapait puis l‘ensevelissait, comme les grandes images décolorées qui décoraient malgré elles les murs écrus de la rue, sur des affiches à moitié arrachées, ou de grands panneaux. Derrière les sombres fenêtres sales, parfois brisées, parfois opaques, on ne devinait la plupart du temps qu’un triste rideau blanc tiré sur la vacuité des intérieurs. Anna avait forcé une porte, puis deux, pour visiter l’un de ces bâtiments où l’escalier s’était écroulé. Dans les salles du rez-de-chaussée, on semblait avoir déménagé en vitesse, ou n’avoir pas eu le temps d’y aménager. Le plancher de l’étage supérieur s’était ouvert sur le salon au milieu duquel gisait un amoncellement de débris éclairé par le faisceau de lumière poussiéreuse qui passait par la fenêtre voilée, ou qui descendait par l’énorme trou dans le plafond. Au fond de la pièce se trouvait un canapé tanné et déchiré de toutes parts, recouvert d’un drap qui l’avait pitoyablement préservé de la poussière. La chaux était tombée des murs aux briques saillantes, le bruit des pas résonnait sur tout le niveau, et le froid s’engouffrait par toutes les fissures qui parcouraient les cloisons.

 

Dans le troisième bâtiment qu’elle visitait, Anna parvint à monter les marches de l’escalier qui grinçait fortement lorsqu’elle y posait les pieds. Arrivée sur le palier, une planche céda et faillit la précipiter en contrebas, mais elle avait fini par prudemment se glisser dans les appartements dont elle avait trouvée la porte ouverte. A l’étage, tout était plus lumineux, plus rassurant, et irréel. Les murs étaient restés blancs, mais maculés d’imperceptibles tâches que moiraient les ondulations du rideau, et uniquement décorés d‘un grand tableau qui faisait face aux fenêtres. En guise de mobilier, des fauteuils extrêmement usés entouraient une table de verre sur laquelle un impact dessinait des craquelures comme des ronds dans l’eau d’un étang. Anna se rapprocha du cadre trouble, et en passant la main sur une partie de sa surface, elle enleva une couche de poussière si dense qu’elle lui colla à la paume, découvrant une partie de la peinture que protégeait la glace. Cela représentait de nombreuses plumes aux couleurs éclatantes, et recouvrant un tissu noir sur un buste à la peau pâle et douce. Tandis que la jeune femme essuyait ses mains en les frappant dans l’air, le bas d’un visage à la forme gracieuse, et une bouche aux lèvres veloutées se révélèrent lentement sur le tableau. Anna n’osa pas ouvrir davantage le voile de poussière, impressionnée par l‘odeur de souffre et les songes qui lui étaient totalement étrangers.

 

En veillant à ne pas faire craquer le parquet, Anna traversa la pièce et se rendit auprès de la fenêtre où elle s’accouda pour observer la rue déserte. Au sein d’un recueillement aussi absolu, là où tout demeurait dans une immobilité effrayante au point de se croire enfermé dans une photographie jaunie au fond d’un tiroir, même le vent soufflant dans les froides nappes de l’air semblait perceptible. Parfois, un oiseau noir descendait silencieusement au milieu de la chaussée et après avoir picoré des grains d’asphalte et avoir biaisé sa tête pour regarder dans la direction d’Anna, il s’envolait sans prévenir pour disparaître furtivement. Tous les bâtiments qui bordaient l’avenue avaient la même teinte hâve, prisonniers de la lourdeur de l’air moribond, colossaux vestiges d’un autre jour où le soleil brillait avec davantage d’éclat sur les murs dépouillés. Au pied des devantures où subsistaient quelques rares décombres de verre et de gravas, des lampadaires se dressaient à intervalles réguliers sur le bord de la chaussée, mais tous étaient tordus, rouillés, voire arrachés au bitume. En scrutant ces vitrines éventrées et ces rez-de-chaussée que semblait avoir vidé le vent, Anna se rendit compte que beaucoup de choses étaient détruites, mais que les ruines qui en résultaient semblaient avoir disparu. Tout était mort, mais proprement.

 

Soudain, une ombre passa dans le reflet lézardé d’une porte vitrée qui était restée ouverte sur la rue. Anna se pencha sur la fenêtre et passa au travers du reflet de son visage pour essayer d’apercevoir la silhouette qui venait de se glisser dans le bâtiment d’en face. Comme elle n’y parvenait pas et qu’elle sentait une puissante agitation se saisir de son corps, elle se leva à toute vitesse et quitta la salle en faisant un tel bruit que derrière chacun de ses pas, un nuage de poussière s’élevait en volutes. Lorsqu’elle eut disparu dans la cage d’escalier, un chaotique brouillard enveloppait la petite pièce où le tableau resterait aveuglément posté face aux fenêtres dont le jour ne l’atteindrait jamais, tandis que dans tout l‘appartement retentissait sa course effrénée dans les marches et les saccades de sa respiration paniquée.

 

Anna bouscula la porte d’entrée du bâtiment où elle avait aperçu la silhouette, et en entrant, elle jeta son regard perdu de tous côtés avant de demander d’une voix haute et chevrotante si quelqu’un se trouvait là. Elle resta sur le seuil de la porte, adossée à la vitre brisée d’où elle inspectait les ténèbres qui baignaient la pièce aux fenêtres condamnées. Elle se serrait le bras où une grande plaie s’était ouverte, puis elle porta ses mains ensanglantées à sa bouche pour en faire un porte-voix, et elle cria encore plus fort pour demander quelqu’un. Anna écouta ensuite sa voix monter dans les étages et se répercuter sur les murs, sortant parfois par les fenêtres puis lui revenant par la rue. La lumière de l’aube révéla les formes confuses d’un débarras où s’accumulaient de petits mobiliers et des objets cassés cousus de toiles d’araignées, et la jeune femme se rendit compte qu‘il n‘y avait personne dans cet endroit. Elle sortit alors dans la rue et se mit à errer sur le trottoir en se demandant quelle était la silhouette qu’elle avait cru apercevoir depuis le bâtiment d’en face. En y réfléchissant elle se rendit compte que cela avait très bien pu être l’ombre d’un oiseau, une planche de bois qu’un soudain courant d’air aurait fait tomber, ou encore une nuée de poussière que la fraîcheur du matin aurait élancée par-dessus la chaussée. Il faisait tellement sombre, et elle était si effrayée qu’elle aurait également pu halluciner.

 

Tandis qu’Anna marchait au hasard d’une rue à une autre, le jour s’était lentement levé, dissipant lentement les ténèbres, et révélant le monde sous une nouvelle teinte violette à travers laquelle le feuillage d‘arbres qui se dressaient en bordure de la chaussée se laissait apercevoir. C’était en les rejoignant que la jeune femme avait découvert une inscription sur le tronc de l’un d’eux. Au milieu d’un cœur gravé au couteau dans l’écorce du chêne qui n’avait plus été entretenu depuis longtemps, se trouvaient consignés les noms devenus illisibles de deux personnes. Épuisée d’avoir longuement marché, Anna était ensuite allé s’asseoir à la balançoire grinçante qui surplombait l’allée et les grilles du jardin public, puis elle avait guetté la levée du jour en s’efforçant de ne pas penser ni de se poser de questions tandis qu’elle pouvait profiter de l’infini bonheur de voir se lever le soleil. Après l‘interminable nuit où elle s‘était réveillée de froid dans un monde qui ne lui rappelait que vaguement quelque chose, l’aube était finalement arrivée, et Anna cherchait autour d‘elle le chemin par lequel elle allait continuer, car elle savait que seule sa curiosité lui permettrait désormais de rester en vie.

 

Elle attendit encore un peu dans l’agréable lumière du matin qui s’imprégnait progressivement d’une teinte de plus en plus jaunâtre, et lorsqu’il cessa de faire froid, elle se leva et descendit l’allée du parc en passant par-dessus le tronc de l’arbre qui entravait le passage. Autour d’une fontaine asséchée, plusieurs bancs de bois moisi servaient de perchoir à des pigeons qui s’envolèrent lorsque la jeune femme apparut à proximité d’eux. Les vasques représentant des chérubins au visage érodé ne crachaient plus rien, et le bassin était rempli d’une eau croupie stagnant là depuis longtemps et ne se renouvelant qu’à la pluie. Sur le fond trouble brillaient faiblement le métal de pièces de monnaie qui n’avaient pas été complètement recouvert de sédiments. Anna se dirigea vers le portail qui se trouvait à l’autre bout de la petite place et sortit du parc, à l‘ombre des grands platanes qui bordaient l‘avenue emplie de la rumeur du vent lorsque celui-ci s‘engouffrait dans les ruelles alentours. Elle s’appuya au tronc tâché de brun, et scruta attentivement les deux directions de la route, à l’affût du moindre mouvement, du moindre bruit. D’un côté, l’avenue montait vers un grand rond-point exposé à l’opaque lumière du ciel, bordé de bâtiments uniformément taillés dans une pierre décolorée, et de l’autre côté, l’avenue descendait dans l’ombre des platanes, desservant plusieurs petits parcs et des lieux obscurs. Anna se demandait à quoi se tenait son choix, car depuis qu’elle s’était réveillée, elle n’avait fait que suivre le chemin que lui avait indiqué sa détresse, courant après l’espoir de trouver quelque chose qui la rassurerait, mais depuis qu’elle était née, elle avait été seule, livrée à ce que lui disaient certaines personnes, ainsi que son instinct. Mais l’aube était désormais arrivée, et en se découvrant au milieu du plus terrifiant désert humain, Anna avait fini par admettre qu’elle ne trouverait plus personne. Il semblait inutile de se déplacer dès lors que l’important n’était plus de se demander que choisir, mais de se demander que faire, à moins que le danger ne guettât.

 

Anna se retourna prudemment vers l’intérieur du parc où un frémissement avait appelé son attention. Pour la première fois depuis qu’elle s’était réveillée, elle se demanda si le danger, bien qu’évident, était immédiat. L’impression d’être surveillée l’avait gagnée et s’amplifiait à mesure qu’elle restait figée et alors elle commença alors à regretter d’avoir auparavant aperçu une silhouette dans la vitre, car il y aurait désormais trop de place pour le doute et l‘angoisse dans son esprit, et la seule question qu‘elle se poserait en errant serait désormais de savoir qui étaient les gens qui l‘observaient. D’un œil averti, elle scruta les balcons qui surplombaient l’avenue, épia scrupuleusement chacune des sombres fenêtres sur lesquelles se promenait son reflet de derrière les platanes, puis se mit en marche pour les bas-fond de l’avenue où se dévoilait un nouveau quartier. D’autres automobiles étaient rangées sur le bord de la chaussée, entre la route et de petits parcs ombragés où de vieux bancs entouraient des manèges et des jeux d’enfants délabrés. Comme il y avait là un banc pourri traversé de fer, Anna brisa sans difficulté le bois pour en tirer une barre de fer qu’elle empoigna vigoureusement avant de se rendre auprès de l‘automobile la plus proche. En faisant face à la portière du véhicule, la jeune femme se concentra, comme pour se défaire de tout le mal qu’elle trouvait à faire cela, puis d’un coup sec, elle brisa la fenêtre, mais le fracas du choc fut bref et ne résonna pas dans les alentours, comme absorbé par l’ombre des feuillages et le profond silence.

 

Elle passa sa main à l’intérieur et déverrouilla la portière de telle sorte qu’elle puisse se glisser dans l’habitacle de la voiture où elle fut troublée par l’odeur de pourriture qui était restée s’imbiber dans les fauteuils tannés et sur le tableau de bord recouvert d’une pellicule de poussière. Le pare-brise était devenu brun, et de la moisissure s’était formée par endroits. Anna fouilla dans les portières, sur les banquettes, puis dans la boîte à gants dans l’espoir de trouver les clefs, mais elle ne trouva que des papiers en tous genres et une paire de lunettes qui avaient perdu leur transparence. La jeune femme inspecta cependant le permis de conduire qu’elle avait trouvé dans un portefeuilles ne contenant que la carte rose, découvrant le visage du personnage qui prenait auparavant sa place à cet endroit. Il avait un grand front dégarni, portait les petites lunettes rondes qu’elle avait trouvées, aimait porter des cravates et était né au printemps de l’année 1971. Il s’appelait Brice Lhôpital. Avec un pincement au cœur, Anna glissa soigneusement le permis de conduire dans le portefeuilles et le cacha dans la boîte à gants en se disant que le monde où elle s’était réveillée n’était pas aussi désert qu’il n’y paraissait, si elle pouvait trouver l’artefact d’une vie à chaque endroit où était supposé avoir vécu quelqu‘un. Une terrifiante interrogation qui la tétanisa sur place lui vint alors pour la première fois à l’esprit :

 

« Que s’est-il passé ? »

 

Il semblait en effet évident que ce qu’il s’était passé, ce n’était pas qu’elle s’était réveillée là où elle ne se rappelait pas être jamais allée, mais que cet endroit paraissait s’être vidé fort longtemps auparavant. Dans le rétroviseur encrassé, Anna regarda les voitures qui étaient garées en file derrière elle, et en concevant que dans la boite à gants de chacune elle trouverait un nouveau visage, de nouvelles pensées, une nouvelle existence, ses réflexions se perdaient dans son désarroi dont elle ne saisissait pas encore l’ampleur. Elle s’affaissa contre l’appui-tête et regarda briller à côté d’elle les éclats de verre qu’elle avait répandus en brisant la vitre, ils n’étaient que choses, comme la moisissure sur le pare-brise, l’asphalte que gagnaient les mauvaises herbes, ou les ramures des arbres au travers desquelles se levait le jour. Et pourtant elle respirait, elle bougeait, elle vivait dans ce désert absurde et absolu. Anna regarda longuement la chaussée où les lignes de peinture s’estompaient, attendant de voir surgir quelqu’un du lointain silence, mais il lui paraissait désormais évident qu’il n’y aurait personne pour elle, pas plus qu’il ne semblait y avoir eu qui que ce soit depuis peut-être des années. Elle ouvrit alors la portière et avant de descendre sur le trottoir, elle prit la barre de fer qui lui avait servi à faire exploser la vitre, décidée à s’en servir comme d’une arme si les choses devaient mal tourner. Tandis qu’elle marchait le long de la rue en s’enfonçant toujours plus dans l’ombre des platanes, Anna se demandait le sens qu’elle accordait au fait que ce désert fût absolu, car s’il était fort probable qu’elle ne rencontrât personne, elle n’avait pour le moment aucun moyen de savoir ce qu’il en était au-delà des immeubles grisonnants qui encombraient l’horizon et l’empêchait de voir le monde plus loin qu’une ou deux rues. L’immensité du désert qu’elle allait devoir explorer si elle voulait avoir toutes les chances que pourrait lui octroyer le monde pour trouver quelqu’un l’étourdit brusquement, et elle se demanda si un jour elle retrouverait un endroit qui lui rappellerait quelque chose, elle pourrait alors tenter de deviner ce qu’il s’était passé.

 

Anna s’arrêta soudainement devant la vitrine d’un petit magasin surmontée d’un auvent dont les lambeaux pendaient dans le vide. Derrière la grande vitre fissurée, plusieurs estrades exhibaient des téléviseurs de différentes dimensions, mais sur tous les écrans, un profond et impassible noir reflétait son visage désemparé. Armée de sa barre de fer, la jeune femme franchit la porte où le tintement mécanique d’une clochette l’accueillit. A l’intérieur, elle trouva des murs déchirés, des téléviseurs explosés sur le sol jonché de débris de verre et de composants électriques, ainsi que des dizaines de feuillets disséminés depuis un bureau dont les tiroirs s’étaient renversés. Anna retourna vers elle l’un des téléviseurs d’exposition, et elle en vérifia les branchements avant de le mettre sous tension, mais la machine ne s’alluma jamais. Un soupir de déception la terrassa, puis elle se rendit au bureau adjacent à la porte, là où elle avait aperçu un téléphone. Elle porta le combiné à son oreille, mais il n’y avait pas de tonalité, bien que l‘appareil fût branché au secteur. Un vague espoir perdura en elle lorsqu’elle crut que seuls certains bâtiments ne recevaient plus l’électricité, mais elle se rappela rapidement la profonde obscurité dans laquelle la ville avait été plongée dans la nuit, aucun lampadaire ne s’étant allumé. Elle continua cependant de fouiller dans les tiroirs du bureau qui n’avaient pas été précipités sur le carrelage, jusqu’à ce qu’elle trouve un téléphone portable qu’elle prit précipitamment, mais elle essaya en vain de l’allumer, car la batterie était vide.

 

Avec une pointe d’agacement, elle reposa le téléphone sur le bureau, puis elle s’adossa au mur pour regarder le chaos qui régnait dans le magasin, oppressée par l’impénétrable silence quoi se dégageait du pandémonium. Son regard inspecta les quelques étagères qui ne s’étaient pas décrochées du mur, chargées d’appareils en tout genre, mais qui ne lui parurent d’aucune utilité. Ce fut alors qu’elle découvrit, sur les rayons du fond de la boutique, une petite télévision portative encore dans son emballage de carton. Anna s’y rendit et revint à l’entrée du magasin avec l’écran de quinze pouces entre les mains, puis elle en déploya les antennes avant de charger les batteries encore sous vide dans le compartiment à pile. Le cœur battant, elle appuya alors sur l‘interrupteur, et le téléviseur se mit sous tension. Un écran enneigé arriva, tandis que les enceintes diffusaient un insupportable frémissement saturé. Durant une trentaine de minutes, la jeune femme déplaça les antennes, ajusta les fréquences, puis essaya de recevoir quelque chose à l’aide d’un poste de radio, mais plus aucune onde ne semblait se propager dans les airs. Excédée par la frustration de son espoir et par le bruissement de la télévision, Anna éteignit brusquement celle-ci et s’assit sur le fauteuil du bureau avant de plonger son visage dans ses bras et de s’autoriser à pleurer un peu. Il n’y avait plus d’électricité, ni de moyen de communication, sa peur se doubla de son isolement, et elle commençait à avoir faim.

 

Dans le brutal silence qui avait suivi l’interruption du poste de télévision, le bruissement d’une rivière lui était parvenu après quelques minutes de repos où des pensées l‘avaient terrassée par vagues intenses. Elle se leva alors, fébrile, en se passant les mains sur le visage, puis elle quitta la boutique après avoir repris la barre de fer sur le petit comptoir. Elle descendit la rue sur quelques dizaines de mètres en suivant le bruit de l’eau, puis les rangées de platanes s’arrêtèrent enfin, avenantes à un boulevard au milieu duquel s’écoulait un canal encadré d’un muret, et enjambé par quelques ponts dont plusieurs voûtes s‘étaient écroulées. Les bâtiments qui entouraient ce havre paraissaient particulièrement délabrés, et la chaussée pavée était infestée de mauvaises herbes grimpant sur les murets et les lampadaires encore debout, si bien qu’une sorte de petite forêt semblait avoir poussé au cœur de la ville. A mesure qu’elle explorait le boulevard désuet, Anna se rendait compte que très peu de voitures étaient stationnées sur ces trottoirs, et que les bâtiments qui se dressaient autour d’elle paraissaient différents de ceux qu’elle avait déjà visités. En passant sur l’un des ponts encore debout qui permettaient de traverser la rivière, la jeune femme vit une péniche échouée contre un pilier, sa coque brisée reposait sur le fond, tandis que ses débris étaient venus s’accumuler avec les gravas d’une arcade affaissée. Dans l’eau, l’ombre d’un banc de poissons tétant la vase remuait autour de l’épave à moitié émergée.

 

Lorsque son regard trouva son reflet sur la surface ridée des eaux troubles, Anna regarda le soleil qu’elle pouvait désormais fixer sans être éblouie, déjà haut dans le ciel, en se disant qu’à une telle heure de la journée, la ville aurait du être grouillante de monde et pleine de bruit, or il n’y avait dans l’air que la mélancolique rumeur du vent soufflant dans les arbres et le bruissement des vaguelettes du canal s’écrasant contre la coque de la péniche. Avec un éclat et une grâce pleins de quiétude, la lumière du soleil semblait danser sur le reflet chromé de l’eau dans laquelle se laissa happer la jeune femme. Mais le fleuve était terne et obscur, seules des ombres qui ondulaient étrangement entre les rayons de lumière perçant la surface s’y laissaient voir dans un funeste mutisme. Le courant saturé de sédiments battait fortement le lit du fleuve, et l’aval s’éloignait inexorablement, dans une profonde obscurité. Le pont s’était effondré sur le cours de l’eau qui avait du choisir un autre chemin, et finalement s’écouler par-dessus la pierre avant de se décharger dans les remous de tout ce qu’elle transportait auparavant.

 

Le soir était déjà tombé lorsque les lèvres desséchées d’Anna se portèrent sur le goulot d’une bouteille d’eau qu’elle avait trouvée scellée. Elle pouvait enfin de désaltérer à sa guise, des dizaines et des dizaines de bouteilles empaquetées étaient entassées dans la pénombre d’une remise. Lorsqu’elle fut déshydratée, la jeune femme inspecta autour d’elle, à la faible lumière qui l’éclairait par l’embrasure de la porte, les centaines de boîtes de nourriture avariée et cartons gâtés par l’humidité qui jonchaient le sol ou surchargeaient les étagères dans un désordre complet. Elle s’immisça cependant dans le chaos avec l’espoir de trouver quelque chose de comestible, mais les odeurs qui s’échappaient des méconnaissables bouillies remplissant les boîtes lorsqu’elle ouvrait celles-ci étaient insoutenables. Dans un coin de la pièce qui se dérobait à la lumière, elle trouva un réfrigérateur d’où s’échappa une grande quantité d’eau lorsqu’elle en déverrouilla la porte. Toutes les denrées qui se répartissaient sur les rayons étaient fortement entamés par les champignons qui grimpaient sur les parois. Après une dizaine de minutes, une odieuse odeur de mycose et de putréfaction avait envahi la pièce, la jeune femme décida alors de remonter les escaliers avec un pack d’eau. Elle revint ainsi dans la salle principale de l’hôtel d’où elle avait une vue sur la place centrale de la ville, celle qui était entourée d’un petit opéra, de jardins où s’élevaient ou gisaient des édifices de pierre, ainsi que de bâtiments dont l’architecture s’était effondrée sur elle-même. A quelques rues de là, dans la lumière orangée du ponant, se trouvait une gare où semblaient encore stationner quelques trains. Lorsqu’elle était arrivée au dernier étage, Anna avait essayé de regarder aussi loin qu’elle l’avait pu vers l’horizon, mais tout ce qu’elle avait alors vu consistait en l’intimidante masse sombre et irrégulière d’un paysage noyé dans l’intense lumière du couchant. Il paraissait y avoir des terres à perte de vue, mais la ville s’arrêtait quelque part au sein des brumes de chaleur tournoyant au pied des collines.

 

L’eau qu’Anna avait trouvée lui permettrait de survivre, mais comme elle ne lui serait pas suffisante pour recouvrer l’énergie dont elle aurait besoin, il lui apparut rapidement qu’elle ne pourrait pas rester en ville pour vivre, car si toutes les denrées qu’elle y trouverait n’étaient plus bonnes, la nature pourrait lui en prodiguer de façon certaine. Elle songeait à s’aventurer de l’autre côté des bâtiments et des rues dès le lendemain lorsqu’une bouleversante question lui traversa l’esprit : « Pourquoi devrais-je rester en vie ? »

 

Anna s’accouda à la table où elle n’avait disposé qu’un grand verre transparent, et à travers les vitres jaunies, elle regarda l’immense désert qui commençait sur le pas de la porte. Lorsqu’elle était entrée dans le restaurant du rez-de-chaussée, ses pensées violentes et grouillantes lui avaient donné l’illusion de la chaleur humaine tandis que ses yeux avaient trouvé d’innombrables reflet dans la glace légèrement scintillante des verres encore intacts et suspendus derrière le bar, et les murs tapissés d’un rouge qui devait autrefois être très vif avait guidé sa brûlante curiosité vers les étages supérieurs. Mais désormais, la nuit revenait, et le froid s’était de nouveau glissé dans les rues, ainsi qu’à travers les murs de son havre qui s’était laissé gagner par l‘obscurité. Assise toute seule à une petite table qui, depuis le coin de la salle, s’évadait de la pénombre en restant collée à la vitre, Anna se rendait compte qu’il n’y avait rien de sensé qu’elle puisse faire. Elle s’était rappelée la fois où elle était allée se baigner à la plage avec ses parents alors qu’elle n’était qu’une petite enfant, et lorsqu‘elle était sortie de l‘eau, les vagues l‘avaient fait se déplacer le long de l’immense plage, si bien qu‘elle avait été incapable de retrouver l‘emplacement qu‘avait pris sa famille au milieu de la forêt de parasols qui recouvrait le sable brûlant. En se retournant vers la mer, elle avait vu les gigantesques écueils sur l’horizon, au pied des falaises qu’elle avait l’habitude d’observer pensivement en se laissant glisser entre les grains de sable, mais ce n‘était plus sous le même angle qu‘elle avait pu les voir en sortant de l‘eau. Sa vision du monde s’en était trouvée bouleversée au point de ne plus être capable de reconnaître ses parents qui la cherchaient déjà partout. Elle avait alors trouvé refuge auprès d’un jeune couple d’inconnus qui l’avaient accueillie le temps qu’elle aperçoive ses parents passant sur le bord de l’eau.

 

Ce jour-là, Anna avait eu la chance de trouver quelqu’un pour l’aider dans un monde qu’elle pensait connaître, mais dont les repères avaient été ébranlés dans une soudaine et asphyxiante panique qui avait assimilé l‘affluence de visages inconnus à un désert au cœur duquel s‘était épanché son traumatisme. Dans les rues, il n’y avaient que des rats arpentant les trottoirs et les égouts à la recherche d’une nourriture dont eux seuls pouvaient se contenter, les bâtiments avaient pratiquement tous été vidés avant de tomber en ruine, le monde semblait s’être éteint dans le respect le plus silencieux du mystère qui planait sur les pans de béton lézardé se hérissant de toutes parts comme les débris de la coquille d’un œuf éclot fort longtemps auparavant. Lentement, les restes de la coquille retournaient à la terre, à l’état de compost, et partout les jardins étaient tombés en jachères, les platanes qui s’étaient effondrés sur le bitume étaient rester gésir, et toute la nourriture qui avait été stockée quelque part n’était plus bonne. Aucun humain ne semblait avoir vécu là depuis ce temps, et tandis qu’elle marchait dans la rue en regardant partout autour d’elle à la recherche de quelque chose d‘agréable qui pourrait lui remplir les prunelles, Anna mettait de l’ordre dans ses idées et parvint à se poser deux questions qui lui semblaient essentielles :

 

« Pourquoi me suis-je réveillée ici, pourquoi semblent-ils tous avoir disparu en même temps ? »

 

Au bord d’une route, Anna s’arrêta sur le seuil d’un passage clouté et regarda les deux pictographes humains représentés sous le sémaphore. Le poteau était rayé, rouillé, tordu, mais les deux silhouettes demeuraient, même obscures. La jeune femme se demanda alors qui était inclus dans ce « ils ». Les personnes qui avaient vécu là auparavant, derrière les fenêtres qui la reflétaient dans la rue, celles représentées sur les papiers qu’elle trouvait dans les boîtes à gant des voitures, celles dont le songe errait encore dans l’air qu’elle respirait, elle semblaient toutes être en train de la surveiller. Il n’y avait plus d’essence dans les réservoirs, plus d’électricité nulle part, et, de jour comme de nuit, la température ne semblait plus osciller du tout. Il faisait désormais totalement noir, et Anna marchait au milieu de la chaussée sans la moindre crainte. Ni le souffle nocturne dans les branches des arbres, ni le grincement des fenêtres ne l’effrayaient désormais, car elle était seule, et dormir ne lui servirait à rien, pas plus qu’espérer, alors elle allait essayer de comprendre, de réfléchir. Pour la première fois, un sourire s’était dessiné sur ses lèvres lorsque, sur le parvis de la gare, elle pensa qu’elle ne faisait qu’errer dans un cauchemar. Lorsque cette douce pensée la toucha, la jeune femme s’assit sur un poteau qui gisait non loin des portes d’entrée du bâtiment, et en observant la toiture du parking, affaissée sur tous les véhicules qui étaient stationnés là, elle se demanda ce qu’elle avait la veille.

 

Étrangement, elle ne fut capable de se rappeler que d’une infinie douceur et d’un agréable sentiment qui lui avait embrasé tout le corps. Sa main se porta sur son cœur pour le sentir, comme si c’était au fond de celui-ci que s’étaient enfouis les derniers souvenirs avant d’apparaître dans cet énigmatique endroit. Ses yeux percèrent la nuit qui avait enveloppé toute la ville comme un silencieux musée de gigantesques sculptures de marbre, et elle se demanda si elle ne s’était finalement pas déjà rendu là auparavant. Quelques étoiles pointaient déjà, ainsi que le premier quartier d‘une lune éclatante, et l’obscurité coruscante se refléta sur le chaos de fer brisé et de talle froissée qui s’étendait devant la nymphe de la solitude. Quelques piliers parmi ceux qui n’avaient plus eu la force de soutenir la structure étaient restés debout, transperçant les larges voiles de tissu qui étaient autrefois tendus au-dessus des véhicules. Sur la tour de l’édifice, l’horloge qui consistait en un cercle de douze points et deux grandes aiguilles s’était arrêtée à deux heures, et, comme soudainement en retard, Anna rentra dans le grand hall en écartant les portes vitrées qui auraient du coulisser à son approche. A l’intérieur, ses pas résonnèrent tristement sur le carrelage ressemblant à un miroir sous les traverses illuminées du dôme vitré, et les guichets automatiques s’alignaient entre les bancs cousus de poussière et d’obscurité, massifs, irréels. Autour d’elle, le rideau de fer avait été baissé sur plusieurs petits commerces, tandis que certains kiosques étalaient sur leurs devantures divers livres et journaux, et les guichets semblaient toujours ouverts, mais Anna s’en désintéressa et se dirigea vers les quais.

 

Sur leurs rails, deux puissantes locomotives dont le nez profilé reposait sur la butée de la voie attendaient le long de l’embarcadère, une interminable piste de béton s‘engouffrant dans la nuit. Les innombrables wagons attendaient également au loin, dans le noir, les portes grandes ouvertes. Au-dessus des distributeurs, les écrans qui affichaient les arrivées et les départs demeurait désespérément éteint, tandis que le seul bruit qui grondait dans la gare n’était pas le vrombissement des motrices, mais le sifflement du vent s’engouffrant sous le toit des embarcadères. Au-dessus des vitres brisées d‘un restaurant dont le salon donnait sur les quais, une pancarte blanche était suspendue à une seule chaîne, pendue dans le vide.

 

« Louve-sur-Neige »

 

Anna finit par s’asseoir sur un banc, juste en face de la façade de briques rousses du restaurant qu’elle apercevait entre les wagons du train qui attendait toujours le coup de sifflet, à l’affût malgré sa titanesque carrure. Comme il restait une voie de libre, elle se dit que son train arriverait par celle-ci, alors elle attendit en regardant le ciel étoilé qui scintillait fortement, et la pancarte qui se balançait dans le noir. La nuit était belle, et le silence étrangement doux, comme dans un rêve. Anna posa les mains sur son ventre et aussitôt après avoir fermé les yeux, elle s’endormit.  

 

 

 

 

 

Ajouter un commentaire

Vous utilisez un logiciel de type AdBlock, qui bloque le service de captchas publicitaires utilisé sur ce site. Pour pouvoir envoyer votre message, désactivez Adblock.

Créer un site gratuit avec e-monsite - Signaler un contenu illicite sur ce site

×